Fragments d'un voyage en Afrique (2).
(Suite.--Voir t. II, p. 338 et 374.)
[Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]
Des chevaux tout sellés furent mis à notre disposition, et nous nous joignîmes au cortège de l'émir, qui était composé d'environ huit cents hommes, y compris les cinq cents cavaliers réguliers qui forment sa garde ordinaire. Ces cavaliers ne quittent jamais sa personne, pour laquelle ils ont montré, dans certaines circonstances, le dévouement le plus absolu. Au milieu des réguliers je remarquai un kalifat qui portait l'étendard de l'émir; cet étendard est tout simplement un petit carré de toile qui a la forme des guidons de nos régiments; elle est de couleur bleue, avec un yatagan rouge au milieu.
Nous franchîmes au galop la distance qui séparait le douair d'Abd-el-Kader des douairs de son armée. En arrivant, nous la trouvâmes rangée en bataille dans la plaine. L'interprète, qui marchait à nos côtés, et devant lequel je n'avais pas jugé à propos de faire parade de ma connaissance de la langue arabe, m'expliquait ce qui se passait autour de moi; puis, me montrant avec ostentation les bataillons qui se déroulaient devant nous en longues spirales.
«Tu vois, me dit-il, les corps commandés par les lieutenants de mon maître: ici sont les troupes de Sidi-Mohammed-el-Berkany, kalifat de Médéah; là, le kalifat de Milianah, Ben-Oulil, a établi son camp. Presque à l'extrémité de la plaine se trouve l'artillerie, composée en grande partie de déserteurs chrétiens. En reportant ton regard vers l'ouest, tu retrouveras les milices de Sidi-Mustapha, frère d'Abd-el-Kader, et du scheik Ben-Salem, dont le terrible yatagan a tant fait tomber de têtes ennemies; puis les fantassins de Sidi-al-Kraroubi, premier ministre, enveloppant comme dans un réseau de fer cette armée formidable; enfin, et comme un vaste cercle qui circonscrit tous les autres, les cavaliers irréguliers, fournis par toutes les tribus, fourmillent le long de la vallée. Regarde autour de toi, sur les crêtes, des monts, sur les plateaux que tu peux découvrir, dans les gorges étroites, partout il y a des hommes dévoués, dont l'indépendance est le premier besoin, et qui ne négligeront rien pour la reconquérir.
--Ton maître est donc bien puissant? m'écriai-je.
--Son bras s'étend sur toute l'Algérie; il gouverne à la fois les provinces auxquelles tant de beys commandaient jadis. Le descendant d'Ismaël est inspiré de Dieu, et la lumière céleste illumine son âme. Comment veux-tu que les Arabes résistent à l'entraînement qu'il leur inspire? Le serviteur du Prophète réunit donc sous sa bannière tous les Arabes indépendants. Ce que tu aperçois d'hommes et de chevaux ne constitue que la moitié des ressources de mon maître; il y ajouterait au besoin les vaillants soldats de Ben-Thamy, les deux mille cinq cents combattants de Bou-Hamidy, et la foule innombrable des volontaires dont tu ne vois ici qu'un faible détachement.»
Nous arrivions, en cet instant, au milieu de la plaine; Abd-el-Kader et sa suite se placèrent sous l'ombrage de quelques arbres qui étendaient leurs rameaux protecteurs à quelques pieds du sol, et, tandis que l'armée se disposait à évoluer en notre présence, l'émir me fit dire qu'il avait à causer avec moi.
Je m'approchai, non sans crainte, du tertre sur lequel se trouvait l'émir; mais ma timidité ne tint pas devant son sourire, et ce fut avec toute l'aisance dont j'étais susceptible que je vins prendre place à ses côtés.
Après les saints d'usage, que les Arabes prolongent indéfiniment, et tandis que l'armée défilait à quelques pas de nous, j'expliquai à Abd-el-Kader mes vues et mon traité de commerce. Quelques avantages que je lui fis entrevoir le séduisirent, et il m'accorda sur-le-champ son appui.
La revue se termina enfin; je pris congé de mon protecteur, et je rentrai en ville avec le seul de mes compagnons de route qui fût resté à mon service, le fidèle Ben-Oulil.
Depuis ce jour, j'eus souvent l'occasion de voir Abd-el-Kader, qui ne cessa de me témoigner le vif intérêt qu'il portait à la réussite de mes desseins. J'obtins même de lui un sauf-conduit revêtu de son sceau; et, après un assez long séjour à Milianah, je fis mes préparatifs pour un long voyage à travers des populations inconnues.
J'avais le droit d'exploiter, sans exception, tous les points du territoire arabe; et là où j'opérais, il n'était permis à personne de me faire concurrence. L'émir en avait fait publier l'ordre dans tous les marchés. Médéah fut le lieu où j'établis le centre de mes opérations; cette ville me convenait d'autant mieux, qu'elle était plus rapprochée des possessions françaises, et que ses laines et celles de la province sont d'une qualité supérieure à toutes les autres.
Le traité que j'avais conclu fut exécuté malgré les obstacles que m'opposèrent le bey et les notables de la ville. On me soumit au contrôle du chef; mais, chaque fois que j'étais menacé d'un acte arbitraire, j'écrivais à l'émir, qui me rendait toujours justice. J'allai dans l'intérieur des terres, afin d'obtenir des laines à des prix modiques. Je passai deux mois au milieu des tribus arabes, assistant à tous les marchés, sans avoir eu à supporter la moindre injure. C'était, au contraire, à qui me livrerait ses produits, et ils se battaient quelquefois pour m'offrir l'hospitalité. L'empressement avec lequel j'étais accueilli partout paraîtra d'autant plus extraordinaire, que je n'avais pour toute escorte que mon juif Ben-Oulil (un juif est la plus triste des recommandations en Afrique). Jamais le moindre incident fâcheux ne troubla mon repos, et pourtant je parlais sans cesse aux Arabes de ma patrie, de la valeur de nos soldats, de la supériorité de nos armes. Loin d'exciter leur colère, j'étais écoulé avec intérêt; je leur faisais désirer d'être gouvernés par cette nation qu'ils nomment, dans leur métaphorique langage, la sultane des nations.
C'est avec la même sécurité que je visitai successivement des lieux qui touchent au désert: le Ziben, Ghronat et Boural. Je parcourus les aghalicks des Beni-Bonyacoub, Tittery, Douaier, Habedy, où les populations me parurent pencher du côté de la France; mais la crainte que leur inspire l'émir est plus forte que leur désir. Plus tard (en 1840) ils furent, comme tous les Arabes, appelés à la guerre sainte. Force leur fut de marcher; mais ils combattirent avec tant de mollesse, qu'Abd-el-Kader les frappa d'une contribution de cent mille houdjous.
Dès que j'eus écoulé mes laines, je me rendis à Tekedempt. Là, je trouvai les ouvriers français qui étaient venus fonder une manufacture d'armes. Je me liai d'amitié avec l'un de mes jeunes compatriotes, et nous nous mîmes à visiter la place, qui allait devenir bientôt la capitale de l'empire arabe.
Tekedempt est d'une importance incontestablement supérieure à toutes les villes de l'intérieur de l'Afrique. Située non loin du désert, au milieu de montagnes élevées, elle semble inexpugnable à l'émir. Un fort assez mal bâti, peu considérable (il a cent mètres de tour environ) auquel on travaille depuis quatre ans, élève à peine à quelques pieds du sol ses murs inachevés. L'intérieur du fort a été divisé en magasins et en casernes; quatre canons de 1 sont placés sur une esplanade à l'entrée du fort; en dehors est un grand hangar où l'on met l'orge. Comme celui de Tazza, le fort de Tekedempt possède des cachots où les prisonniers ne sont pas trop maltraités.
L'Hôtel des monnaies d'Abd-el-Kader est aussi à Tekedempt. On y frappe de petites pièces en cuivre d'une valeur conventionnelle de trois liards, et qui ont tout au plus la valeur intrinsèque du tiers. L'émir n'a jamais frappé de monnaies d'or ni d'argent, mais il a mis en circulation quelques pièces blanchies auxquelles il a donné une valeur assez élevée. Les outils dont on se sert à la monnaie proviennent de France.
La ville Tekedempt est non seulement le dépôt particulier de Mascara, mais encore le dépôt général de l'Arabie indépendante. L'émir y entretenait constamment cinq cents chameaux et deux cents mulets affectés aux transports de la guerre. D'immenses approvisionnements y sont amoncelés; c'est là qu'aboutissent les caravanes chargées d'armes et de poudre qu'expédie le Maroc, et qu'on distribue à toutes les places de l'intérieur, suivant les besoins du moment.
A côté du fort principal est un fortin à demi ruiné; c'est là qu'ont été établis les ouvriers, envoyés par le gouvernement Français. A droite, au fond de la vallée et sur les bords d'un ruisseau, a été bâti un bel édifice qui devait leur servir d'atelier. Les travaux s'exécutent à l'aide d'une machine hydraulique. Durant mon voyage à Médéah, j'appris que la fabrication des fusils avait commencé et qu'on en livrait trois par jour à l'émir. On avait désigné, sur la demande des ouvriers, une cinquantaine d'Arabes, pour faire l'apprentissage du métier; car, à l'expiration de leur engagement nos compatriotes devaient rentrer dans leurs foyers. Abd-el-Kader les payait fort mal. Le chef de ces ouvriers, M. Guillemin, avait été assassiné; un second était mort de la fièvre; les autres ont revu la France.
Tekedempt possède une garnison de deux cents réguliers, une compagnie, de canonniers et quatre pièces de petit calibre, réparées par nos ouvriers. A trois cents pas du fort s'élèvent une multitude de cabanes en chaume et en maçonnerie. L'émir engagea les habitants à bâtir des maisons; ceux-ci ne tenant pas compte de l'invitation, il s'avisa de mettre le feu à leurs huttes, et renouvela trois fois la plaisanterie. Les arabes obéirent alors et se mirent à jouer de la truelle. Une mosquée brille au milieu de la ville. Tous les dimanches il s'y tient un grand marché; les tribus y apportent leurs récoltes; on y vend des raisins de Médéah et de Milianah à un prix excessif. De hautes montagnes enserrent Tekedempt; la Mina l'arrose de ses eaux bienfaisantes. La rivière est três-dangereuse pendant l'hiver, qui est ordinairement rigoureux dans cette contrée. L'été s'y distingue, au contraire, par des chaleurs excessives, d'où naissant des fièvres mortelles.
Les lions y sont nombreux et portent leurs ravages jusqu'aux portes de la ville. Dès que le soleil se couche, on entend rugir ces animaux qui mettent la population en émoi et enlèvent des ânes sous le fort même. Les hyènes et les panthères rôdent aussi en grand nombre aux alentours. Du reste, les jardins de Tekedempt sont charmants, et le sol de la province est fertile.
Le gouverneur, Hadji-Adb-el-Kader-Bou-Krelekra est un homme dans la force de l'âge, petit et vigoureux; ses traits sont loin d'annoncer le talent qu'il possède. Il est beau-père de Mouloud-Ben-Aratch. Son influence sur les indigènes est très-étendue; tous prennent les armes à son appel, et il n'a qu'à se montrer pour qu'on lui paie l'impôt. Abd-el-Kader lui a fait don de la maison qu'il habite. Il assiste aux conseils d'État, et jouit d'un grand crédit auprès de l'émir. Quoique sous les ordres du kalifat de Milianah, il commande en souverain dans son district, Krelekra ne va jamais à la guerre et ne quitte point son gouvernement: il est moins fanatique que les autres chefs et bon diable au fond, quoique un peu brusque.
On remarque, tout près de la ville, une montagne colossale et taillée à pic d'un côté, tandis que l'autre a la forme d'une scie; c'est l'Ouenseris: elle a donné son nom à la tribu qui l'habile. Vers le milieu de la pente, est une grande caverne d'où l'on extrait 80 pour cent de plomb et 2 pour 100 d'argent. Les Ouenseris ont le monopole de l'exploitation; ils retirent le métal en allumant de grands feux dans la caverne et en le faisant fondre; ils fabriquent beaucoup de balles avec ce plomb.
(La suite à un prochain numéro.)