Théâtres.
THÉÂTRE DE LA. PORTE-SAINT-MARTIN: Les Mystères de Paris, roman en cinq actes et onze tableaux, par MM. Eugène Sue et Dinaux, décors de MM. Devoir, Philastre et Cambon.
Enfin le voici, ce fameux drame si impatiemment attendu!--Le verrons-nous ou ne le verrons-nous pas? disait-on depuis deux mois; et puis, c'était la censure qui le taillait, le mutilait, lui portait des coups mortels. Comment fera-t-il pour marcher après de telles entailles? Pourra-t-il vivre encore? Ne sera-t-il pas réduit à l'état d'un moribond qui n'a plus que le souffle? Et cent questions de cette espèce qui témoignaient de la curiosité publique et de l'importance que les gourmets et amateurs de sensations fortes et de denrées épicées, mettaient à voir le roman de M. Eugène Sue assaisonné en drame et servi sur le théâtre. Enfin, la censure a lâché sa proie; mardi dernier, l'affiche portait bien positivement ces mots écrits en lettres majuscules: «Aujourd'hui, première représentation des Mystères de Paris».
Non, jamais événement ne causa une plus vive émotion; dès l'après-midi, le boulevard Saint-Martin était encombré d'une foule immense; une queue formidable et bruyante s'agitait aux portes du théâtre en replis tortueux; toutes les avenues étaient obstruées, et les passants, étonnés de cette affluence, s'arrêtaient sur les dalles du boulevard en formant un vaste amphithéâtre de curieux ébahis; au bureau de location, on se disputait les stalles et les loges; supposez la salle vaste comme la place du Carrousel, tout au plus aurait-elle suffi à contenir et à satisfaire les tumultueux amateurs qui se succédaient par douzaines, demandant une stalle ou une loge. On aurait coté les billets à cinquante francs, que les acheteurs n'auraient pas reculé. A voir cette multitude se ruant de tous côtés, on pouvait craindre que le théâtre ne s'écroulât sous ses violents efforts; il semblait que la représentation dût être pleine de trouble et de cris; il n'en a rien été; sauf le flux et le reflux inévitable dans une telle circonstance, je veux dire la bourrasque des applaudissements luttant contre tes sifflets, cette soirée, ou plutôt cette nuit (le drame a fini à une heure du matin), s'est accomplie très-honorablement, sans hurlements et sans blessures; à vrai dire, le public était, en général, ganté et verni, et les plus jolies femmes, les plus brillantes toilettes donnaient au théâtre Saint-Martin un éclat d'élégance et de coquetterie auquel il n'est pas tous les jours accoutumé.
Mais silence! ouvrons les yeux, prêtons l'oreille, la toile se lève.--Nous voici dans la rue aux Fèves, rue sombre et tortueuse, lugubrement éclairée par des réverbères au reflet sinistre et blafard; à droite, le fameux cabaret du Lapin-Blanc, lieu d'asile fréquenté par tous les bandits de la cité; cette décoration est d'un effet original et saisissant; on la doit au pinceau de Devoir; ce n'est pas le seul éloge que nous aurons à faire de cet habile artiste.
Dans cette terrible rue aux Fèves, nous retrouvons déjà tous les principaux personnages du roman; le prince Rodolphe protégeant Fleur-de-Marie, la pâle Fleur-de-Marie aux mains féroces de la Chouette et du Maître-d'École; le Maître-d'École, Jacques Ferrand. Rigolette et le Chourineur.--Jacques Ferrand médite ses assassinats et ses ténébreux complots; ce n'est plus à Cécily qu'il en veut, mais à Fleur-de-Marie; il la couve des yeux, il la convoite, il faut à tout prix qu'il assouvisse cet amour forcené; oui, l'or et Fleur-de-Marie, voilà tes deux passions de Jacques Ferrand. Le Maître-d'École est l'instrument de Jacques Ferrand dans ces infâmes entreprises; il est également prêt pour le rapt, pour le vol et pour le meurtre; il vient de frapper le malheureux client de Jacques Ferrand, et voici qu'il se retourne contre Fleur-de-Marie et l'accable de menaces et de violences; mais le prince Rodolphe et le Chourineur veillent sur l'infortunée; la Goualetise se réfugie sous la protection du prince, tandis que le Chourineur, armé de ses deux poings et de son bras de fer, tient le Maître-d'École en respect; pour cette fois, Fleur-de-Marie échappe aux griffes de la bête féroce.
En sortant de la rue aux Fèves, nous entrons dans la maison Pipelet. Je vous présente la tendre madame Pipelet et son gros chéri M. Pipelet, portier et savetier tout à la fois, l'infortuné Pipelet, victime de l'infâme Cabrion. Cabrion est son cauchemar; il le poursuit, il lui tire le nez, il lui enlève sa perruque, il joue avec lui des scènes de Méphistophélès et le magnétise. Plaignez Pipelet!--Mais ce n'est pas tout que de rire; Cabrion, Rigolette et Pipelet ne sont pas toujours là. L'orchestre joue un air farouche et lamentable: c'est Jacques Ferrand, c'est le Maître-d'École qui reviennent; le Maître-d'École menaçant toujours Fleur-de-Marie, et Jacques Ferrand prenant la pauvre fille à son service, véritable vautour planant sur sa proie et n'attendant que le moment de tomber sur elle et de la dévorer. Plus loin je reconnais l'honnête Germain et le malheureux Morel, l'ouvrier lapidaire; Germain, l'ami de Rigolette; Morel, pâle, triste, succombant sous le faix du travail et de la misère. Qui sauvera Morel? qui donnera du pain à la vieille mère, privée de la raison, à ses enfants amaigris, à sa femme minée par la maladie? Hélas! pour surcroît d'infortune, un bandit vient de voter au lapidaire un diamant de trois mille francs qu'un joaillier lui avait remis pour le tailler. C'en est fait de Morel; s'il ne meurt pas du faim, il mourra de désespoir. A qui s'adressera le pauvre diable? A Jacques Ferrand, qui passe pour un si honnête homme.
Ici Jacques Ferrand joue une de ces horribles scènes d'hypocrisie auxquelles il est habitué: il prête cinq cents francs à Morel. Le brave homme! s'écrie-t-on. Oui, mais, attendez: Morel a signé une obligation à trois mois déchéance; dans trois mois il ne paiera pas, et Jacques te philanthrope le fera mettre en prison. N'a-t-il pas besoin de se défaire de ce pauvre Morel, qui a, sans le savoir, entre les mains, la preuve, d'un assassinat autrefois commis par Penaud.
En public, Jacques Ferrand joue admirablement l'homme de bien, mais, seul, il jette le masque. Voyez-le comptant son or d'un œil cupide et sanglant; entendez-le raillant ses victimes et supputent les épouvantables bénéfices que lui rapportent ses crimes: puis, quand il a enfoui sa cassette, Jacques reprend son air bénin, sa voix de sainte nitouche, et fait venir Fleur-de-Marie. Mais comme sa voix tremble! comme la passion perce sous ce masque d'hypocrisie! Fleur-de-Marie commence à éprouver de funestes pressentiments! Il ne faut rien moins qu'une seconde intervention du Chourineur et de Rodolphe pour la sauver encore de la concupiscence de Jacques et de la férocité du Maître-d'École.
Pénétrez maintenant dans cette épouvantable mansarde. Une femme livide, des enfants malades, une folle, un malheureux désespéré; c'est l'intérieur de la famille Morel. Germain, le bon Germain, apporte mille francs à cette misère pour l'arracher aux poursuites des huissiers. Le protêt, en effet, vient disputer à cette famille affamée ce grabat qui lui reste et ce dernier morceau du pain. Le protêt, c'est Jacques Ferrand qui l'envoie; et quand Germain offre ses mille francs, «Monsieur, je vous arrête, dit Jacques Ferrand; vous avez volé cela dans ma caisse!» Germain proteste de son innocence, Rigolette défend Germain, Morel se désespère; mais qu'importe! on traîne Morel et Germain en prison, et Jacques Ferrand, profilant de ce désordre, fait disparaître cette preuve d'un de ses forfaits qu'il poursuivait dans Morel.
Ainsi le drame s'engage dans tous les noirs mystères, dans toutes les douleurs, dans tous les crimes du roman.
Fleur-de-Marie, sauvée par Rodolphe, s'est retirée à la campagne dans un pays charmant; là elle est heureuse, là elle recouvre la santé et la paix de l'âme. Les beaux sites, ces vertes pelouses la ravissent; tout le monde l'aime, tout le monde la bénit, tout le momie la respecte. C'est un ange, dit-on, mais le Maître-d'École et Jacques Ferrand ne sont-ils pas toujours sur ses traces? Le Maître-d'École la retrouve, l'épie et n'attend que l'heure de la ressaisir; c'est peu! La pauvre Fleur-de-Marie est reconnue par une fermière dont le mari a été assassiné dans la rue aux Fèves; elle a vu Fleur-de-Marie parmi les bandits et la croit leur complice. «La voilà! s'écrie t-elle, c'est la Goualeuse!» Et Fleur-de-Marie est chassée honteusement par ces honnêtes villageois qui tout à l'heure l'adoraient et la bénissaient.
Elle s'enfuit; le Maître-d'École, qui la guette, la happe au passage. L'infortunée retombe entre ses horribles mains; et d'ailleurs Jacques Ferrand n'est pas loin. O Rodolphe! ô mon brave Chourineur! que faites-vous? Venez, il est temps; venez au secours de Fleur-de-Marie!
Rodolphe ne vient pas, et le Chourineur est en prison. Le brave homme s'est fait mettre à la Force pour un crime imaginaire, afin de veiller sur le malheureux Germain. Ceci nous procure l'occasion d'assister à un intérieur de prison: les visages féroces et repoussants, la violence, le crime, les haillons, les sombres et sanguinaires complots, rien n'y manque. Le Chourineur arrive à temps, en effet, pour sauver Germain de la fureur de ces horribles bandits qui veulent le tuer, attendu son honnêteté et son innocence; c'est un espion, pensent-ils. Sans le Chourineur, c'en serait fait de Germain; mais notre brave terrasse les plus vigoureux et fait peur aux plus hardis. Après quoi, on nous donne le spectacle d'une évasion de prisonniers; le Maître-d'École, qui s'est laissé prendre, est du nombre.
Fleur-de-Marie; Rodolphe: Rigolette:
mademoiselle Grave. M. Clarence mademoiselle Amant.
1er Tableau. M. Eugène Sue. 2e Tableau.
La Rue aux Fèves. La Maison de la rue du Temple.
3e Tableau.--Le Pont d'Austère.
Le Maître-d'École: M Rancourt.
Dès qu'il est libre, il rejoint avec ses complices Jacques Ferrand au pont d'Asnières. Cette décoration du pont d'Asnières est d'une rare beauté, d'un pittoresque merveilleux; elle est encore de M. Devoir. Là le Maître-d'École retrouve Fleur-de-Marie, et cette fois il a résolu de s'en défaire; mais le Chourineur vient à passer, descend sous l'arche du pont, et vient au secours de Fleur-de-Marie. Le Maître-d'École recule devant ce terrible Chourineur, qui, saisissant Fleur-de-Marie, la jette sur sa barque et rame à tours de bras. La barque chavire: Au secours! Fleur-de-Marie va se noyer. Non pas; le Chourineur la saisit et l'élève d'une main vigoureuse au-dessus des eaux, tandis que de l'autre il se cramponne de toutes ses forces à un anneau de fer attaché à une des arches du pont. On crie, on accourt; un batelier arrive avec sa nacelle; le Chourineur y jette Fleur-de-Marie évanouie. Quant à lui, il se précipite au milieu des flots et s'échappe à la nage. Ce tableau a produit un grand effet.
N'avez-vous pas reconnu ce batelier? C'est Jacques Ferrand, Jacques qui prend tous les costumes et tous les visages. Ainsi Fleur-de-Marie est en son pouvoir. Jacques emporte sa victime à l'île des Ravageurs. Il y trouve le Maître-d'École et sa bande; alors il se fait un horrible pacte entre eux: Ferrand livrera à ces bandits Rodolphe, qui va quitter la France avec trois millions; il ne s'agit que de s'embusquer sur la route où le prince doit passer, et puis on l'assassinera. «C'est bien! dit le Maître-d'École.--J'y mets une condition, réplique Jacques Ferrand: tu m'abandonneras Fleur-de-Marie.--Marché conclu.» Il reste seul en effet avec la pauvre fille; et maintenant sa passion ne se contient plus; l'infâme supplie et menace; Fleur-de-Marie résiste: «Eh bien! tu mourras!» Et il se prépare à la frapper: garde à toi, Ferrand! voici le Chourineur; une lutte affreuse commence entre ces deux hommes; enfin le Chourineur, frappé d'une balle au bras, succombe à la douleur de sa blessure; Ferrand le terrasse, le charge de liens, et met le feu à la chaumière pour étouffer le Chourineur dans les flammes; après ce monstrueux exploit, il s'échappe.
Jacques Ferrand: M. Frédéric-Lemaître. Le Chourineur et Tortillard;
Jemans, Mademoiselle Lerry.
11e et dernier Tableau.--La Patte-d'Oie.
Le Chourineur sera-t-il rôti? Non pas: nous le retrouvons à la Patte-d'Oie, debout et ferme sur ses jarrets, attendant le passage de Rodolphe, qu'il veut sauver du poignard du Maître-d'École, et Ferrand, qu'il surveille pour le livrer à la justice; les gendarmes sont avertis et sur leurs gardes.
Tandis que tous ces événements s'accomplissaient, le prince Rodolphe retrouvait dans Fleur-de-Marie la fille qu'il avait perdue et qu'il croyait morte; maintenant le bonheur commence pour Fleur-de-Marie; elle a un père, un bon et généreux père! Et sa mère, l'ambitieuse Sarah Mac-Grégor? Sa mère vient d'expirer en demandant pardon au prince et à Fleur-de-Marie, que cette marâtre avait abandonnée; le poignard du Maître-d'École a mis fin à la vie et aux remords de Sarah.
Mais revenons à la Patte-d'Oie, c'est là que le drame se dénoue. Nous avons encore à louer ici un admirable décor de M. Philastre et Cambon, dignes associés de M. Devoir; une forêt, des allées à perte de vue, de longues haies d'arbres se perdant à l'horizon, un ciel chargé d'azur et de nuages légers; l'effet est superbe et au-dessus de toute idée.
Jacques Ferrand et le Maître-d'École arrivent avec leurs complices; alors se passe une terrible scène; le Maître-d'École demande à Ferrand la moitié du trésor qu'il a enfoui dans la forêt; Ferrand refuse; furieux, le Maître-d'École l'entraîne dans une sombre cabane: on entend un cri; Ferrand sort à tâtons, et les yeux sanglants; le Maître-d'École l'a privé de la vue: il a appliqué à Ferrand le châtiment de l'aveuglement qu'il subit lui-même dans le roman de M. Sue. Dans cette atroce situation, le malheureux Ferrand gémit, se désespère, s'agenouille, demande pardon à Dieu; cependant, le Chourineur et les gendarmes le saisissent, lui, le Maître-d'École et les autres assassins, tandis que Fleur-de-Marie et Rodolphe passent dans une élégante calèche, escortés de Rigolette, de Germain, de Morel, et de tous les heureux qu'ils ont faits et qui les bénissent.
Tel est à peu près ce drame; nous disons à peu près, car il est impossible d'entrer dans tous les détails de cette monstrueuse pièce, dont la représentation a duré six heures. Maintenant qu'en dire? Que les auteurs ont besoin d'ôter le superflu des premiers actes, et que cette sage opération faite, les Mystères de Paris obtiendront, à la Porte-Saint-Martin, une longue vogue de curiosité due à la popularité du livre, à la singularité du drame, aux terreurs qu'il excite, à la magnificence des décors, qui sont d'une grande hardiesse, d'une grande nouveauté, et enfin, au talent de Frédéric Lemaître. N'oublions pas mademoiselle Grave, Rancourt, Clarence et Eugène Grailly.