VIII.
Je me mis en route plus tôt que je n'aurais fait en d'autres circonstances. Franchement ce n'était pas cette fois l'amour qui m'aiguillonnait: je voulais que mon empressement réparait ma faute aux yeux de Clémentine. Cet espoir fut trompé: les convives arrivèrent successivement; elle ne parut point. Mais Henriette Werner, que je n'attendais pas, survint avec sa tante.
Cette apparition me troubla. Était-ce du plaisir? était-ce un pressentiment confus que notre rencontre aurait encore de fâcheuses suites? Jamais Henriette ne m'avait paru plus séduisante. Lorsqu'elle me reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, une prompte rougeur couvrit son visage; mais avant que mon amour-propre ait eu le temps de l'interpréter cette rougeur me fut expliquée. Henriette s'approcha, et par manière de conversation m'apprit que l'assesseur Braun serait au nombre des convives. Nouveau sujet d'inquiétudes. Pour y mettre le comble, le premier auteur de toutes mes tracasseries, le maudit chambellan de Reich, entra pendant notre colloque.
J'eus soin dès lors de me tenir éloigné d'Henriette, que malgré moi mes regards cherchaient à tout instant; elle m'évitait avec la même attention, et quand par hasard nos regards se rencontraient, notre frémissement prouvait assez la crainte que nous inspirait notre fâcheux observateur.
Le dîner se passa sans que Braun ni Clémentine eussent paru. J'étais excédé par la contrainte à laquelle m'obligeait la présence du chambellan, désolé de ne pouvoir m'entretenir avec la bonne Henriette, dont l'amitié m'était devenue précieuse; et cette privation m'affectait plus que l'absence de ma fiancée, au sujet de laquelle chacun me venait présenter ses condoléances. Il me semblait dur aussi pour Henriette que je ne pusse aller lui dire quelques paroles d'intérêt; lorsque enfin à tant de déplaisirs, tint se joindre la pensée que dans notre application à nous fuir l'un l'autre, le malfaisant Reich pourrait voir une nouvelle preuve d'intelligence entre nous. Mon dépit redoubla; je quittai l'assemblée pour aller chercher dans une chambre éloignée la solitude et le repos. Là je me jetai dans un grand fauteuil placé derrière le poêle, asile dont les ténèbres sympathisaient avec l'état de mon âme.