Histoire de la Semaine.
Le discours d'ouverture de la session a le privilège d'occuper longtemps l'attention publique. Pendant un mois on le discute, on le paraphrase, on le commente. La Chambre s'est réunie dans ses bureaux cette semaine pour nommer la commission qui devra préparer sa réponse, et jusqu'à ce que ce projet d'adresse lui ait été apporté, jusqu'à ce qu'une discussion, qui s'annonce devoir être, animée, ait été mise à l'ordre du jour, les travaux législatifs seront en quelque sorte suspendus, les grands acteurs politiques demeureront dans la coulisse. M. Sauzet pourra, près de sa sonnette immobile, se remettre des émotions que lui a causées sa réélection trop longtemps incertaine.
Un autre discours vient d'avoir du retentissement dans les deux mondes. Le message du président des États-Unis, M. Tyler, lu par lui à l'ouverture du congrès américain le 5 décembre, traite avec netteté et résolution des questions délicates qui touchent aux intérêts et à l'honneur de l'Union, que l'Angleterre envisage d'un point de vue à
M. Tyler, président actuel des
États-Unis. elle, et dont la solution commande l'attention de la France. Nous devons remarquer avant tout dans le travail de M. Tyler le passage qui concerne le droit de visite et la traite des noirs. On sait que les États-Unis se sont formellement refusés vis-à-vis de l'Angleterre à la reconnaissance du droit qu'elle voulait généralement établir, et qu'il a été stipulé dans le traité Ashburton un autre mode de répression pour le traite des nègres. Le président s'est félicité des mesures qui ont été prises, et a exprimé hautement l'opinion qu'elles suffiraient pour amener l'abolition de la traite. La résistance de l'Union et les résultats du parti qu'elle a fait adopter sont pour nous un bon exemple et une utile expérience. Nous voudrions avoir à annoncer que ce document permet de compter sur une réduction du tarif américain. Malheureusement l'amélioration de la situation financière des États, due à de tout autres causes, fait illusion à leurs hommes politiques, et les porte à penser que la surcharge des droits à l'importation n'y est point étrangère. Le président Tyler parle du Texas et repousse les prétentions mexicaines de façon à ne pas permettre de douter que l'entrée dans l'Union du territoire texien ne soit prochaine. Quant au territoire d'Orégon et à sa délimitation définitive il annonce la ferme détermination de soutenir dans leur juste rigueur les droits de l'Amérique et de ne céder à aucune prétention non justifiée de l'Angleterre. Cette déclaration, comme aussi l'annexation probable du Texas, ont causé à Londres une vive émotion. Les feuilles ministérielles n'ont pas craint de dire que si l'opinion du président n'était pas désavouée par la majorité du congrès, c'était la guerre. Du reste, l'influence anglaise lutte et se débat péniblement dans l'Amérique du Nord. Au Canada, où l'ancien parti français avait conquis le pouvoir, une crise nouvelle vient de se manifester, mais rien n'annonce qu'elle doive donner plus d'action sur la marche des affaires au gouverneur anglais.
Pour l'Amérique du Sud, une correspondance du Buenos-Ayres, publiée par le Sun, assure que la rupture du gouvernement de Rosas avec celui du Brésil était complète au 23 octobre. On attribue ce conflit à des notes assez vives qui se seraient échangées entre le cabinet buénos-ayrien et l'ambassadeur brésilien, M. Duarte, à propos de l'attitude qu'aurait prise, dans les affaires de Montevideo M. Sinimber, consul de l'empereur dans cette dernière ville. La même correspondance parle de l'expulsion de M. Leitte, consul-général de Portugal à Montevideo, expulsion qu'aurait provoquée le général Riveira. La position des nombreux nationaux que nous comptons sur cette rive est toujours aussi menacée.
La session législative du grand-duché de Bade est ouverte, et déjà la Chambre des Députés s'est occupée de diverses questions importantes qui montrent l'esprit dont elle est animée. On a demandé la présentation d'un projet de loi pour l'établissement du jury, et le rétablissement de la liberté de la presse dégagée de la censure et de toute procédure secrète.
--A Athènes, l'assemblée nationale poursuit ses travaux sous la présidence de son doyen d'âge, qu'elle a maintenu au fauteuil à la presque unanimité. M. Notaras, auprès duquel tous les doyens de nos assemblées Françaises ne sont que de jeunes étourdis, est âgé de cent sept ans. On discutait au départ des derniers navires la loi électorale et les conditions d'éligibilité.
--En Espagne, les Chambres n'auront de longtemps sans doute rien à discuter. Narvaez leur a fait ces loisirs. Le parti qui se dit modéré était embarrassé de savoir comment il se tirerait, en présence des Chambres, de l'accusation qu'il avait voulu intenter à M. Olazaga et dont le projet a été renvoyé à une majorité favorable à l'ancien ministre, et des mesures réclamées par l'opinion publique contre l'état-major qui a été briser les presses et détruire le matériel des journaux de Madrid suspects d'opinions hostile? Il a trouvé un moyen de répondre à tout, ou plutôt de n'avoir à répondre à rien. Le 25, on est venu lire aux deux Chambres un décret qui ne dissout pas les cortès, qui ne proroge pas leur session, qui la suspend sans ajournement fixe. On s'était d'abord proposé de demander aux Chambres, avant de les congédier, l'autorisation de percevoir les impôts; mais on a réfléchi que cela amènerait inévitablement une discussion, et c'est ce qu'on avait à cœur d'éviter à tout prix. On va donc gouverner par ordonnances, l'armée aidant et jusqu'à ce qu'elle en aide un autre, sauf à venir plus tard demander un bill d'indemnité. C'est du moins quelque chose d'assez net et d'infiniment préférable à nos yeux, sous le rapport de la dignité, à la comédie jouée à l'occasion de lu déclaration royale. La reine-mère Marie-Christine se dispose à retourner à Madrid au commencement du mois de février. On paraît ne pas douter que sa présence, ses conseils et surtout ses millions pourront être d'un grand secours pour vaincre les difficultés qu'on est destiné à rencontrer. Pendant ce temps-là la lutte engagée à Figuières entre Ametler et Prim se poursuit avec acharnement, et bientôt il n'y aura plus autour d'eux que des ruines et la mort.
Les lettres de Tunis annoncent, que, par suite des démêlés survenus avec la Sardaigne, le bey s'attend à voir arriver une flotte sarde, et qu'il a donné des ordres pour que le port fût immédiatement mis en état de défense. Les juifs eux-mêmes sont forcés de travailler aux fortifications; 15,000 hommes sont échelonnés sur divers points de la côte. On fait venir de Leghorn de la poudre, des armes; tout dans le pays a pris l'aspect de la guerre.--Si le bey de Tunis enrégimente les juifs de ses États, le roi de Danemark annonce également la louable intention d'enrégimenter tout le monde. Par les lois de ce royaume, sur le recrutement de l'armée de terre et de mer, qui datent du commencement du seizième siècle, époque où le servage, existait encore en Danemark, les paysans seuls sont tenus de faire le service militaire; et les autres citoyens, c'est-à-dire tous ceux qui sont fils de bourgeois, s'en trouvent exemptés par droit de naissance. Cet état de choses qui déjà, depuis longues années, a fait naître les plus vives plaintes, va être aboli. Le roi Christian vient d'ordonner qu'il sera soumis aux états provinciaux un projet de loi qui imposera à tous les Danois, sans aucune distinction de naissance, de rang ou de position sociale, l'obligation de servir dans l'armée de terre ou dans la marine. Le texte de ce projet a été publié dans le journal officiel de Copenhague.
En attendant l'ouverture des débats de son procès, toujours fixée au 15 de ce mois, en attendant aussi la révocation du vice-roi d'Irlande, lord de Grey, mesure prochaine, à ce qu'on paraît croire, O'Connell porte la terreur dans d'autres rangs encore que ceux des orangistes. Voici ce qu'il écrit de l'abbaye de Derryane à un de ses amis: «Quel homme sans goût que cet avocat-général, de ne pas avoir voulu me laisser quinze jours encore dans mes montagnes! Hier nous avons eu une chasse superbe, nous avons tué cinq lièvres, et je l'ai suivie jusqu'au bout. Elle a duré cinq heures trois quarts. Les lièvres ont été tués à trois minutes d'intervalle l'un de l'autre. Tout retentissait de cris de joie que les échos répétaient. Jamais, depuis cinq années, je ne me suis trouvé plus dispos, et vous rirez quand vous saurez que j'ai été moins fatigué que plusieurs jeunes gens. Il nous a fallu faire trois milles pour rentrer. Je ne comptais pas sur une aussi belle chasse, car plusieurs de mes chiens: étaient morts de maladie; je les ai presque pleurés, mais les autres m'ont indemnisé. Si le temps est sec demain, je compte faire une nouvelle partie de chasse.» L'infatigable agitateur!!!
Éruption de l'Etna, les 17 et 18 décembre 1843.
Une longue et désastreuse éruption de l'Etna vient d'affliger la Sicile. Pendant dix jours le volcan a lancé des cendres brûlantes et vomi des flots de lave qui se sont répandus comme une mer dévorante et ont menacé de détruire la ville de Bronte. Les versants d'un mont ont heureusement fait dévier le courant. Mais dans son parcours, qui a été de deux lieues en ligne directe et de trois environ en tenant compte des déviations, la lave, qui présentait une largeur de soixante à soixante-dix pieds et une épaisseur de huit à dix, a tout détruit et fait des victimes nombreuses. De nouveaux cratères se sont manifestés et ouverts; une scène affreuse, entre autres, s'est passée près de la Cartiera, sur la route de Bronte à Catane. La lave s'était amoncelée dans un bas-fond où il se trouvait de l'eau, et elle y avait formé un monticule fort élevé auprès duquel s'étaient rassemblés un grand nombre de curieux et beaucoup d'ouvriers qui travaillaient à couper du bois, quand tout à coup la vapeur produite par l'ébullition de l'eau et les gaz comprimés dans l'intérieur de cette masse ont fait explosion. Pus de soixante personnes ont été brûlées ou tuées sur ce seul point par les vapeurs corrosives ainsi que par les éclats de la lave encore rouges, lancés à la distance de plus de cent cinquante mètres. Des voitures, des chevaux, des mulets, qui avaient été amenés par des voyageurs, se sont trouvés sans maîtres, et il a été impossible ni de compter les morts ni de savoir quels ils étaient, la plupart étant restés ensevelis sous les sables brûlants, les laves et les débris lancés par l'explosion.
Mausolée du duc de Beaujolais, à Malte.
Le 5 décembre dernier, à Malte, le consul de France, les officiers de la marine française et M. le baron Taylor, chargé d'une mission à cet effet, ont procédé avec pompe à l'inauguration du nouveau mausolée que le roi des Français vient de faire élever sur la tombe de son frère le duc de Beaujolais. La sculpture de ce monument est due au ciseau de M. Pradier. Les autorités civiles, maritimes et militaires, ainsi que le gouverneur, les amiraux Owen et Curtis, les consuls des diverses puissances, les commandants des bâtiments de guerre mouillés dans le port, ont assisté à la cérémonie. La chapelle ardente avait été placée sons la grande voûte de l'église; elle était surmontée des armes de la famille d'Orléans. L'église était entièrement tendue de noir. Le principal fort tirait un coup de canon de minute, en minute, et lorsqu'on a découvert le cercueil du duc de Beaujolais, le steamer français le Véloce a fait un salut de vingt et un coups. Tous les bâtiments de guerre avaient leurs pavillons à mi-mât, et leurs vergues en croix.
Casimir Delavigne a laissé une place à l'Académie et une autre à la bibliothèque de Fontainebleau. Cette double succession donne lieu à beaucoup de courses, de visites, de placets et de lettres de toute sorte, M. Alexandre Dumas a fait imprimer celle qui suit dans le Siècle, c'est-à-dire 10 mille exemplaires: «Monsieur le rédacteur, plusieurs journaux ont annoncé que j'avais sollicité et obtenu la place de bibliothécaire à Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, démentir cette nouvelle, qui n'a aucun fondement. Si j'avais ambitionné un des Fauteuils que l'illustre auteur des Messéniennes ou de l'École des Vieillards a laissés vacants, c'eût été seulement son Fauteuil d'académicien. Veuillez agréer, etc.»--Seulement!--Un autre trait épistolaire a été lancé contre l'Académie par l'intendance de la liste civile. Le chef du cabinet, répondant à un solliciteur qui faisait valoir nous ne savons quels titres pour obtenir la place de bibliothécaire à Fontainebleau, lui a écrit officiellement que «cette place ne sera donnée qu'à un académicien OU à un homme de lettres.» C'est bien différent.
Brune, décédé à Rouen,
le 25 décembre 1843.
La Normandie vient encore d'avoir à pleurer un de ses plus utiles et, disons-le, un de ses plus nobles enfants. Tous les Parisiens qui ont fait le voyage de Rouen ont remarqué à l'entrée du pont suspendu un petit édifice d'un goût simple et sévère, portant au front une table de marbre avec cette inscription: «A LOUIS BRUNE. La Ville de Rouen.» Cette maison avait été élevée aux frais de la ville, comme témoignage de reconnaissance publique, pour une longue série d'actes de courage et de dévouement. Louis Brune avait sauvé la vie à quarante-quatre personnes, qu'il avait, en exposant la sienne, retirées des flots. Malgré les récompenses dont il avait été l'objet il était lauréat du prix Montyon, chevalier de la Légion-d'Honneur, décoré de sept ou huit médailles, pensionné, malgré le retentissement justement donné à ses belles actions, Louis Brune était resté simple, bon et dévoué. Le jour, la nuit, à toute heure, il veillait, cherchant l'occasion d'exposer sa vie! A ceux qu'il avait sauvés il ne demandait qu'un souvenir, et le nombre en était si grand qu'il avait oublié le nom de plus d'un d'entre eux. Cet homme, dont l'existence était si précieuse, et qui, aimé, révéré de tous, avait tant de motifs pour la chérir; cet homme au cœur duquel il est impossible de prêter une pensée faible, une détermination coupable, s'est jeté du haut du pont de pierre de Rouen, et s'est ouvert le crâne.
Maison de Brune à Rouen Cet inexplicable événement a consterné la ville entière. La mort de ce héros d'humanité a donné lieu à la publication d'une note sur sa vie que lui-même avait racontée et en quelque sorte dictée à un des journalistes rouennais, auxquels nous empruntons tous les détails de ce récit: «En 1816, j'avais neuf ans (il est mort à trente-six), je venais de perdre mon père, qui était chargeur au routage; ma mère restait avec quatre petits enfants. On me mit dans les manufactures. Le pain valait neuf sous la livre. Je gagnais six sous par douze heures de travail... Et quoique tout petit, je voyais bien la misère de notre maison; eux étaient presque toujours malades au lit; je laisse à deviner pourquoi... Moi, je les soignais: c'était mon affaire, puisque j'étais le plus fort. Mais les six sous des mécaniques ne me suffisaient pas; pourtant j'y suis resté sept ans. On me prêta deux seaux, un cercle, des bricoles; me voilà porteur d'eau. C'était un peu mieux, surtout quand je pus ajouter à cette profession celle de porteur de poisson à la halle. Je ne boudais pas au travail, et j'apportais toujours quelque chose à la maison. Enfin, on me fit concurrence, et je quittai le métier pour un troisième. Ah! celui-là ne m'allait guère. Faut-il le dire? Je servis pendant quatre ans comme domestique. Écoutez donc! mon maître, qui était un brave homme, avait promis de nourrir, de soigner ma mère et mes frères; ça m'avait touché en dedans! et j'avais accepté. Du reste, il a tenu parole. Mais je n'étais pas heureux, et plus d'une fois je voulais en finir, comme autrefois dans les mécaniques, en plaçant ma main dans un engrenage; c'était une bêtise, parce que le bon Dieu est bon, et qu'il y a toujours de la ressource quand on est honnête homme. Mais je vous dis tout. Apprenti carrossier pendant trois semaines à 50 centimes par jour, je quittai encore l'atelier. Cette fois, c'était faute de tablier de cuir. Puis je travaillai successivement aux pilotis, au déblai de la Seine, comme plongeur. Alors, j'étais un homme: on me payait bien, et on ne manquait plus de rien chez nous. A présent, grâce à tout le monde, j'ai la croix, une belle maison près de la rivière, et gare à ceux qui se jettent à l'eau, je les repêche sans miséricorde!»--Le convoi de Brune a été suivi par le deuil public, par la population tout entière.
La fin de 1843 et le commencement de 1844 ont été féconds en morts illustres. Rouen encore a vu mourir son archevêque, M. le prince de Croi, grand-aumônier sous la Restauration. --La Suède a perdu un de ses plus savants médecins, le seul élevé de l'illustre Linné qui vécut encore, M. d'Afzéhus, professeur à l'Université d'Upsal, qui est mort à quatre-vingt-treize ans.--Un homme qui avait, de son vivant, distribué une partie de sa fortune aux malheureux, M. le comte Léon d'Ourches, qui a donné 200,000 francs à la Colonie agricole de Mettray, 60,000 francs aux victimes du désastre de la Pointe-à-Pitre, et une foule d'autres riches offrandes à des œuvres et à des établissements de charité, vient de mourir en son château, près de Metz.--Enfin, un homme qui laissera un des noms les plus honorables parmi les citoyens utiles, Mathieu de Dombasle, qui, lui, a tant fait pour l'agriculture, si négligée chez nous, Mathieu de Dombasle a terminé trop tôt une carrière dont les travaux et les services réclament plus de lignes qu'il ne nous est permis d'en accorder aujourd'hui à chaque mort illustre.