Courrier de Paris.

Le vent est au bal et au concert; on danse partout, on chante partout; Paris est inondé de billets de faire part qui courent la ville d'étage en étage, avec ces mots en post-scriptum: On dansera;--on fera de la musique.--Faire de la musique est la grande maladie du temps; tout le monde s'en mêle; il n'est si mince employé, si petit bourgeois qui n'ait ses virtuoses et ne donne son concert, prenant pour prima donna la lingère ou la brodeuse du coin, pour ténor le secrétaire de la mairie, et le sergent-major de sa compagnie pour baryton. «Tout marquis veut avoir des pages,» disait La Fontaine; aujourd'hui tout épicier prétend au Lablache, à la Malibran et au Rubini. Aussi, Dieu sait la cacophonie qui a cours et quel douloureux bacchanal se pratique, tous les soirs, dans les douze arrondissements, du premier étage à la mansarde; car la mansarde elle-même n'est pas à l'abri de la contagion; la mansarde joue de la clarinette ou du cornet à pistons; la mansarde est peuplée d'ut de poitrine qui meurent de faim, et de la sans feu ni lieu.

Quatre fêtes d'un caractère différent et d'un agrément particulier ont obtenu, cette semaine, la préférence sur toutes les autres: le bal de l'ambassadeur d'Angleterre, celui de la princesse Czartoriska et le concert donné par M. Frédéric Soulié; j'allais oublier le rout de M. Moreau-Sainti, de l'Opéra-Comique; ainsi, il y en avait pour tous les goûts; la politique et la diplomatie, les arts et les lettres, ont pu chanter un duo et faire un tour de valse.

Le bal de l'ambassadeur anglais avait attiré l'aristocratie des noms et des titres; il était difficile d'y faire un pas sans se frotter à un prince, à un duc ou à un baron; et plus d'une élégante danseuse a couru le risque, dans le tourbillon de la valse, de déchirer sa robe légère ou de nouer ses longs cheveux blonds ou bruns aux brochettes de croix russes, allemandes, italiennes et françaises qui hérissaient toutes les poitrines. Le bal, animé, éclatant, splendide, couronné de fleurs, ruisselant de pierreries, s'est prolongé bien avant dans la nuit; tous les États de l'Europe y avaient leurs représentants et cependant la plus complète et la plus gracieuse intelligence a régné d'un bout à l'autre de ce congrès accompagné par Tolbecque. Parlez-moi d'une contredanse pour mettre les affaires au pas! c'est d'un bal que naîtra tôt ou tard la paix et la fraternité universelles que les philosophes rêvent depuis si longtemps.

Tout Paris,--c'est le cas de le dire,--a dansé au bal de madame la princesse Czartoriska; les vieux échos de l'île Saint-Louis ont tressailli de surprise au bruit de la danse animée, de ces élégants équipages qui faisaient jaillir l'éclair des noirs pavés du quai d'Anjou, ordinairement silencieux et solitaire. C'est l'hôtel Lambert qui a servi de théâtre à cette fête splendide, l'hôtel Lambert, échappé comme par miracle au prosaïsme de notre époque, à la férocité de la bande noire et des marchands de terrain. Il y a un an à peine, ce précieux monument de l'art de Lesueur, de Lebrun et de Louis Le Vau était livré, par affiche, au caprice du plus offrant et dernier enchérisseur; le premier butor venu, pourvu qu'il emportât l'enchère, pouvait acheter le droit d'élever une boutique, un magasin, une forge, un chantier sur les ruines de cette élégante architecture, à la place d'Hébé, de Céres, de Flore, d'Apollon, de Vénus, de l'Amour et des Muses, hôtes poétiques que la palette du peintre et le ciseau du sculpteur avaient attachés aux voûtes et aux murailles comme autant de dieux protecteurs.--Madame la princesse Czartoriska a sauvé de de l'outrage la mémoire de Lesueur et de Lebrun; elle a épargné à la mythologie l'insulte qui la menaçait, à la barbe de Jupiter.

Aujourd'hui, non-seulement l'hôtel Lambert échappe à sa ruine, mais, grâce à une louable munificence, et à un goût délicat, l'art contemporain s'est empressé de rendre, la vie à l'art du dix-septième siècle; un jeune architecte plein de mérite, M. Lincelle, est le dieu de cette restauration; il a redressé les murs, il a ranimé les dorures, il a restitué aux ornements leur forme et leur saillie, aux peintures leurs vivacité et leur couleur; tout est jeune maintenant dans cet hôtel tout à l'heure si vieux, si délabré, qu'on semblait vouloir le jeter aux passants comme une défroque, en lambeaux et une guenille. Daphné, Phaéton, Diane, Cupidon, Jupiter, les Muses et Mercure ont retrouvé leur beauté et leur sourire; et si Lesueur, si Lebrun, sortant de la tombe, pouvaient revenir visiter l'hôtel Lambert, ils se croiraient encore dans leur bon temps.

Pour ce bal de mardi, l'hôtel Lambert s'était paré de, toutes ses splendeurs, et jetait de tous côtés le feu de ses lustres et de ses mille bougies; à le contempler éclatant de lumières, et illuminant l'extrémité de cette île morne et sévère; à entendre les vives harmonies qui retentissaient sous ses voûtes, dans le bruissement de la valse, et, se glissant au dehors, allaient au loin mourir dans l'espace, sur les flots de la Seine, on aurait cru voir le séjour de quelque aimable déesse ou de quelque bon génie de la nuit, un palais fantastique habité par le plaisir.

Le plus vif et le plus charmant de la fête a eu lieu dans la grande galerie dite galerie de Charles Lebrun. L'illustre peintre y avait représenté le mariage d'Hercule et d'Hébé; Bacchus, Pan, Cybèle, Flore, Minerve, Junon, étaient les principaux témoins de la noce. Ces peintures, parfaitement restaurées, sont du plus charmant effet.

Parmi les belles valseuses, on a distingué madame la baronne B..., qu'on aurait prise pour Erigone.

On voyait fort peu de rubans et pas un seul crachat chez M. Frédéric Soulié, mais beaucoup de gens d'esprit: artistes, poètes, romanciers, auteurs dramatiques, arrivaient de tous côtés; l'Académie, pour repeupler ses trois fauteuils vides, n'aurait eu qu'à jeter sa ligne au hasard dans cette foule d'écrivains de toutes sortes; plus d'un se serait empressé de mordre à l'hameçon.

Dans une pièce voisine du salon, les femmes étaient réunies; des guirlandes de fleurs enlacées en festons au plafond et aux murailles leur indiquaient galamment ce lieu d'asile, minuit les chants n'ont pas cessé; tantôt c'était Lablache avec sa verve et sa gaieté; tantôt l'énergique et spirituel Ronconi; puis Herz laissant courir sur l'ivoire du piano ses doigts agiles; et ainsi les heures s'en allaient en sons mélodieux.--M. Frédéric Soulié n'avait promis qu'un concert, et il a donné un bal par-dessus le marché; cela s'appelle faire les choses galamment. Tout à coup, en effet, du fond de cette salle pleine de couronnes, de visages féminins et de parfums, on a vu s'élancer comme une ombre légère; la foule masculine s'est entr'ouverte pour lui livrer passage: c'était madame Herz qui commençait la valse, livrant au bras de l'heureux valseur sa taille souple et flexible, et à ses regards son pâle visage et ses yeux d'aimée. Le signal étant donné, toutes ont obéi au signal, les jeunes, les jolies et même les respectables. A trois heures du matin, la valse tourbillonnait encore au milieu des vives causeries qu'alimentaient le sorbet parfumé et le punch aux vives couleurs. M. Frédéric Soulié a fait les honneurs de cette élégante soirée avec une spirituelle bonhomie; on a pu se convaincre que le terrible auteur des Mémoires du Diable et de tant de sombres romans est le meilleur diable du monde.

Cependant, si vous aviez voulu du plaisir franc, du plaisir sans étiquette, l'œil étincelant, le rire sur les lèvres, du plaisir épanoui, du vrai plaisir, il fallait aller chez. M. Moreau-Sainti. Il est arrivé à M. Moreau-Sainti d'être prince et ambassadeur tout comme un autre, ambassadeur breveté par M. Scribe, prince de par la grâce de M. Planard; mais, à son bal, M, Moreau-Sainti n'était plus qu'un simple mortel, M. Moreau-Sainti tout court, l'hôte aimable de son troisième étage.--Tout l'Opéra-Comique s'y trouvait en masse: madame Thillon, mademoiselle Lavoye, mademoiselle Revilly, mademoiselle Darcier, jusqu'à cette bonne maman Boulanger, qui n'a perdu ni sa verdeur ni sa gaieté, et valse encore, à tours de bras, comme on valse à vingt ans; ce qu'il y a de ténors et de basses-tailles à l'Opéra-Comique formait le bataillon viril, si toutefois l'Opéra-Comique sait véritablement ce qu'on appelle basse-taille et ténor.--L'Académie royale de Musique n'avait pas cru déroger en allant danser chez son petit-cousin l'Opéra-Comique; et le Théâtre-Italien lui-même était venu en bon prince; quant au Vaudeville, vous sentez qu'il se trouvait très-honoré de l'invitation, et mangeait des glaces abondamment en signe de fraternité et de reconnaissance. Madame Volnys agitait son noir sourcil d'un côté; madame Doche souriait de l'autre; ici mademoiselle Nathalie faisait la queue du chat, tandis que la rougissante Rose-Chéri hasardait un avant-deux. Madame Page montrait sa molle pâleur et ses blanches épaules de petite duchesse, et mademoiselle Roisboutier prenait son air de tambour-major. --Parlez-moi de ces bals d'artistes où le cœur est sur la main, où personne n'a rien de caché pour personne, où la vive saillie part et éclate avec le champagne! Les chevaux pur sang ne piaffent pas à la porte; mais l'humble cabriolet et la modeste citadine emportent plus de joie et plus de plaisirs conquis dans une telle nuit, que tous vos brillants équipages, mesdames les duchesses, n'en font galoper dans toute l'année!

La nouvelle était un leurre; on vous avait promis mademoiselle Cérito, et mademoiselle Cérito ne viendra pas; mademoiselle Cérito se moque de nous. Elle fait un pas vers l'Opéra, et tout aussitôt elle recule; vingt fois n'a-t-on pas dit: «Mademoiselle Cérito nous arrive de son pied le plus léger!» On ouvrait la bouche, on se tenait ébahi, et déjà on battait des mains; votre serviteur! point de Cérito; elle va à Naples, à Londres, à Milan, à Vienne, partout enfin, excepté à Paris, qui l'attend et qui la désire. Je sais bien que c'est la méthode de Galatée; mais enfin, Galatée se laisse prendre derrière son saule, et mademoiselle Cérito s'enfuit toujours; est-ce aussi pour qu'on coure après elle? Cependant, à force de courir, on se lasse, on perd haleine, et le Tytire le plus patient finit par envoyer Galatée au diable. Que mademoiselle Cérito y réfléchisse, si elle tient, un jour ou l'autre, à prendre Paris pour son Tytire; plus tard peut-être il ne sera plus temps, et le berger aura trouvé une autre bergère.

A défaut de mademoiselle Cérito, mademoiselle Taglioni nous était annoncée; eh bien! nous n'aurons ni l'une ni l'autre; décidément les sylphides ne veulent plus de nous! --Puisqu'elles font les dédaigneuses, soyons fiers à notre tour; adieu donc, sylphides ingrates! adieu, Cérito et Taglioni! Vous nous refusez l'honneur de votre jarret, on s'en passera; n'avons-nous pas Carlotta Grisi, qui vous vaut bien, après tout, et mademoiselle Dumilâtre, qui fait de son mieux pour battre l'entrechat sur vos traces? Mademoiselle Adèle va livrer un combat décisif de jetés-battus et de ronds de jambe avant un mois; cette nouvelle tentative décidera positivement si la jolie danseuse doit prendre place à côté des illustres jambes. Le ballet en question est intitulé le Caprice; nous en avons déjà parlé, mais il n'était encore qu'à l'état de projet; on l'annonçait comme un ballet au berceau; aujourd'hui il est sur ses jambes, et n'attend que le coup d'archet de M. Habeneck pour marcher. Mademoiselle Adèle Dumilâtre y dansera le principal rôle; c'est ce rôle qui doit, dit-on, faire briller son talent d'un éclat tout nouveau. Nous ne doutons pas que mademoiselle Dumilâtre n'obtienne un grand succès; le sujet et le titre de l'ouvrage conviennent admirablement à une jolie danseuse; ces demoiselles savent si bien ce que c'est qu'un caprice!

Voici les Bâtons flottants reviennent sur l'eau. La modestie de l'auteur n'a pas duré plus de deux mois, il craignait, disait-il, pour le succès de sa comédie, le grand bruit qu'on en avait fait. Cette crainte est entièrement dissipée; les rôles viennent d'être distribués aux comédiens, et le public donnera incessamment son avis sur la merveille. Pour le coup, l'affaire sera décisive, et nous verrons enfin de quel bois sont ces fameux hâtons, de bois sec ou de bois vert, de chêne ou de bouleau, du bois dont on fait des fagots ou des couronnes.

Mademoiselle Rachel, qui devait jouer le rôle de Viriarte dans le Sertorius de Corneille, y a renoncé après de longues études; elle abandonne Sertorius pour Don Sanche d'Aragon et la Catherine II de M. Romand. Don Sanche sera représenté vers la fin de février; Catherine II attendra le retour de mademoiselle Rachel, qui ira en Angleterre passer son congé du mois de mai.