NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Bernadotte (Charles-Jean), aujourd'hui roi de Suède et de Norwége sous le nom de Charles XIV, naquit à Pau dans le Béarn, le 26 janvier 1764, d'une famille honorable de la bourgeoisie de cette ville. Son père exerçait la profession d'avocat. A peine âgé du dix-sept ans, se sentant peu de goût pour le barreau, blessé d'ailleurs des préférences marquées que ses parents témoignaient à son frère aîné, il s'engagea volontairement en qualité de soldat dans le régiment Royal-Marine, et il se rendit à l'instant même à Marseille, où il s'embarqua pour la Corse.
Bernadotte, roi de Suède
et de Norwége.
Quand la Révolution française éclata, Bernadotte n'était encore que sergent-major. Le 7 février 1790, il obtint le grade d'adjudant. Son régiment se trouvait alors à Marseille, où le contre-coup des grands événements de Paris commençait à se faire sentir. Un jour le peuple se révolta au nom de la liberté; le colonel de Royal-Marine veut réprimer l'insurrection par la force. Repoussé avec perte, il va payer de sa vie son imprudente audace, quand deux jeunes gens, s'élançant devant lui, lui font un rempart de leur corps et calment la foule exaspérée. Ces deux jeunes gens étaient Bernadotte et Barbaroux. Ils s'embrassèrent avec effusion sur le perron même de l'Hôtel-de-Ville, en se jurant une amitié éternelle; mais ils ne devaient plus se revoir.
Bernadotte, comme Barbaroux, avait embrassé avec ardeur la cause de la Révolution. En 1792, il était colonel; il servit à l'armée du Rhin sous le général Custine et sous Kléber, et il s'y fit remarquer par sa faconde, sa bravoure et ses talents militaires. D'abord il refusa l'avancement qu'on lui offrit, mais, après la bataille de Fleurus (26 mai 1792), au gain de laquelle il avait puissamment contribué, Kléber le força d'accepter sur le champ de bataille le grade de général de brigade. Nommé peu de temps après général de division, il prit une part active et importante aux campagnes de 1795, 1796 et 1797, sur les bords du Rhin. Ses soldats paraissaient-ils hésiter, il les électrisait tout à la fois par sa parole et par ses actions. Un jour il jeta ses épaulettes dans les rangs ennemis: «Allons les reprendre!» s'écria-t-il: et tous ceux qui l'avaient vu ou qui l'avaient entendu s'élancèrent sur ses pas à la victoire. Il se distingua surtout au passage du Rhin à Neuwied (18 avril 1797). A la fin de cette campagne, le Directoire lui écrivait: «La République est accoutumée à voir triompher ceux de ses défenseurs qui vous obéissent.»
Peu de temps après la bataille de Neuwied, Bernadotte fut chargé de conduire à l'armée d'Italie 20,000 hommes de l'armée de Sambre et Meuse; c'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec Bonaparte. Dès qu'ils s'aperçurent, ils éprouvèrent l'un pour l'autre une secrète antipathie. «Je viens de voir, dit Bernadotte en rentrant à son quartier général, un homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir l'air d'en avoir cinquante, et cela ne me présage rien de bon pour la République.» A en croire certains biographes, Bonaparte dit de lui que c'était une tête française sur le cœur d'un humain. Les messieurs de l'armée d'Allemagne ne fraternisèrent pas d'abord avec les sans-culottes de l'armée d'Italie; mais quand il s'agit de battre l'ennemi, toutes ces haines, toutes ces rivalités disparurent dans des sentiments communs, l'amour de la gloire et la haine de l'étranger. Pendant la mémorable campagne qui amena la paix de Campo-Formio, Bernadotte se signala surtout au passage du Tagliamento et à la prise de la forteresse de Gradisca. Chargé de présenter au Directoire les drapeaux pris sur l'ennemi, il arriva à Paris quelques jours avant le coup d'État du 18 fructidor. Il était porteur d'une lettre du général en chef de l'armée d'Italie; cette lettre se terminait ainsi: «Vous voyez dans le général Bernadotte un des amis les plus solides de la République, incapable par principes comme par caractère de capituler avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur.»
Seul de tous les généraux des armées républicaines présents à Paris, Bernadotte avait refusé de jouer un rôle dans la révolution du 18 fructidor. Laissant faire Augereau, il alla rejoindre Bonaparte en Italie; A peine arrivait-il à l'année, Bonaparte la quittait. Instruit des dispositions malveillantes du Directoire à son égard, le général en chef venait de signer le traité de pais de Campo-Formio, et il retournait à Paris. Leur inimitié mutuelle n'avait fait que s'accroître. En partant de Milan, Bonaparte, non content d'enlever à Bernadotte la moitié des troupes qu'il commandait, lui enjoignit de rentrer en France avec le reste. Mais le Directoire, heureux de cette rivalité naissante, s'empressa de nommer le général disgracié commandant en chef de l'armée d'Italie à la place de Berthier, qui exerçait cette fonction par intérim. Il se rendait il son poste quand, à son grand étonnement, il reçut un nouvel arrêté qui le nommait ambassadeur à Vienne.
Bernadotte n'était alors rien moins que diplomate. Dès qu'il fut installé à Vienne, il se déclara l'ennemi du ministre Thugut, et il engagea avec lui une lutte dans laquelle il eut le dessous. Il avait choisi, pour arborer les couleurs nationales, le jour où les Viennois célébraient l'armement des volontaires qui s'étaient levés contre la France. Ameutée par Thugut, la populace abattit et déchira le drapeau tricolore; l'ambassadeur exigea vainement une réparation. Le Directoire le désavoua et le rappela à Paris. On a dit, mais nous ne pouvons rien affirmer, que Bonaparte l'avait fait nommer ambassadeur à Vienne dans le but de l'éloigner de l'Italie et dans l'espérance qu'il romprait forcément, par quelque démarche imprudente, une paix trop longue pour l'ambition du futur empereur des Français.
Oscar, prince royal de Suède.
Tandis que l'expédition d'Égypte se préparait, Bernadotte, de retour à Paris, y épousa la belle-sœur de Joseph, mademoiselle Désirée Clary, fille d'un négociant de Marseille. Singulière destinée que celle de cette jeune fille, née pour être impératrice ou reine! Quelques années auparavant, Bonaparte, alors général d'artillerie en demi-solde, et sans emploi, l'avait demandée à son père. Bien que sa passion fût partagée, il essuya un refus, «Il y a bien assez d'un Bonaparte dans la famille,» lui répondit M. Clary. Peut-être si, lorsqu'elle épousa le général Bernadotte, mademoiselle Clary eût su qu'elle devait être un jour reine de Suède et de Norwége, eut-elle hésité à contracter cette union; car, si nous en croyons certaines indiscrétions, elle aimerait mieux être simple bourgeoise à Paris que la femme ou la mère d'un roi à Stockholm.
La paix de Campo-Formio ne pouvait être qu'une trêve de courte durée; la guerre ne tarda pas à se rallumer. Après l'assassinat des ministres français à Rastadt, Bernadotte fut nommé, par le Directoire commandant en chef du corps d'observation qui s'étendait de Bale à Dusseldorf. Aucun engagement sérieux n'eut lieu à cette époque sur cette longue ligne, où ses talents devenaient par conséquent inutiles. Aussi, quand la révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799) eut remplacé les directeurs Treilhard, Laréveillère-Lépaux et Merlin, par Gohier, Roger-Ducos et Moulins, le nouveau Directoire le nomma ministre de la guerre. Malheureusement il n'exerça pas longtemps ces fonctions, dont il s'était acquitté avec autant de bonheur que de zèle. Au bout de deux mois et demi, une intrigue le renversa. Sieyès, qui n'aimait plus les républicains et qui ne pouvait lui faire adopter ses projets de constitution, l'amena, dans une conversation, à exprimer le désir de reprendre du service actif, dès que sa mission réorganisatrice serait remplie. Le lendemain même, l'arrêté suivant, pris en secret par trois directeurs, fut remis à Bernadotte: «La démission donnée par le citoyen général Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est acceptée.»--«Je reçois à l'instant, citoyens directeurs, répondit Bernadotte, votre arrêté d'hier, par lequel vous acceptez, une démission que je n'ai pas donnée...» Et il terminait sa lettre en demandant son traitement de réforme: «J'en ai, disait-il, autant besoin que de repos.»
Un mois après la démission de Bernadotte, la révolution du 18 brumaire était accomplie. Un moment, Bernadotte avait manifesté l'intention de défendre la constitution de l'an III; mais pendant qu'il haranguait quelques républicains, Bonaparte agissait et se nommait premier consul. D'abord Bernadotte accepta la place de conseiller d'État, et se chargea de pacifier l'Ouest, et d'empêcher les Anglais de débarquer à Quiberon; mais il n'était pas franchement rallié au nouveau pouvoir. «Des documents importants que j'ai eus sous les yeux, dit l'homme de rien[1], et qui seront un jour publiés dans un beau livre, me permettent d'affirmer positivement que non-seulement Bernadotte a conspiré pour le renversement du premier consul, mais encore qu'il s'est efforcé à plusieurs reprises et vainement de pousser à une résolution Moreau, toujours indécis, toujours faible, toujours mécontent, et par conséquent toujours compromis. Une fouis même, à un bal chez Moreau, à la suite d'une longue conversation inutile, il s'écria; «Vous n'osez prendre la cause de la liberté, eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous; elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.» Bernadotte était bon prophète; quelques mois après, Moreau partait pour l'exil; Bernadotte se tirait d'affaires, il devenait maréchal, prince suédois, et, onze ans plus tard, tous deux se retrouvaient, sous la même bannière, aux conférences de Trachenberg.»
[Note 1: ][(retour) ]Galerie des Contemporains illustres, par un Homme de Rien, Tome III.
Napoléon empereur avait pardonné à Bernadotte ses conspirations contre le premier consul. En 1804, il le nomma maréchal de l'Empire; mais, désirant l'éloigner de la France, il lui confia, en remplacement du maréchal Mortier, le commandement en chef de l'armée de Hanovre. La vie militaire de Bernadotte, sous l'Empire, est si connue, et cette notice doit se renfermer dans des bornes tellement étroites, que nous nous contenterons de rappeler quelques dates. S'étant réuni, en 1805, aux Bavarois contre l'Autriche, Bernadotte fut créé prince de Ponte-Corvo après la bataille d'Austerlitz, dans laquelle il avait eu le bonheur d'enfoncer le centre de l'armée ennemie. Le 9 octobre de la même année, il défit, à Schleitz, un corps de 10,000 Prussiens; le lendemain, il triomphait avec Lannes au combat de Saafeld, où périt le prince Louis de Prusse.--La Biographie des Contemporains l'accuse d'avoir lâchement abandonnée Davoust, pendant que Napoléon battait Hohenlohe à Iéna. «Il répara, ajoute l'auteur de l'article, sa honteuse conduite à Hall, dont il s'empara.» Parvenu ensuite jusqu'à Lubeck, il prit cette ville d'assaut, importante victoire suivie de la capitulation de Magdebourg. De Lubeck il se dirigea vers la Vistule, pénétra en Pologne, sauva, près de Thorn, par une combinaison hardie, le quartier général de l'Empereur et la division du maréchal Ney, remporta une nouvelle victoire à Braumberg, et reçut une blessure grave à la tête en repoussant deux colonnes russes à Spandau.
A la paix de Tilsitt, Napoléon confia au prince de Ponte-Corvo le gouvernement des villes hanséatiques. «Cette époque de sa vie, a dit un de ses biographes, est la plus honorable, celle, dont l'éclat s'effacera jamais: une sage administration propre à réparer les maux de la guerre, sa modération, son humanité sa justice, l'intégrité la plus pure, inspirèrent aux peuples qui étaient sous son commandement, et surtout aus habitants de Hambourg, la plus haute estime pour le général français, et lui valurent bientôt la confiance la plus illimitée et le prix le plus flatteur dont les hommes puissent honorer leurs semblables.» Bernadotte se disposait à envahir la Suède pour réduire à la raison le fou couronné qui, seul, au milieu de le paix générale, voulait soutenir la guerre contre la France, lorsque les Suédois déposèrent enfin Gustave IV, et élurent à sa place son oncle le duc de Sudermame, sons le nom de Charles XIII (10 mai 1809) A cette nouvelle, le prince de Ponte-Corvo suspendit les hostilités; Napoléon le blâma, mais la Suède garda un profond souvenir de sa modération. Sa conduite antérieure envers un corps détaché de l'armée suédoise, fait prisonnier le 6 novembre 1806, avait déjà depuis longtemps rendu son nom populaire dans ce pays, dont il devait bientôt devenir le souverain.
Le 17 mai 1809, Bernadotte battait les Autrichiens au pont de Linz; le 6 juillet, il commandait l'aile gauche de l'armée française à la bataille de Wagram. A en croire ses panégyristes, sa conduite fut irréprochable; selon Napoléon, il fit lit que des fautes. Incompétents pour nous prononcer sur une pareille question, nous n'osons ni le condamner ni l'absoudre; mais nous le blâmerons de s'être permis, après la victoire, contre tous les usages reçus, d'adresser une proclamation particulière au corps d'armée qu'il commandait, et d'avoir, en outre, dans cette inconvenante proclamation, altéré l'évidence des faits par ces paroles: «Vos colonnes vivantes sont restées immobiles comme l'airain;» car les troupes saxonnes s'étaient laissé enfoncer sous ses ordres. A dater de ce moment, l'inimitié secrète qui avait éloigné Napoléon de Bernadotte éclata ouvertement. Le prince de Ponte-Corvo revint à Paris, et le conseil du gouvernement l'envoya è Anvers pour contenir et repousser les Anglais débarqués à Walcheren; mais Napoléon lui retira bientôt ce nouveau commandement, et l'exila dans sa principauté. Malgré cet ordre, Bernadotte vivait à Paris au milieu de sa famille, lorsque deux officiers suédois vinrent lui annoncer que la nation suédoise, par la voix de ses représentants, réunis en diète solennelle à Orebro, le 18 août 1810, l'appelait à la succession du roi régnant Charles XIII.
Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'accepter avec joie et avec reconnaissance la couronne qu'on lui offrait, et qui lui était d'autant plus précieuse qu'il ne la devait qu'à ses talents et à ses vertus. Seulement, avant de prendre un parti décisif, il voulut obtenir l'autorisation de l'Empereur. «Élu du peuple, lui répondit Napoléon, je ne puis m'opposer au choix des autres peuples.» Malgré cette réponse, l'Empereur retardait l'envoi des lettres d'émancipation. Une dernière entrevue eut lieu entre les deux ennemis.--La discussion fut orageuse. «Eh bien! allez donc, s'écria enfin Napoléon; que nos destinées s'accomplissent!» En indemnité de la principauté de Ponte-Corvo et de ses dotations en Pologne, Bernadotte reçut la promesse du paiement de trois millions du francs; mais il ne toucha réellement que le tiers de cette somme.
Leurs destinées s'accomplirent en effet. Napoléon mourut à Sainte-Hélène, et l'Empereur exilé dictait ses Mémoires à son fidèle ami le comte de Las Cases, il s'exprimait en ces termes en parlant du roi de Suède:
«Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein. A peine il nous avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis, et que nous avions à le surveiller et à le craindre. Plus lard, il a été une des grandes causes actives de nos malheurs, celui qui a donné à nos ennemis la clef de notre politique, la tactique de nos armées; celui qui leur a montré le chemin du sol sacré. Vainement dirait-il pour excuse qu'en acceptant le trône de Suéde, il n'a plus dû être que Suédois; excuse banale, bonne tout au plus pour le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme on ne renonce pas à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles. On dit qu'il s'en est repenti plus lard, c'est-à-dire quand il n'était plus temps et que le mal était accompli. Le fait est qu'en se retrouvant au milieu de nous il s'est aperçu que l'opinion en faisait justice; il s'est senti frappé de mort. Alors ses yeux se sont dessillés; car on ne sait pas, dans son aveuglement, à quels rêves n'auront pas pu le porter sa présomption et sa vanité...
«Et un Français a eu en ses mains les destinées du monde! s'il avait eu le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation, s'il eût été bon Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur Saint-Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des ressentiments personnels, à une sotte vanité, à de toutes petites passions; la tête lui a tourné, A lui ancien jacobin, de se voir recherché, encensé par les légitimes, de se trouver face à face, en conférence politique et d'amitié avec un empereur de toutes les Russies, qui ne lui épargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut encore insinué alors qu'il pouvait prétendre à une de ses sœurs en divorçant d'avec sa femme; et d'un autre côté, un prince français lui écrivait qu'il se plaisait à remarquer que le Béarn était le berceau de leurs deux maisons! Bernadotte! sa maison!...
«Dans son enivrement, il sacrifie sa nouvelle patrie et l'ancienne, sa propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du monde. C'est une faute qu'il paiera chèrement. A peine il avait réussi dans ce qu'on attendait de lui, qu'il a pu commencer à le sentir. Il s'est même repenti, dit-on, mais il n'a pas encore expié. Il est désormais le seul parvenu occupant un trône. Le scandale ne doit pas rester impuni, il serait d'un exemple trop dangereux.»
A ces terribles accusations, qu'ont répondu les panégyristes de Bernadotte? Que Napoléon s'était montré injuste et dur envers la Suéde, et que le prince royal avait dû venger les injures de sa nouvelle patrie. Mais les mauvais procédés de M. Alquier, l'ambassadeur de France, les exigences blâmables de Napoléon, et l'imprudente occupation de la Poméranie par les troupes françaises, ne nous semblent pas, quant à nous, des justifications suffisantes. En homme politique et en saine morale, Bernadotte fut coupable. Dans l'intérêt bien entendu de la Suède, il ne devait pas s'allier avec la Russie; celui de son honneur exigeait qu'il ne portât jamais les armes contre cette France sur laquelle il écrivit ou il débita toujours de si belles phrases. Et qu'on ne l'oublie pas, ce fui lui, l'ex-général républicain, qui, ligué avec les alliés, nous empêcha de prendre Berlin, qui nous fit perdre la bataille de Leipzig, et qui se montra, aux conférences de Trachenberg, l'ennemi le plus dangereux de la France, Il avait poursuivi jusqu'au Rhin ses anciens compagnons d'armes... Un moment il s'arrêta sur les bords de ce fleuve, où il retrouvait de si glorieux souvenirs. Enfin il le franchit, et, en 1814, après l'abdication de Napoléon, il vint à Paris avec les souverains alliés. L'accueil qu'il y reçut le détermina à regagner promptement sa nouvelle patrie. Ses futurs sujets l'accueillirent avec les plus vifs transports de joie, et le portèrent en triomphe à son palais.--De ces deux réceptions si différentes, à laquelle fut-il le plus sensible?
Soyons juste envers Bernadotte. «La détermination dont nous venons de résumer les conséquences coûta cher au cœur de Charles-Jean, dit l'ancien instituteur du prince Oscar dans l'Abrégé de l'histoire de Suède qu'il vient de publier; nous en avons été témoin et nous ne pouvons le taire; quels vifs regrets il éprouva en prenant les armes contre son ancienne pairie! Que de combats se livrèrent dans son âme entre ses premières affections et ses devoirs récents! on le sait, et l'histoire doit le dire, ces combats agissant sur son physique, lui causèrent une maladie dangereuse; pendant laquelle on l'entendit implorer la mort et refuser les remèdes qui lui étaient présentés! Que de ménagements, que de prières même n'employa-t-il pas pour prévenir cette lutte terrible!» Une détermination honorable est-elle donc si pénible à prendre?
Lorsque le prince royal apprit la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes, il dit à son fils, en présence de son instituteur: «Vois, Oscar, ce que c'est que la gloire militaire! aussi, depuis César, c'est le plus grand homme qui ait paru sur la terre!...» Du reste, pendant les Cent-Jours, Bernadotte, occupé à réunir solidement la Norwége à la Suède, jusqu'alors séparées, refusa de se mêler en rien des affaires intérieures de la France. «Faire la guerre à une nation contre laquelle nous n'avons maintenant aucuns griefs, écrivait, au représentant de la Suède au congrès de Vienne, le comte de Lowenhelm, ne serait-ce pas s'interdire les avantages d'un système que nous prescrivent à la fois notre position géographique, nos relations commerciales et notre organisation politique? Il ne s'agit que de replacer les choses dans leur état primitif, en partant du traité de Paris, qui a terminé la guerre entre la France et la Suède, et mis fin à la coalition.»
Le 5 février 1818 mourut le roi Charles XIII, et Bernadotte fut proclamé sans opposition roi de Suède et de Norwége, sous le nom de Charles XIV Jean. Il signa devant le conseil d'État l'acte d'assurance et de garantie exigé par la constitution; puis il se fit couronner roi le 11 mai à Stockholm et le 7 septembre à Drontheim. «Au sacre célébré à Stockholm, dit M. Lemoine, on eut lieu de remarquer une particularité ingénieuse et touchante. A chacun des degrés qui conduisaient à un trône fort élevé où le nouveau souverain devait recevoir l'hommage et le serment des États et des fonctionnaires publics, on lisait sur des écussons les noms de ses principales victoires, et ces noms semblaient indiquer que c'étaient là les titres de sa grandeur et comme les degrés qui l'avaient conduit au trône.» Malgré l'origine populaire de son autorité, tous les souverains de droit divin s'empressèrent de lui adresser leurs compliments de félicitations sur son avènement au trône.
«Le règne de Charles XIV, a dit un de ses biographes, comptera dans les annales de la Suède parmi les plus heureux: sauf des difficultés toujours renaissantes avec les Norwégiens, peuple rude, ombrageux, pourvu d'une constitution distincte de celle de la Suède, et dont l'assemblée nationale (Storthing) se met souvent en opposition avec les idées et les plans de Charles XIV, nul orage n'est venu troubler les jours du Béarnais-Suédois, qui est peut-être en ce moment le plus populaire des rois de l'Europe, dont il est le doyen d'âge. Sur ce trône, gagné au grand jeu des destinées, il a développé des qualités qu'on n'eût pas attendues d'un soldat. La Suède a vu sous ses auspices l'agriculture, mise en oubli, naître, prospérer et fleurir, le commerce tiré d'une langueur mortelle, le crédit public restauré, l'industrie expirante rendue à la vie et encouragée; de nombreux travaux d'utilité publique ont été exécutés sur plusieurs points du royaume; une large route, creusée à travers les Alpes scandinaves, est venue lier physiquement la Suède et la Norwége; et l'immense canal de Gothie, qui unit la mer Baltique à la mer du Nord, gigantesque entreprise aujourd'hui accomplie, restera comme un monument impérissable des grandes pensées de Charles XIV. Malheureusement, sous le point de vue intellectuel et politique, le progrès est moindre... Ajoutons toutefois que Charles XIV, bien qu'imbu au fond en matière de gouvernement des principes de l'école impériale, n'est pas l'homme le moins libéral de son royaume. Il lui est arrivé quelquefois de prendre lui-même l'initiative d'innovations généreuses. A ses goûts de harangueur, qui datent de l'an II, Charles XIV joint aussi, depuis qu'il est roi, un goût assez prononcé pour la petite guerre de journaux; ne pouvant plus se servir de son épée, il se bat avec sa plume contre les journalistes de l'opposition...»
L'opposition, fort nombreuse d'ailleurs, est devenue plus vive d'année en année. On reproche surtout à Bernadotte d'aimer passionnément le pouvoir absolu, et de se conformer avec une stricte exactitude aux plus absurdes coutumes de l'étiquette. L'héritier présomptif, le prince Oscar, est, selon l'usage, le chef de l'opposition. On raconte à ce sujet une curieuse anecdote: il y a deux années, Charles XIV, trouvant que son fils jouait trop bien son rôle, et n'osant pas l'en blâmer ouvertement, recommanda à tous les ministres du royaume de prêcher «sur le commandement de Dieu relatif au respect que les enfants doivent à leurs parents.»
Bernadotte et mademoiselle Désirée Clary n'ont eu qu'un fils, Joseph-François Oscar, actuellement prince royal et duc de Sudermame. Il est né à Paris, le 1 juillet 1799; il a reçu une éducation soignée et paraît donc d'évidentes qualités; il s'est surtout occupé de la réforme pénitentiaire, et il a même publié un ouvrage remarquable qui a été traduit en français sous ce litre: Des Peines et des Prisons. Marié le 19 juillet 1823 à la fille aînée d'Eugène de Beauharnais, il en a eu cinq enfants, quatre princes et une princesse, dont l'aîné, le duc de Seame, est né le 3 mai 1826.
Benjamin Constant avait tracé le portrait suivant de Bernadotte: «Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manières, de très-fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats, hardi dans les propos, timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrésolu dans ses projets....»
Charles XIV a été frappé, le 20 janvier dernier, d'une attaque d'apoplexie; il entrait ce jour-là dans sa quatre-vingtième année. Les dernières nouvelles de Stockholm annoncent que les médecins conservent peu d'espoir de le sauver.