L'ESCLAVE DE CAMOENS.--ANNA BOLENA.--RENTRÉE DE LABLACHE.--M. RONCONI.--LES CONCERTS.--NOUVELLES PUBLICATIONS.

L'Opéra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, à l'endroit duquel l'Illustration est en retard. Il est petit, tout petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperçu, et nous devons réparer nos torts à son égard.

Parlons donc, avant tout, de l'Esclave du Camoens.

Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout dire, une bayadère; mais cette bayadère est un ange de candeur, de vertu, de dévouement et de fidélité.

Camoens l'a rapportée de Goa à Lisbonne, et c'était peut-être là tout son bagage; car, à cette esclave près, il ne possède rien au monde que son génie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa nourriture. Vous le croyez bien empêché? C'est que vous êtes, hélas! de ce siècle positif où l'on ne sait plus ce que c'est qu'un poète. Camoens n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des vers toute la journée, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il mange à discrétion, boit de même, et ne songe seulement pas à se demander d'où cela lui vient.

Voici ce qui se passe tous les soirs à son insu:

Dès qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir aussitôt qu'il est couché,--Griselda revêt son costume de bayadère, sa robe légère et d'une entière blancheur, comme dit M. de Planard, son voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi parée, elle se rend sur les bords du Tage, aux lieux où les nobles dames et les cavaliers élégants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit. Là elle exécute les danses pittoresques de son pays, et produit ces effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entraîne, elle subjugue les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de douros, avec lesquels elle paie largement l'avare hôtelier qui héberge et qui nourrit Camoens.

Cet hôtelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer très-cher ses terreurs. Camoens est un hôte dangereux, qui jadis a fait des vers où il chantait la patrie, et poussait l'irrévérence jusqu'à blâmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fâché comme de raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve, et quiconque lui aura donne asile aura affaire à la sainte Inquisition. Jugez maintenant à quel prix le rusé hôtelier doit lui louer son triste logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et son o la potrica!

Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier, à force de voir danser Griselda, a conçu pour elle une passion violente. Il se met à sa poursuite. Il découvre le lieu de sa retraite, et se présente à l'improviste devant l'hôtelier terrifié. «Quelle est cette jeune fille qui est logée chez toi, vieux coquin?» l'autre nie, comme de raison. Mais, au moment même Griselda paraît, et le jeune officier, qui est pressé apparemment, débute avec elle par une déclaration des plus cavalières. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalisé. Il a le droit de l'être. Car, de son côté, il aime Griselda. Reste à savoir lequel des deux sera aimé. L'officier croit emporter d'assaut la question en donnant son nom et son adresse. «Je suis, dit-il, dom Sébastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, répond Griselda, et je vous en fais mon compliment. Quant à moi, je ne suis que l'esclave de Camoens, mais si j'étais libre, au lieu d'être esclave, j'oserais peut-être avouer que j'aime celui qui est mon maître.»

Si ce ne sont ses paroles expresses,

C'en est le sens.

Bientôt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit; après quoi Dom Sébastien, qui ne veut pas se montrer moins délicat qu'une bayadère, annule l'arrêt de proscription lancé contre le poète, ôte solennellement devant lui son chapeau à plumes, et le proclame l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant plus beau que la Lasiade n'est pas encore sortie du portefeuille de Camoens.

Tout cela forme un petit acte assez agréablement tourné, et orné d'un certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine à entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus d'entraînement et de chaleur. C'est de la musique fraîche et calme comme une matinée d'avril. Cela ne fera pas révolution dans l'art,--et à quoi bon les révolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et ne fait point mal aux oreilles, rare et précieuse qualité par le temps qui court!

C'est, du reste, le début, sur la scène de l'Opéra-Comique, de M. Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonnés de l'Illustration connaissent déjà la musique.

Epuisé des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frêle et délicat enfant, l'Opéra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son sommeil.

A l'Opéra, Dom Sébastien poursuit glorieusement sa carrière, et l'on applaudit toujours avec fureur le beau cortège funèbre du troisième acte et les magnifiques harmonies du quatrième. M. Duprez chante maintenant comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modération avec laquelle M. Donizetti a mit le rôle de Dom Sébastien est pour beaucoup dans ce retour de jeunesse.

L'Opéra-Italien ne ressemble point à ses deux aînés. Il n'a pas plus tôt obtenu un succès qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! Après Maria di Rohan le Fantasma était venu se mettre en ligne; après le Fantasma, Anna Bolena s'est présentée. Cette première tentative n'a encore qu'à moitié réussi: M. Salvi, indisposé, n'a pas complètement répondu à l'attente des dilettanti, que le souvenir de Rubini a rendus difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli les rôles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans celui d'Anna Boleyn, a déployé toutes les grâces de sa personne, tous les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montrée grande cantatrice et grande tragédienne; mais tout cela n'a pas suffi pour alléger le fardeau que M. Fornasari avait à porter. Ce fardeau, trop lourd, hélas! c'était le souvenir de Lablache. Et pourtant M. Fornasari a de robustes épaules. Qui pourra jamais remplacer Lablache? Et pourquoi le remplacer, puisque le voilà revenu.

Il est revenu, il a reparu dans Don Pasquale, avec sa robe de chambre de bazin et son bonnet à fontange, avec sa belle perruque rousse, ses bottes vernies, son habit vert-pomme et son camélia triomphant. Dieu sait comme on lui a fait fête, et de quels applaudissements on l'a salué, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A côté de lui figurait M. Ronconi, qui a remplacé Tamburini dans le rôle du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son devancier, ni même autant d'agilité; mais, en revanche, comme son chant est expressif! comme sa gaieté est spirituelle! Comme son regard est fin et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se rencontre rarement au théâtre!

Le succès de M. Ronconi a été complet. Son triomphe a été plus brillant encore, ces jours derniers, dans le Barbier de Séville, ou il a pris le rôle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro si léger, si sémillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est évidemment l'un des plus charmants chanteurs bouffe d'aujourd'hui.

Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqué des applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier.

En attendant, les productions musicales éclosent de tous côtés et s'étalent aux vitres de tous les marchands, fraîches, brillantes et en grande toilette, c'est-à-dire ornées de lithographies plus ou moins correctes, plus ou moins enluminées. Chaque compositeur de salon a fait son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette année, et nous aurions grand peine à les désigner tous. Parlons seulement des plus remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme toujours, par des mélodies simples, faciles, communes quelquefois, souvent aussi pleines de charme et de grâce. Un professeur d'harmonie y trouverait bien par-ci, par-là quelques peccadilles à reprendre, mais Dieu nous préserve d'avoir rien de commun avec les professeurs d'harmonie!

En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys; son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pensée naturelle est toujours d'une fraîcheur remarquable. Son album renferme neuf romances, parmi lesquelles nous citerons particulièrement: Pourquoi?--Berthe aux pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Côté du Clocher,--et la Promenade sur l'eau, charmant petit duo où les deux voix sont agencées avec beaucoup de grâce.

Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans l'album de M. Labarre. Les idées de cet artiste sont souvent d'un ordre très-élevé, et ont quelque peine à tenir dans ce cadre rétréci de la romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, étoffée, pleine d'habiles modulations et de piquantes surprises. Le Fil d'or, le Cœur perdu, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand prix au recueil qu'il a publié cette année et auxquelles on ne saurait préférer que la Fille du soldat et l'Écho.

Pourquoi madame Hérault ne fait-elle pas de romances? elle y réussirait sans doute à merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la faculté de créer des chants nouveaux et le sentiment des effets harmoniques. Mais madame Hérault est pianiste, et elle écrit pour son instrument. La grande valse en mi bémol qu'elle vient de publier chez l'éditeur Pacini est un morceau très-brillant, et qui atteste à la fois une imagination et une habileté remarquable.