De la prochaine Inauguration du Monument de Molière.

Le Bourgeois gentilhomme.--Leçon de philosophie.

Tout se prépare pour l'inauguration du monument de Molière. Il ne reste plus trace du malentendu qui avait donné lieu au bruit que toute solennité était supprimée, et qu'un manœuvre, déchirant la toile qui cachera jusqu'au 15 l'œuvre de M. Visconti, serait seul chargé d'inaugurer ce qu'avaient élevé le vote des Chambres, les sacrifices de la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et nationale. Personne ne manquera donc à cette cérémonie, et les dessinateurs de l'Illustration moins que personne. Déjà ils taillent leurs crayons; déjà les orateurs préparent et répètent leurs improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, préméditant un discours qui commencera par: O Molière!--Il a vu son maître de philosophie lui faire prononcer «cette voix O, qui se forme en ouvrant les mâchoires et approchant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas; O.» Il a vu son maître de danse enseigner au futur orateur à se produire avec grâce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de cérémonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se permettront sans doute pas le spectateurs de la cérémonie. Le Théâtre-Français complétera le soir la solennité du jour en représentant le Tartufe et le Malade Imaginaire avec la cérémonie, où paraîtront tous les acteurs de la Comédie. Entre les deux pièces, Beauvallet lira le poème de madame Louise Colet, le Monument de Molière, poème récemment couronné par l'Académie Française. Mais n'anticipons pas sur les détails d'une journée dont nous serons les historiens fidèles.

Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignorés et très-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière. M. Taschereau, vient de faire à une troisième et charmante édition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur du Tartufe a trouvé tout récemment le mandement affiché par lequel l'archevêque de Paris interdisait le 11 août 1667 non-seulement de représenter ce chef-d'œuvre, mais même de le lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, SOUS PEINE D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures en étaient recherchées et l'empressement qu'on mettait à avoir Molière avec Tartufe.

Note 4: Cette nouvelle édition, qui forme un charmant volume illustré, format Charpentier, paraîtra lundi, 15, à la librairie de J. Hetzel, rue de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle édition de l'Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, par le même, considérablement augmentée, est également sous presse.

Le Bourgeois gentilhomme.--La leçon de danse.

Voici ce curieux interdit, où l'intérêt du roi est mis en scène d'une manière un peu inattendue:

ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.

«Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l'Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication;

«Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fut blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue; et considérant d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication.

«Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurai reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept.

«HARDOUIN, archevêque de Paris.

Par mondit seigneur,

Petit.»

L'autre pièce, découverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les minutes de M. Lefer, notaire à Paris, est l'acte par lequel la troupe de Molière, la souche de la Comédie-Française, a constitué la première pension qui ait été établie un profit d'un sociétaire se retirant. Celui-ci était Béjart cadet, beau-frère de Molière. Deux ans auparavant, en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait aperçu deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. Il s'était jeté au milieu d'eux, et, en rabattant avec son arme celle de l'un des combattants, il s'était blessé au pied si grièvement qu'il en était demeuré estropié. Il avait d'abord continué à jouer, et Molière avait cherché à faire accepter son infirmité par le parterre en donnant la même infirmité à La Flèche, de l'Avare, représenté en septembre 1668, et en faisant dire à Harpagon: «Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. «Mais néanmoins Béjart dut songer à la retraite, à Pâques 1670, à quarante ans; et ses camarades, qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension pour, suivant leur délicate et noble expression, le faire vivre avec honneur. Tout mérite attention dans cet acte: l'élection de domicile, qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe, Madeleine Béjart, la première passion de Molière, et qui devint sa belle-sœur; le peu de respect que les notaires et les parties, les Béjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres écrits et signés tantôt d'une façon tantôt d'une autre, la particule nobiliaire donnée à Molière par les notaires, non prise par lui, et enfin la réunion des signatures de Molière, de sa femme et de tous leurs camarades. Comme malgré les annonces qui se renouvellent de temps à autre depuis longtemps déjà, on est encore à trouver un autographe de Molière, et comme des pièces signées de lui sont même fort peu communes, l'Illustration a fait faire un fac simile exact de toutes ces signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposés:

Fac-similé des signatures de Molière et de sa troupe.

CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.

Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal; Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré; Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue; François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;

Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, d'une part;

Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments, ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie, il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel lieu promettant, obligeant et renonçant.

Fait et passé audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizième jour d'avril, et ont signé:

Le Bourgeois gentilhomme.--Nicolle.