NOUVELLE

(Suite et fin.--Voir tome II, pages 298 et 313.)

Certes, un homme qui s'expose à se briser les reins, et cela dans des intentions pures, a quelque droit, j'imagine, à la miséricorde d'une femme sensible. Clarisse, un peu remise de ses frayeurs, reprit place sur son fauteuil, et fit signe à Félicie de venir rattacher ses cheveux.

«Mais, au nom du ciel, me direz-vous, monsieur, quel motif assez puissant a pu vous faire, oublier ainsi toutes les convenances?» demanda Clarisse d'un accent où ne perçait plus qu'une surprise assez naturelle.

Robert, assuré dès lors que la place était conquise, reprit son air de lion galant, et choisit un siège assez, rapproché de celui de la comtesse.

«Madame, répondit-il en s'y laissant tomber avec infiniment de grâce, je suis venu vous faire mes adieux.

--Ah!... fit la dame en regardant Robert.

--Clarisse... nous ne nous revenons jamais! Je pars cette nuit même.

--Juste ciel! et pourquoi donc?

--Oh! mon Dieu, pour rien, parce que je suis ruiné. J'ai, dit-on, trois cent mille francs de dettes; c'est possible. Ils sont là-bas une meute de recors sur mes talons. Aussi je pars. Mais je vous donne la dernière heure que je puis passer en France.»

Il y a une façon de dire les choses. Si M. de Castillon eût balbutié d'un air penaud, s'il eût rougi, s'il eût poussé le plus léger soupir, sans nul doute c'était un homme perdu dans l'esprit de la comtesse. Mais il parla, sourit, se dandina comme aurait pu le faire le duc de Lauzun avouant ses peccadilles à mademoiselle d'Orléans. On ne saurait croire quel abîme sépare deux situations parfaitement semblables en apparence:--être ruiné, ou n'avoir pas le sou. Celle-ci n'est qu'une honte, l'autre est encore une gloire.

«Je vous devais cette confession, Clarisse, continua Robert délicieusement étalé sur son fauteuil, et vous allez me comprendre. Je vous aime, et je pars; non que je veuille en rien trancher ici du héros tragique, mais il n'en demeure pas moins avéré que vous aimer et vous fuir, cela doit paraître au premier coup d'œil d'une excentricité surnaturelle. Il est possible que je vous sois, au fond, frès-indifférent; mais, néanmoins, je courais le danger que vous expliquassiez mon départ d'une façon désobligeante pour ma délicatesse. J'ai un rival; il est lord d'Angleterre, il a de gros revenus, et l'on dit que votre main lui est engagée en vertu de je ne sais quelle promesse in articulo mortis. Tout cela réuni donne la partie fort belle à lord Rutland, et fuir, c'est m'avouer vaincu. Je n'ai pas voulu que cela fût dit. Tenez-moi pour tout ce que vous voudrez, excepté pour un cuistre qui s'effraie. Si je ne continue pas la guerre, c'est que les subsides me manquent, et voilà tout.

--Et où allez-vous? demanda Clarisse, qui ne put se défendre d'un mouvement d'intérêt bien naturel, et qu'allez-vous faire maintenant que vous voilà ruiné?

--Je vais en Angleterre me faire sauter la cervelle.

--Ah! mon Dieu!!!

--Ma foi, oui. Mais rassurez-vous, madame; je ne suis pas venu dans l'idée de jouer ici le mélodrame. Je vous dis cela comme je l'ai résolu, simplement et froidement. Prenez-le de même; je me tue parce qu'avec la meilleure volonté du monde je ne saurais vivre. Une fortune à tous les diables, un amour désormais sans espoir, des ruines!... Allons donc! il vaut mieux en finir.

--Malheureux! murmura Clarisse en laissant tomber sa tête dans ses mains; deviez-vous finir ainsi!»

Il y eut un instant de silence.

On ne saurait croire combien une pause bien ménagée est d'un excellent effet dans certaines circonstances. M. de Castillon connaissait ce point de mise en scène.

Tout à coup il éclata d'un rire sec et nerveux.

«Pardieu, se dit-il, comme se parlant à lui-même, c'est une amusante histoire que la mienne. J'ai aimé les femmes, oh! mais avec délire..., avec enthousiasme; seulement, nul ne sait ce qu'il y avait au fond de mon amour.»

Robert s'était levé, et se promenait à grands pas dans la chambre.

«Je crois, Dieu me pardonne, qu'il y avait une vertu. Déshérité du sourire de ma mère, pauvre ange remonté au ciel le jour fatal où je venais sur terre, j'ai cherché ce sourire chez toutes les femmes. Ah! je m'en souviens; j'aurais souhaité que le genre féminin n'eut que deux lèvres de rose pour les presser toutes d'un seul coup. Que voulez-vous? on croit que le bonheur est dans ce qui manque. Élevé par des hommes, les uns durs, les autres indifférents, la plupart imbéciles, j'entrevis les femmes comme autant de rédempteurs. Mais, bast! tombé de mon rêve dans la réalité, mieux eût valu, je crois, tenter le saut de Leucade. Autant de maîtresses, autant d'erreurs; en elles, je n'aimais qu'elles, tandis que chacune d'elles, au lieu de l'amant, aimait l'amour. Nous ne nous entendions pas.»

Robert retomba sur son siège comme accablé.

«Je cherchais toujours, poursuivit-il d'une voix plus lente; malgré mes déboires, je continuais d'aimer ce sexe à qui j'aurais dû ma mère, si ma mère eût vécu. Quelquefois, dans mon dépit, je comparais les femmes à du plomb vil mis en fusion par les passions les plus basses; mais je ne cessais de chercher une goutte d'or au fond de ce creuset dévorant.

--Monsieur... interrompit Clarisse, tandis que ses lèvres tremblaient d'une émotion inconnue, ce langage... je ne puis l'entendre...

--Oh! vous l'entendrez, Clarisse! s'écria Robert; car cette goutte d'or, cette femme si longtemps rêvée, ce sauveur que j'attendais, un jour il a passé devant moi, le front resplendissant d'une beauté divine. O bonheur! je ne m'étais pas trompé; il y avait donc au monde une femme digne de mon amour!...

--Robert!

--C'était vous. Mais dites que le sort n'a pas de l'esprit? Dans cet amour suprême, où j'entrevoyais la vie, je n'ai trouvé que la mort.

--O ciel! expliquez-vous.

--Clarisse, vous êtes un ange, et pour vous j'ai dédaigné toutes ces femmes, tous ces démons charmants de ma jeunesse; mais c'est l'ange qui m'a perdu!»

La comtesse était tort agitée; elle regardait Robert avec des yeux où l'effroi, la pitié, la sympathie peut-être entremêlaient leurs éclairs, évidemment Clarisse s'attendrissait.

«Il fallait vous voir, continua Robert en se laissant glisser aux genoux de la comtesse; il fallait vous suivre, vous entourer d'hommages, et pénétrer sur vos traces dans cette sphère éclatante où vous brillez, Clarisse! A Bade, en Suisse, aux courses, dans les fêtes, partout, je voulais vous apparaître pour vous aimer partout et vous le dire à toute heure. De l'amour, ce n'était pas assez: il fallait de l'or; j'en ai demandé. A mesure que je le jetais au vent de mes folies, ceux qui me ruinaient m'en donnaient, encore. Je ne sais ce que j'ai promis ni ce qu'ils m'ont fait signer. Savez-vous ce que c'est qu'un prêteur? C'est un engrenage où vous engagez, d'abord le bout du doigt, où bientôt vous avez le corps, l'âme, l'esprit, la vie, et où tout cela se brise, se broie, et disparaît. Que vous dirai-je? Chacun des sourires qui, de vos lèvres, est tombé sur moi comme un rayon de Dieu, m'a coûté un lambeau de moi-même...

--Robert, c'est affreux!

--Eh! qu'importe, Clarisse, je ne m'en plains pas. Mourir par vous, c'est encore du bonheur. Serais-je ici ce soir, si demain je ne devais pas mourir? Oserais-je vous parler ainsi? Verrais-je votre sein tressaillir de pitié? Verrais-je couler vos larmes?... Ah! qu'est-ce que la vie pour payer tout cela?--Adieu, Clarisse. Je marche vers l'éternité d'un pas tranquille, lui quittant ce monde, j'emporterai votre image... c'est assez pour délier le néant!»

Robert, qui venait de se lever en disant ces mots, un pas vers la fenêtre.

«Non! non! s'écria Clarisse, au comble de l'émotion; non, vous ne mourrez pas, Robert!... Pourquoi voulez-vous mourir?

--Certes, voilà un cri qui me ferait regretter la vie... Oh! merci de ce vœu, Clarisse; il augmentera le trésor de ma félicité future.

--Robert, arrêtez!

--Je ne puis. Écoutez, Clarisse, minuit sonne au clocher du village; cet entretien doit finir, les convenances l'exigent. Adieu, ne me retenez plus.

--C'est impossible, vous ne partirez pas sans m'avoir juré... Écoutez-moi; vous êtes assez noble pour que je ne rougisse pas de ce que je vais vous dire. Non, attendez.. Mon Dieu, moi qui n'y songeais pas. Tenez, voici un mot à M. de N... qui suffira. M. de N..., c'est mon banquier; cela ne souffrira pas l'ombre d'une difficulté. Si j'avais de l'or ici, je vous le donnerais.

--Clarisse, pas un mot de plus!

--Oh! mon Dieu! voilà qu'il va refuser.

--Plutôt mille morts!...

--Robert, je l'exige!

--Jamais!!

--Je vous en prie. Oh! ne me refusez pas; je veux réparer le mal involontaire que j'ai causé: vous ne pouvez me refuser. Je suis riche: tenez, prenez ceci; prenez-le, Robert, ou vous me voyez mourir à vus pieds.»

Clarisse, en disant ces mots, tendit un papier on elle venait de tracer quelques lignes rapides; mais Robert de Castillon repoussa doucement la comtesse, et lui dit d'une voix où perçaient à la fois la tendresse et la fierté.

«Je ne recevrai jamais rien des mains de la pitié, madame. Si la compassion seule vous inspire, n'insistez pas davantage. Que me fait votre or, à moi qui ne veux que votre amour?

--Robert... acceptez..., balbutia la comtesse, tandis qu'un voile de pourpre sembla couvrir son front; Robert!... ah! je sens que la rougeur de mon visage... doit vous empêcher de rougir!»

Robert, à cet aveu, se sentit vaincu; il jeta un cri d'amour, et, tombant aux pieds de Clarisse, les yeux noyés de larmes (Il avait aussi le don des larmes), il tendit la main pour recevoir ce gage d'une compassion si tendre. Mais Félicie, qui avait écouté toute cette scène avec l'attention la plus scrupuleuse, se précipita, prompte comme l'éclair, entre Castillon et Clarisse, et s'empara du papier.

Ce fut un assez beau coup de théâtre.

Robert pâlit, ouvrit des yeux hagards, et se releva sans dire un mot.

Clarisse, stupéfaite de l'audace inouïe de cette fille, ne savait comment elle devait l'expliquer. Elle regarda Castillon. Alors elle vit le trouble dont il était la proie, et presque aussitôt une idée bizarre se fit jour dans son esprit. Au lieu de s'adresser à Félicie avec le ton de la colère, c'est tout ce qu'elle put faire que de lui demander le motif de sa conduite d'une voix basse et tremblante.

«Reprenez ce papier, madame, dit la fille avec assurance; j'ai reçu des instructions à cet égard. On a les yeux sur monsieur.

--Félicie, êtes-vous folle?

--Je ne le pense pas, madame. Au reste, souffrez que j'introduise en votre présence deux personnes qui n'attendent que mon signal, et qui vous expliqueront tout cela mieux que je ne pourrais le faire.»

Félicie, en parlant ainsi, se dirigea vers une porte qui paraissait conduire dans l'intérieur des appartements, et disparut ni faire signe à Clarisse qu'elle allait revenir.

«Que va-t-elle faire chez, ma tante? murmura la comtesse au comble de la surprise, et que peut signifier...

--Cela signifie, madame, que je suis échec et mat, répondit Castillon en se redressant avec effronterie. Il ne faut pas beaucoup d'esprit pour deviner que je tombe victime d'un complot... inconvenant.»

A peine eut-il dit ces mois que, sautant sur le balcon, il en franchit lestement la balustrade, prêt à disparut de par le chemin périlleux dont il s'était servi pour monter. Toutefois, se retournant vers la comtesse:

«Clarisse! lui cria-t-il, tandis que de la main qu'il avait de libre il lui envoyait un baiser à travers les airs, Clarisse, le hasard qui préside aux destinées est un facétieux coquin. S'il m'eût permis de réussir ce soir, je veux que le diable m'emporte, si je ne fusse redevenu sage comme un Grandisson. Amoureux et ruiné, je ne demandais au ciel que deux trésors pour prix de ma conversion: votre cœur et votre fortune. Ils m'échappent, mais avouez que j'ai été bien près d'attraper l'un et l'autre. Bast! vogue la galère! C'est égal, comtesse, je t'aime comme un perdu.»

Mons. Castillon ne jugea pas à propos d'en dire davantage et regagna le ravin, car la porte qui s'était refermée su Félicie venait de se rouvrir.