1.
Ceci se passait cette année, dans un petit château des environs de Paris, une habitation délicieuse bâtie au milieu d'un site pittoresque, le seul paysage un peu montagneux qui soit à dix lieues à la ronde.
Ce jour-là, qui avait été l'un des plus beaux du mois d'août, le soleil se coucha dans un océan de flammes, et les longues traînées de pourpre qui suivaient son char demeurèrent sur l'horizon plus d'une heure après qu'eut disparu le dernier de ses rayons. La nuit commença, mais une de ces nuits si lumineuses et si tièdes qu'elles ne sont plutôt qu'une hâtive aurore du jour impatient de reparaître. L'âme et le corps, tous deux accablés par les haleines caniculaires, ne se sentent réellement la force de vivre qu'à cette heure du crépuscule où les premières brises du soir trempent leurs ailes dans la rosée, et soulèvent en passant les parfums réveillés des plantes.
Madame la comtesse Clarisse de R***, qui était propriétaire de ce petit domaine, se mit à son balcon, dont elle fit ouvrir les grandes portes vitrées, et s'appuyant sur la balustrade de pierre, elle s'oublia dans une profonde rêverie.
Ce balcon plongeait à pic sur un précipice façonné par la main des hommes autant que par celle de la nature. On y arrivait par le rez-de-chaussée, composé d'un petit salon de travail que venait de traverser la comtesse, et d'un boudoir attenant aux appartements particuliers de cette dame. De cette plate-forme appuyée dans le roc au moyen de cariatides, l'œil plongeait à trente pieds plus bas, dans les flots obscurs d'un feuillage épais, du sein desquels perçait ça et là quelque pointe de silex dont la teinte blanchâtre tranchait heureusement avec cette sombre verdure. Le creux, qui se prolongeait assez loin dans la plaine, servait de lit à un filet d'eau amené là pour entretenir la fraîcheur parmi les bouleaux, les saules, les coudriers, les acacias et les buissons épineux, tous plantés sur ses bords ou hardiment crispés aux parois de la ravine.
Le silence était descendu dans cette gorge touffue en même temps que les ténèbres. Les oiseaux venaient de s'endormir, et pour qu'un bruit montât encore du taillis, il fallait qu'un frisson courût sous ses ombrages et fit soupirer la naïade qui s'y tenait cachée.
La comtesse Clarisse soupirait aussi. C'était une petite femme de vingt-deux ans, d'un léger embonpoint, d'une physionomie piquante, et fort blanche, malgré ses cheveux noirs. Ce qu'elle avait certainement de plus beau, c'étaient ses yeux. Dans la gracieuse posture où elle se tenait, le visage appuyé sur sa main et le coude sur la balustrade, elle abaissait ou élevait tour à tour ses regards, qui passaient ainsi des sombres réduits de la ravine sur la sereine étendue où la nuit allumait déjà toutes ses lampes d'or. Le mouvement langoureux qu'elle donnait alors à ses prunelles augmentait leur éclat, à peu près comme il arrive d'une escarboucle dont on fait jouer les étincelles. Parfois le feu d'une étoile tombait dans ce beau regard et l'embrasait de mille flammes soudaines dont les reflets se répandaient sur les traits de la rêveuse. C'était un délicieux spectacle assurément; mais ce qui en vint compléter le charme, ce furent deux larmes qui tremblèrent un instant au bord de deux franges d'ébène, et roulèrent le long des joues de Clarisse, calmes et belles dans leur cours comme la nuit qui descendait.
L'art qu'une femme devrait le moins ambitionner est celui des pleurs. C'est un art dangereux pour elle. Je le demande à vous, mesdames, comment s'empêcher de faire pleurer une maîtresse qui paraît mille fois plus enivrante dans l'éclat des larmes? Les belles larmes sèment d'autres larmes en tombant. Après cela, il faut bien le dire, les femmes qui savent pleurer ont à leurs douleurs une compensation pleine d'attrait. Que la tristesse est douce lorsqu'on en peut faire une si charmante parure!
Le bruit qui tira la comtesse de son attendrissement rêveur fut celui d'un vaste fauteuil en point d'Aubusson qu'un domestique vint rouler jusqu'auprès de la porte vitrée.
Bientôt après parut une fille suivante donnant le bras à une vieille dame, qui s'aidait en outre pour marcher d'une canne à corbin d'ivoire. On appelait cette vénérable personne madame la chanoinesse Aurélie. C'était une tante maternelle de la comtesse. Elle avait été attachée, avant la Révolution, au chapitre des Dames d'Auteuil, et pouvait avoir de soixante-dix à soixante-quinze hivers; mais elle se portait à merveille, et montrait encore un enjouement et une activité d'esprit fort remarquables. Le cordon de chanoinesse, insigne que madame Aurélie ne voulut jamais quitter, était passé en sautoir par-dessus son ample douillette en soie puce, et qui ne laissait pas que de lui donner un fort grand air, en dépit de sa taille déjetée et de sa tête tremblante.
Quand elle fut assise, et que la femme de chambre eut avancé un tabouret pour qu'elle put reposer ses pieds, des petits pieds mignonnement chaussés de mules à talons rouges, elle congédia la fille d'un geste amical et regarda sa nièce. Allongeant alors le bout recourbé de sa béquille vers le bras de la comtesse, elle le tira doucement à elle, ce qui eut pour effet d'arracher une seconde fois Clarisse aux pensées dont le triste charme semblait incessamment l'attirer.
«Ma fille, dit-elle alors d'une voix dont le timbre agréable n'était pas tout à fait brisé, je voudrais bien savoir ce que vous pouvez dire aux étoiles? Est-ce que vous leur récitez une héroïde de M. Colardeau?
--Oh! ma tante, je n'y mets pas tant de cérémonie, répondit Clarisse en affectant un air d'indifférence qui réussit assez bien; je ne fais absolument que leur bâiller au nez.
--Vous baillez alors à cœur-joie, comtesse, si bien que les larmes, si je ne me trompe, vous en viennent aux veux.
Clarisse rougit, et la chanoinesse sourit.
«A votre place, petite, continua celle-ci, j'irais bel et bien me coucher. Voilà deux nuits que vous ne dormez non plus qu'un voleur. Vous verrez que vous vous tuerez les nerfs à ce jeu-là.»
Clarisse ne put retenir une petite convulsion d'impatience, à quoi madame Aurélie sourit encore.
«Allons, soit, se hâta-t-elle d'ajouter, ne dormons pas, puisque vous le voulez. Aussi bien je me rappelle que nous autres femmes, lorsque nous sommes en proie à de certains malaises, nous ne gagnons absolument rien à dormir, attendu qu'on les retrouve en rêve...»
La chanoinesse avait une expression favorite: elle disait toujours «nous autres femmes» depuis qu'elle ne l'était plus. Mais il faut bien passer quelque chose aux vieillards.
Clarisse se tourna vers sa tante, lui prit la main d'un air distrait, et la porta néanmoins contre ses lèvres; ensuite, elle s'assit sur le tabouret où la chanoinesse, sans tenir beaucoup de place, appuyait le bout de ses petites mules, et reposa sa tête sur les genoux de la dame. Mais elle ne répondit à la réflexion de celle-ci que par un soupir.
«Quoi! reprit vivement, madame Aurélie, il serait donc vrai, mon enfant, vos chagrins sont de ceux qui ne dorment pas!
--Oh! je vous en supplie, ma tante, ne me pressez pas de questions.
--Ah! mon Dieu, mais c'est inquiétant! Tu crains donc de répondre?
--Non, ma tante, fit Clarisse en hochant la tête d'un air fort grave; mais je crains de mentir en répondant.»
La chanoinesse éclata de rire. Elle trouvait le mot comique.
«Je n'insiste pas, Clarisse, continua-t-elle d'un ton enjoué. Je sais que les femmes ne se disent jamais entre elles que ce qu'elles veulent bien se dire, et que finasser pour obtenir une confidence, c'est du temps perdu; le plus court est d'attendre. Mais voilà, de ma part une discrétion qui mérite sa récompense: tout ce que j'exige, c'est que tu répondes sans mentir à une question que je vais te faire.»
Clarisse leva sur sa tante des yeux inquiets.
«Je la roule depuis deux jours sur mes lèvres, en la retenant comme je peux, et sérieusement je crains qu'elle ne m'étouffe. Voilà près d'une semaine que nous n'avons vu lord Rutland. Est-ce qu'il te boude?»
La chanoinesse regardait sa nièce en dessous, en attendant la réponse.
«On ne boude que ceux qu'on aime, fit Clarisse, comme se parlant à elle-même, et après un moment de réflexion.
--Oh! bien! tranquillise-toi, il te boude!
--Je ne crois pas, ma tante.
--Bah! Est-ce qu'il ne l'aime plus? --Je crains davantage.
--Allons, ne vas-tu pas me faire accroire qu'il te hait?
--Oh! si ce n'était que cela!
--C'est juste, il y aurait de la ressource; mais, alors, tu me fais une peur horrible. Quoi! il ne te hait même pas!
--Pourquoi me plaindrais-je, hélas! n'ai-je pas mérité son mépris?»
Cela fut dit avec un baissement d'yeux des plus hypocrites, à quoi madame Aurélie leva les siens, qui pétillaient de malice.
«Ta, ta, ta, fit-elle d'un ton où perçait une ironie si fine et si légère qu'elle dut échapper à Clarisse; vous êtes un peu bien trop sévère pour vous-même, jolie nièce. Nous autres femmes, voyez-vous, nous sommes les servantes très-humbles de nos cœurs. Pour ceux que nous aimons, tant mieux; pour ceux que nous n'aimons pas, tant pis. Eh bien! parce que vous ne réussissez pas à devenir amoureuse de Rolland, faut-il vous enlaidir à force de pleurer. Qu'il se fasse aimer. Ce sont ses affaires, et non les nôtres.»
Clarisse, un peu surprise d'entendre la chanoinesse parler aussi légèrement d'un homme que la dame avait toujours paru tenir en fort grande estime, la regarda quelques instants avant de répondre; mais le visage de la vieille personne demeura dans un état d'impassibilité parfaite.
«Hélas! dit alors Clarisse avec un long soupir, je n'espère plus, ma tante. Je sens là que je ne l'aimerai jamais.
--Ah! dame, fit la chanoinesse, le cœur a comme cela des mots irrévocables! Mais cela ne vaut pas la peine d'en mourir,» ajouta-t-elle presque aussitôt de cette voix claire et sèche qui rappelle si bien les grandes coquettes du siècle dernier. Elles étaient presque toutes de l'école de Fontenelle, cet admirable égoïste qui avait le cœur plein de cervelle, comme on aurait dit alors.
«Ce que j'ai fait d'efforts pour l'aimer, Dieu seul et moi nous le savons.
--Eh bien! ma fille, le bon Dieu t'en récompensera.» Décidément Clarisse était déroutée. Elle n'avait jamais vu sa tante abonder si bien dans ses idées à l'endroit de Rutland.
«D'abord, s'il faut te parler vrai, continua la vieille madame Aurélie, je lui trouve un défaut terrible à ton Rutland: c'est celui de n'en pas avoir. Est-ce qu'on aime ces bellâtres accomplis où l'œil ne sait à quoi s'accrocher, non plus que le cœur? C'est bien assez déjà de les admirer. Milord est un ange, un dieu, un héros, tout ce que tu voudras; mais, nous autres femmes, nous aimons mieux les hommes.»
Ayant ainsi parlé, la chanoinesse tira de sa poche une boîte d'or, et se fourra plusieurs pastilles dans la bouche. Clarisse commençait à bouder. Elle ne savait que faire de sa victoire, et cela lui déplaisait beaucoup. Aussi tâcha-t-elle de relever la bataille, pour avoir l'agrément de combattre.
«L'essence de Rutland, dit-elle, c'est l'abnégation de lui-même. Vraiment, ma tante, vous devriez me donner d'autres conseils. Lorsque des raisons puissantes firent de mon mariage avec le comte de R*** une affaire de devoir et de nécessité, lord Rutland, fixé en France depuis quelques années, m'aimait déjà profondément; eh bien! vous le savez, ce fut lui qui eut le courage héroïque de lever tous les obstacles et de favoriser cette union. Ah! voyez-vous, Aurélie, il y a des cœurs qui renaissent de leurs débris comme le phénix de ses cendres. Celui de Rutland, brisé par la douleur, n'en devint que plus vaillant et plus beau. Je n'aimais pas le comte, il me le fit aimer; oui, ma tante, il me le fit aimer... Ah! je dois tout à Rutland, tout, jusqu'à mes vertus!
--Ah bah! dit madame Amélie, qui avait fini de mâchonner son cachou, ne vous inquiétez pas de ce que vous lui devez. C'est un homme à faire crédit toute sa vie.»
Cette réponse acheva d'irriter Clarisse, qui perdit l'espoir de plaider contradictoirement contre Rutland.
«Je crois en vérité, dit-elle en se levant, que vous mêlez un peu de raillerie dans tout ceci. Mais moi, madame, je parle on ne peut plus sérieusement: Rutland m'est antipathique!
--Et à moi donc! Voilà tout à l'heure cinq ans que j'entends chanter ses louanges. Écoute: je suis d'avis de le vouer à l'ostracisme, et qu'on n'en parle plus.
--Mais vous ne songez donc pas, s'écria Clarisse en frappant du pied d'un air de mutinerie charmante, que si je n'épouse pas Rutland, je suis condamnée à un célibat éternel. Oubliez-vous que le comte me fit promettre en mourant de ne donner ma main qu'à Rutland, si je me remariais un jour? Je vous demande un peu, ma tante, si l'amour est de ces choses qu'on règle comme une donation après décès! Non, non, je n'aimerai jamais Rutland. Après cela, qu'il accepte ma main, s'il l'ose!
--On ne m'ôterait pas de l'idée que le comte, en l'arrachant cette promesse, a eu l'intention de jouer un méchant tour à son ami Rutland.
--Mais avec tout cela, moi, je suis liée, et c'est indigne!
--Ah! ah! ah! tu es d'une simplicité pastorale, fit la chanoinesse en éclatant de rire; as-tu peur que le défunt ne vienne le tirer par les pieds?
--J'ai peur que lord Rutland n'invoque un jour cette promesse...
--Ah! ce n'est que cela. Eh bien! rassure-toi, ma chère fille, je vais l'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir. Je sais pourquoi nous ne voyons plus lord Rutland.
--Comment cela, demanda vivement Clarisse; ne vous informiez-vous pas tout à l'heure?...
--Une ruse, ma chère, une ruse. Je voulais savoir si le vent t'en était venu aux oreilles. Rutland se marie...»
Une exclamation bien sèche, suivie d'un long silence, fut toute la réponse de Clarisse. La chanoinesse s'étira sur son fauteuil, renversa sa tête en arrière, et se mit à compter les étoiles de la Grande Ourse. La comtesse, pendant ce temps, fit quelques tours sur le balcon.
«Et toi, Clarisse, demanda enfin madame Aurélie, quand te maries-tu?
--Moi, ma tante, où avez-vous deviné...
--Tiens! c'est apparemment dans les astres. Félicie, ta femme de chambre, l'a bien deviné dans les cartes; pourquoi veux-tu que je sois plus bête que Félicie?»
Clarisse rougit prodigieusement, et la chanoinesse, malgré les ombres qui croissaient, put distinguer sur le front de la comtesse les traces de cette émotion nouvelle.
«Oh mon Dieu! continua-t-elle, je ne vois pas de mal à ce que Félicie te fasse les cartes. Autrefois quand il me prenait fantaisie d'aller au couvent songer pendant quelques jours à mon saint, c'était mon seul passe-temps un peu supportable. J'y étais devenue fort amoureuse d'un valet de trèfle. Le lien est un valet de cœur, je sais cela. Un beau blond, comme dirait Félicie, jeune, roué, mauvais sujet, joueur, audacieux comme un diable, et dissipé comme une fille d'Opéra, les antipodes de Rutland, quoi! Veux-tu que je te dise son nom?
--En vérité, ma tante... je ne sais... je vous assure...
--Allons, tu n'exigeras pas, je pense, que je sois plus discrète que tes soupirs?
--Quoi! vous oseriez prétendre...
--Que tu es amoureuse? Oh mon Dieu! oui.
--Mais de qui, juste ciel! de qui?...
--Eh! de lui, donc.
--De lui! jamais!»
La chanoinesse, qui venait de provoquer cette naïveté charmante, partit d'un bruyant éclat de rire, et fut obligée, pour se calmer, de puiser une seconde pincée de cachou dans sa boîte d'or. Clarisse se mordait les lèvres jusqu'au sang.
En ce moment, une domestique ayant doucement entr'ouvert la porte du salon, annonça que M. Robert de Castillon venait d'arriver, et demandait la grâce qu'on voulut bien lui permettre de présenter ses hommages à madame la comtesse.
«Je n'y suis pas! s'écria vivement Clarisse. Je suis souffrante, je vais me coucher, je ne puis recevoir! Faites mes excuses à M. de Castillon.»
Quand la porte fut refermée, la comtesse se laissa tomber sur une chaise au fond du salon, et attendit, pour retourner près du balcon, d'avoir surmonté le trouble qui l'agitait.
«Allons, Clarisse, dit tout à coup la chanoinesse après un moment de silence, prenez-en votre parti, ma fille; je vois que vous l'aimez plus encore que je ne pensais.
--Vraiment, madame, vous êtes ce soir d'une perspicacité... qui m'effraie, s'écria la comtesse en relevant la tête, tandis qu'un léger frémissement d'impatience crispait ses jolis doigts roses et effilés.
--Mais c'est l'a, b, c de l'amour. Refuse-t-on de recevoir les gens qu'on ne craint pas?»
La comtesse se leva et vint respirer l'air sur le balcon. Tout à coup elle se tourna vers sa tante, et d'un ton décidé:
«Eh bien! oui, madame, j'aime M. de Castillon. Maintenant, ce me semble, je suis libre d'aimer...
--Comment donc, comtesse! dit madame Aurélie en croisant ses jambes de façon que l'une de ses petites mules se mit à danser assez gracieusement, mais vous auriez le plus grand tort de prendre ce garçon-là en grippe. Il a bien quelques défauts, j'en conviens, mais l'amour raccommode tout et j'ai l'idée qu'il vous aime. D'ailleurs, il est ruiné, complètement ruiné, et je vous assure que c'est à considérer. Vous avez assez de fortune pour deux, et en faisant la sienne, vous vous assurez d'avance les rênes de l'empire conjugal. Il est évident pour moi que M. de Castillon cherche à faire une fin; c'est un homme fatigué de plaisirs, qui ne court plus qu'après les tranquilles joies du mariage. Ma chère, un mari comme cela, c'est un trésor; on n'a pas à craindre ses infidélités, puisqu'il n'a plus ni l'envie ni le privilège d'en commettre. Ah! si M. de Castillon possédait encore une fortune intacte, une jeunesse... sans hypothèques; si c'était une de ces fraîches primeurs comme les petites filles ont la sottise d'en rêver, je serais la première à vous dire: Ne l'épousez pas! Mais lui, j'ai entendu dire que ses maîtresses n'en voulaient déjà plus; ainsi ce serait jouer de malheur.»
En achevant ces mots, la chanoinesse agita une petite sonnette qu'elle portait dans les vastes poches de ses jupes, et sa suivante accourut à ce bruit. Clarisse était suffoquée d'indignation; mais trop fière pour en rien marquer à sa tante, dont elle craignait d'ailleurs l'infatigable ironie, elle se baissa pour présenter son front au baiser que la vieille dame y déposait chaque soir, tandis qu'elle lui disait d'un air parfaitement étudié:
«Je suis bien joyeuse, ma tante, d'avoir votre approbation dans cette affaire. Je craignais que votre ancienne amitié pour lord Rutland...
--Mon amitié pour Rutland n'a jamais été jusqu'à me faire oublier celle que j'ai pour toi. Je t'ai parlé ce soir avec franchise, et c'est de bonheur que je ta fais mon compliment d'être débarrassée de cet amoureux. Avoue qu'il te pesait furieusement sur la conscience.
--C'est vrai, un peu, balbutia Clarisse, qui voulait tenir bon jusqu'au bout.
--Cela t'apprend, mon bel ange, que c'est toujours une bêtise de promettre quoi que ce soit. On ne doit rien jurer... ni jurer de rien.»
En disant ces mots, la vieille chanoinesse s'éloigna de son pas lent et mesuré, et regagna ses appartements, frappant à temps égaux le parquet de sa canne à corbin d'ivoire.
Madame Amélie, rentrée chez elle, fit fermer exactement toutes les portes, et se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur un vaste sopha, d'une mode un peu Pompadour, qui décorait sa chambre. La, elle se mit à rire avec un air de satisfaction très-prononcé; car, malgré ses soixante-dix ans, c'était une personne très-rieuse et très-gaie que la chanoinesse Aurélie.
«Dis donc. Jenny, fit-elle en se tournant vers sa femme de chambre qui se tenait debout auprès d'elle, j'ai mis ce soir le Castillon dans un bel état. D'abord, je lui ai fait refuser la porte, c'était essentiel à nos projets; et ensuite, j'ai donné à la comtesse une indigestion de ce maraud dont elle n'est pas près de guérir. Mais à propos, c'est donc vrai ce que Félicie vient de te confier tout à l'heure?
--Très-vrai, madame. Il paraît que M. de Castillon part demain pour l'Angleterre au point du jour, et que n'ayant pu être reçu ce soir, il a eu l'audace de proposer à Félicie...
--Qui a eu l'audace d'accepter. Eh bien! cela va m'amuser. Mais admire donc comme cela se trouve. Moi qui ai écrit ce matin à lord Rutland. J'avais un pressentiment. Dès que Rutland arrivera, tu l'introduiras ici. En attendant, je vais dormir un peu sur ce sopha.»
Et la chanoinesse s'endormit.
Marc Fournier.
(La suite à un prochain numéro.)