Scène VII.

M. TOUCHARD, M. RONDIN.

M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer...

M. TOUCHARD, se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à Rondin.--Lisez! lisez!...

M. RONDIN, étonné.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?

M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence!

M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier à personne... pas même à son meilleur ami...

M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une trahison conjugale... ce ne serait rien!

M. RONDIN.--Comment, rien!

M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle... mais, ceci...

M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez...

M. TOUCHARD, tragiquement.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez, Rondin, lisez...

M. RONDIN, déployant la lettre, à part.--Ma parole d'honneur, je crois que je tremble. (Il lit.)

«Ma chére madame Gibert,

«Je suis très-satisfaite de la poudre anonyme que vous m'avez vendue il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là doivent se cacher comme un crime.

«Votre dévouée,

«Femme TOUCHARD.»

M. TOUCHARD.--Est-ce clair?

M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...

M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.

M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas d'émettre un soupçon aussi odieux...

M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!

M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour votre femme...

M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle dans une circonstance comme celle-ci...

M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de l'égarement!...

M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais vous dire.

M. RONDIN.--Parlez...

M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert... et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.

M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?

M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...

M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.

M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la justice...

M. RONDIN.--Y pensez-vous?...

M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette poudre anonyme... Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de venir tout de suite...

M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?

M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (M. Rondin sort.)