Courrier de Paris.
Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre en retraite vers le fauteuil de l'auteur de Trilby, pour tâcher de s'y établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M. C..., M. N... et mon portier auront des chances.
M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet, qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier, un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation, non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu. L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une impertinence.
Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on, et l'auteur de la Tour de Nesle court grand risque d'en être pour ses frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M. Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à pardonner que; les plus gros péchés littéraires.
M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux, l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte, le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là, demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout, candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me débarrasse de l'importun!»
Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons. Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué plusieurs blancs.
On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le Ménage parisien de M. Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le bal, une redoutable concurrence.
Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment, pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le voisinage du mardi gras peut seul absoudre.
Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'œuvre flamands signés de ce nom: Karel Dujardin.
Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le cœur tendre et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages.
La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente, que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui a séduit les juges.
Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé Adrien, et se joue au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et s'appelle la Bonbonnière.
Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a l'humeur joyeuse et le cœur passablement coureur et vaurien. Les modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté, volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.
MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué la Bonbonnière. Cette bonbonnière n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons, la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute; puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme: un rendez-vous est donné en post-scriptum. Voilà notre Champignel transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses. Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel, armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple, et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.
Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre Dumas en sont les parrains.
On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de la Nuit de Grenade, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M. Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux, compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'œuvre.
Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil fait aux Burgraves par le parterre, était décidé à renoncer au théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom, ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée? Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M. Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil; quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité? Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens, d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies, brise pour vous seul la balance où il pèse les œuvres, et se prosterne aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui que le despotisme politique.