II.
En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes, que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier, à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte!
--Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme, stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en personne.
Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut jeter un coup d'œil sur la composition géologique du monde que nous allons visiter.
Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge.
A la surface existe une couche de terre végétale, de sable d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à 5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes, calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir) dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres. Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque d'y descendre pêle-mêle en un seul jour.
Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers temps de la ville de Paris.
En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes, de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par l'empereur Julien, sont en cliquart, selon le terme employé par les carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les carrières du faubourg Saint-Marceau.
Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions, près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5 à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus.
Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d'autant plus grand, que ces travaux étant successivement abandonnés, la mémoire s'en perdait, les galeries s'obstruaient; et le sol, ainsi miné de toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l'état de ces carrières oubliées depuis des siècles, s'aggravait de jour en jour: la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sécurité des ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement, l'affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d'endroits, et, plus que cela encore, l'enlacement funeste des galeries chevauchant les unes sur les autres; de sorte que les piliers des étages supérieurs portant souvent à faux dans les vides des étages inférieurs, tout devait amener de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se succédaient à des intervalles de plus en plus rapproches, n'éveillaient toutefois l'attention de l'autorité que vers la fin de l'année 1776. Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les carrières.
On reconnut alors toute l'étendue du péril; et aussitôt que ce travail fut terminé (1777), on créa une compagnie d'ingénieurs spécialement chargée de la consolidation des voûtes. Les mesures étaient devenues tellement urgentes, que le jour même de l'installation du premier inspecteur général, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90 pieds au-dessous du sol.
Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l'habileté déployés par M. Héricart de Thury, chargé de la direction de ce travail. Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol, formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au-dessus. Rien ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale, pas même les murs d'enceinte et le service de l'octroi. Des murs d'enceinte ont été élevés à l'aplomb de ceux qui existent à la superficie; car de hardis fraudeurs s'étaient fait dans les carrières des passages à couvert de l'inquisition municipale. Il a fallu y remédier; et une ligne de murs, baptisés murs de la fraude, sépare les carrières intra-muros de celles de la banlieue.
Les carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les coteaux, depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés; et elles s'avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, à l'est et à l'ouest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord sont plus circonscrites, et ne minent guère que les hauteurs de Passy et de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que celles-ci; mais on doit présumer qu'il en existe sous les plateaux de Clichy, de la Nouvelle-Athènes et du quartier Notre-Dame-de-Lorette, se reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de Ménilmontant et de Belleville.
Au reste, malgré les soins et la vigilance de l'administration, on est encore loin de connaître limites ces anciennes excavations. Dernièrement encore, les constructions d'une maison, rue Mézières, défoncèrent, en creusant les caves, le ciel d'une exploitation ignorée, et cet accident risqua d'entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps auparavant, lors de la construction de l'église du Luxembourg, un fontis avait menacé la solidité d'une maison rue Madame.--Toutefois on peut être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les sens.--Le plan indicatif ci-joint donne la situation de tous ces puits.
Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore d'autres moyens de communication entre les carrières et la surface du sol. Comme nous l'avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d'eau constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d'argile plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi, partout où cette masse a été exploitée anciennement, des puits traversent les carrières pour chercher plus bas les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui servent à renouveler l'air des carrières et à faciliter les travaux. Idée fort ingénieuse, et qui est due, je crois, à M. le vicomte Héricart de Thury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes les améliorations. C'est par une de ces ouvertures qu'un surveillant en tournée avait passé le bras secourable qui causa tant de frayeur à mon jardinier.
Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C'est dans les carrières que sont établies les Catacombes, et, à ce nom de Catacombes, une foule d'idées lugubres, un sentiment vague d'effroi ne se réveillent-ils pas dans l'esprit?
Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître, absolument comme les enfants parlent de Croque-mitaine et s'en effraient sans l'avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint d'une manière si pittoresque ce qu'il veut exprimer, qu'en l'entendant seulement prononcer, l'imagination se forme l'idée de quelque chose de triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y descendre.--N'oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes chimiques, ou le prudent briquet phosphorique: double précaution fort innocente, mais dont le principal défaut est d'être parfaitement inutile... et partons!
Nous suivons la longue rue d'Enfer: nous arrivons à la barrière d'Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne pour les milliers d'individus que y sont ensevelis. Passons la barrière, et prenons à gauche. Nous sommes dans la voie creuse. En effet, nous marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s'appelle la Tombe-Isoire ou d'Isoard. Arrêtons-nous: c'est là l'entrée des Catacombes.--En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C'est un à-propos charmant: et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulation de mots d'enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l'endroit où l'on va.
Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d'Enfer: mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la tombe d'Isoard.--Mais, d'abord, il serait peut-être curieux d'apprendre ce que pouvait être cette Tombe-Isoire ou d'Isoard. La tradition en est assez confuse. Selon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui désolait la campagne, et qui finit par être tué dans son repaire; mais cette légende semble passablement fabuleuse.
Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une tombe.--Entrons-y.
Vue de l'Éboulement de la Galerie du Port-Mahon.
Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un pas au bas de l'escalier, dans le salon. Plaisanterie inoffensive, qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous commençons à descendre.
L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain, l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de cent pieds.
Nous sommes arrivés dans le salon, assez vaste caveau irrégulier, dont la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol. Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face.
La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi, fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'œil et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie, sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de route.
Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se dérobe à tout œil humain, dont les parois, revêtues d'énormes stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens, qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête l'eau froide qui suinte de la pierre.
Les Catacombes.--Vue de l'entrée.
Les Catacombes.--Place des Blancs-Manteaux et de Saint-Nicolas-des-Champs.
Les Catacombes.--Place du Mémento.
Certes, dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui, il n'y a rien de majestueux ni de grand dans les carrières sous Paris, rien qui frappe les yeux ou l'imagination. Tout est bas et petit. On s'avance enfermé entre deux murs de moellons crépis, comme dans un corridor. On y trouve, il est vrai, de bons et beaux travaux de consolidation qu'entreprend chaque jour la prévoyance de l'administration municipale, et cela est fort rassurant, sans doute, mais fort peu curieux, et on suit rapidement le guide, sans avoir l'envie de s'arrêter ou de tourner la tête.
Il n'y a qu'aux endroits plus négligés, lorsque la prudence administrative, faute de temps ou d'argent, n'a pas encore masqué de ses travaux récents les anciennes excavations, lorsque les tas de pierres qui encaissent la voûte viennent à s'abaisser, alors s'offre à vous un coup d'œil imposant et pittoresque; votre regard se prolonge au loin dans l'obscurité de la carrière, dont les piliers inégaux se détachent çà et là, à la lueur des flambeaux, comme des fantômes blancs sur un fond noir.
L'ombre et l'étendue qui se développent autour de vous, et dont vous ne pouvez distinguer les limites, donnent à la scène ce caractère de grandeur qui lui manquait jusque-là. Le peu d'élévation de la voûte semble accroître encore l'espace. Cette masse effraie, et fait baisser involontairement la tête. On dirait que le peu d'intervalle rend la chute plus à craindre, et on comprend mieux le danger parce qu'on le voit de plus près.
En effet, bientôt après, se présente, dans la galerie dite du Port-Mahon, un spectacle qui le révèle tout entier. Là se trouvaient deux étages de carrières superposées. Le ciel de la carrière inférieure, trop faible, s'est écroulé tout à coup et l'a comblée de ses ruines.
Ce fontis a été causé par le poids d'un gros pilier isolé dans la carrière de Mont-Souris, au-dessus d'une très-grande excavation jusqu'alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, ou banc de verre, selon le terme des carriers. Cette pierre n'a aucune solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente un aspect pittoresque.
La galerie du Port-Mahon, à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du Port-Mahon, où il avait été prisonnier de guerre. Ce relief, quoique défiguré, présente encore de l'intérêt, d'autant plus que l'on raconte que le laborieux ouvrier qui l'avait exécuté dans ses heures de loisir périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer.
Après le Port-Mahon et l'escalier que Décure avait taillé lui-même pour arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui descend jusqu'aux bancs d'argile et de craie; l'emplacement de ancien aqueduc d'Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux, offre un exemple de l'action des courants souterrains; un autre pilier entièrement revêtu de stalactites d'albâtre calcaire; et enfin, après ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des Catacombes, vestibule étroit, d'un dessin assez mesquin, et sur lequel sont gravées deux inscriptions, l'une en latin, pour les érudits, sans doute, l'autre en français, pour les ignorants.
HAS ULTRA METAS REQUIESCUNT, BEATAM SPEM EXPECTANTES.
ARRÊTE! C'EST ICI L'EMPIRE DE LA MORT.
J'en suis fâché pour les ignorants, mais l'alexandrin français, qui est de Delille, je crois, me parait bien vide et bien emphatique, et son expression demi-païenne bien creuse et passablement déplacée auprès de la simplicité majestueuse, de la naïveté poétique, de la pensée sublime et chrétienne de l'inscription latine. Elle rappelle celle du grand réformateur, de Luther, s'écriant, non sans quelque amertume peut-être: Beati, quia quiescunt!--Heureux les morts, car ils reposent!--Les orages de la vie ne lui laissaient entrevoir de paix que dans la tombe.--L'inscription des Catacombes est empruntée, je crois, à la porte de l'ancien cimetière Saint-Sulpice. Son auteur est inconnu, et j'en suis fâché.--Si j'osais en hasarder une pâle traduction pour les dames qui m'accompagnent dans notre voyage, je dirais:
«Au delà de ces bornes funèbres, ils reposent, dans l'espoir et l'attente de la béatitude éternelle.»
Mais je suis bien loin d'avoir rendu dans toute leur élégante et simple précision, d'abord, le sens mystique de melas, qui rappelle à la fois les bornes du chemin et celles de la vie, ni surtout ce mot poétique de beatam spem, qui montre que le doute du chrétien mourant est encore une espérance, ni cette magnifique onomatopée expectantes, ce mot long et sonore rejeté à la fin, peignant si bien la longueur, et cependant la confiance calme de cette attente si désirée J'avoue que je trouve cette inscription sublime, et, dût-on m'accuser de pédantisme classique, je crois qu'il serait difficile de la refaire en français. Je crois aussi, sans amour-propre national, qu'il serait facile de mettre en regard quelque chose qui valut mieux que le vers de cet estimable Delille.
Avant d'aller plus loin, et de décrire la plus importante partie du séjour où nous entrons, nous commencerons par dire qu'on y trouve, dans une salle séparée, une collection minéralogique assez curieuse, comprenant tous les échantillons des bancs de pierre qui composent le sol souterrain depuis la superficie de la Tombe-Isoire jusqu'à la formation crayeuse; de plus, des coquilles fossiles, des bois, des végétaux transformés, etc.; ensuite une collection pathologique renfermant, dans une autre salle, les os difformes ou singuliers qu'on a trouvés dans les exhumations des cimetières. On y voit des tibias géants de trois pieds de haut, des mains colossales, des os déviés, contournés, tortus, criblés de toutes les façons, des ruptures, des fractures, des soudures, des ankyloses, des nécroses, des exostoses, etc. Étude curieuse, mais qui, sauf meilleur avis, ne me paraîtrait pas tout à fait conforme à la belle inscription du frontispice.
Après avoir terminé cette courte excursion scientifique, il est nécessaire de faire une courte digression historique sur l'origine et la fondation des Catacombes.
Le premier cimetière de Paris avait été placé hors de l'enceinte de la ville, entre le bourg de Saint-Germain-le-Neuf, le Beau-Bourg et le bourg l'Abbé, au carrefour des voies de Saint-Dénis et de Montmartre. Ce carrefour devint plus tard le marché des halles, et le cimetière enclos de murs par Philippe-Auguste devint le charnier des Innocents. Ce charnier, justement, célèbre, avait reçu dans son étroite enceinte environ 2,000,000 de cadavres qui, entassés et putréfiés les uns sur les autres avaient exhaussé le sol du cimetière de huit pieds au-dessus du sol des rues voisines, lorsque le cri de l'opinion publique, venant en aide aux représentations longtemps impuissantes de la philosophie et de la science, en fit ordonner la suppression par un arrêt du conseil d'État, en date du 9 mars 1785. L'archevêque de Paris n'y donna son consentement que l'année suivante, par mandement qui permit le transport des ossements dans les carrières de Montrouge. On se mit alors à l'œuvre pour détruite ce foyer pestilentiel, et le dépôt des ossements aux Catacombes fut terminé en janvier 1788.
L'administration, encouragée par ce premier succès, résolut de poursuivre son œuvre, en supprimant successivement tous les cimetières et charniers qui infectaient Paris. Ainsi les ossements du cimetière Saint-Eustache et ceux de Saint-Etienne-des-Grès furent transportés dans les carrières en mai 1787; ceux de Saint-Landry et de Saint-Julien en juin 1792; ceux de Sainte-Croix-de-la-Betonnerie et des Bernardins en 1793; ceux de Saint-André-des-Arts en 1794; de Saint-Jean-en-Grève, des Capucins-Saint-Honoré, des Blancs-Manteaux, du Petit-Saint-Antoine, de Saint-Nicolas-des-Champs, du Saint-Esprit-en-Grève et de Saint-Laurent en 1804; de l'île Saint-Louis en 1814, de Saint-Benoit en 1813, etc. Des inscriptions placées sur les parois des ossuaires aux Catacombes rappellent toutes ces dates.
C'est à ces transport! et à ces inhumations successives que l'ossuaire des Catacombes a dû sa formation. Les ossements y furent d'abord jetés en tas avec précipitation, et ils restèrent en cet état pendant la révolution. Ce fut sous le régime impérial qu'eurent lieu les dispositions et l'arrangement définitif. Ce travail fut commencé en 1810 et continué les années suivantes. Il était déjà presque achevé en 1812, et dans l'état où nous le voyons aujourd'hui.
Nous devons dès l'abord faire notre profession de foi. Sous le rapport du l'utilité, de la salubrité, de la convenance, il n'y a que des éloges à donner à ceux qui ont conçu le projet, et à ceux qui l'ont exécuté. Il y avait de grandes difficultés à vaincre, elles ont été surmontées. L'ordre le plus parfait, le plus convenable a été établi; on ne saurait trouver rien de mieux rangé, de plus salubre, de mieux entretenu. Mais si l'on oublie un moment ce point de vue de l'utilité pratique, si l'on espère y rencontrer des émotions profondes, dramatiques... je crois qu'on y trouvera une grande déception.
C'est là précisément ce qui nous est arrivé. Plein de nos souvenirs et de nos lectures, nous nous attendions à frémir à ressentir ce saisissement, involontaire d'un grand et sombre spectacle dont notre imagination avait fait à l'avance tous les apprêts... hélas!
Figurez-vous des galeries bien propres, bien alignées, bien blanches, qu'interrompent à des intervalles réguliers de petits piliers grecs ou romains d'une architecture régulière et froide. Entre ces piliers... que dirai-je? des ossements ou des bûchettes? Ce sont des ossements rangés comme des bûchettes dans un chantier, et à leur forme on s'y tromperait, car on ne voit que les extrémités uniformes des tibias ou des fémurs, droits, longs, minces et noircis, soigneusement superposés; en sorte qu'il faut, le savoir, ou bien qu'on vous le dise, pour deviner ce que c'est. Tout cela est aligné de manière qu'il n'y en a pas un seul qui dépasse l'autre. Au sommet règne un cordon bien rangé de crânes à peu près entiers, seule partie du corps humain que l'œil puisse reconnaître dans ce chantier, et qui puisse par conséquent faire quelque impression. Mais encore cette impression est-elle bientôt affaiblie, écrasée, anéantie par cet apprêt, cette symétrie terrible qui vous poursuit partout dans ces malheureuses catacombes, qui semble prendre à tâche de tout affaiblir, de tout déguiser sous prétexte de décor. Il y a même deux ou trois endroits, entre autres la crypte dite de Saint-Laurent parce qu'on y a déposé les os tirés de ce cimetière, et la galerie dite des Obélisques, où les constructeurs ont cru bien faire sans doute en arrangeant ces ossements en forme de piédestaux d'une architecture grecque quelconque, dorique, je crois. Les moulures, exactement copiées sur l'antique, sont exécutées en tibias de belle dimension et bien conservés. Vous pouvez juger de l'effet d'une semblable architecture, parfaitement identique à celle des chantiers où les débardeurs facétieux figurent des étoiles et des soleils en bois flotté.--Cherchez donc ensuite, après avoir considéré de pareils amusements architectoniques, les sentiments religieux et la salutaire horreur qu'on attendait à l'aspect de cet immense ossuaire!
Ce qui frappe, ce qui impressionne dans la mort, c'est le squelette. Eh bien! vous en chercheriez vainement un seul aux Catacombes; rien n'est reconnaissable; et vous n'avez plus rien à voir dès que vous avez fait dix pas dans les galeries. C'est partout le même arrangement de fragments d'os alignés contre les parois, partout le même et monotone chantier. Quant aux décorations en pierre, elles n'ont pas une grande apparence. Le défaut de hauteur de la voûte devait nécessairement en réduire les proportions à une échelle insignifiante, et la bonne volonté des architectes est venue échouer contre cette malheureuse disposition du terrain. Le pilier du mémento, le sarcophage du lacrymatoire, l'autel des obélisques, la lampe sépulcrale, le tombeau de Gilbert, etc., présentent tous le même incurable défaut. Nous citerons encore la fontaine de la Samaritaine, espèce de puits alimenté par une source souterraine, et l'escalier de communication entre les hautes et basses catacombes, ainsi nommées parce quelles sont divisées entre deux étages différents de carrières.
En terminant ainsi l'itinéraire des Catacombes, nous devons dire un mot des inscriptions gravées sur les piliers. C'était, je le crois, une bonne idée; mais on pourrait peut-être en blâmer la profusion. Quant aux inscriptions en elles-mêmes, il y en a pour tous les goûts; elles sont prises partout: les unes dans les livres sacrés, les autres dans les profanes; les unes dans les anciens, les autres dans les modernes; les unes en latin, les autres en français, en italien, en grec, etc. Malheureusement la comparaison n'est avantageuse ni pour les modernes ni pour le français.
Nous ne citerons pas ici toutes ces inscriptions dont la seule reproduction ferait un volume plus considérable que cet article. Nous ferons seulement une observation générale qui frappe les moins prévenus: c'est l'immense supériorité des livres chrétiens et de la Bible, comme pensée et comme poésie, quand il s'agit de l'âme, de l'homme, de la mort et de la vie. L'antiquité peut à peine leur opposer quelques auteurs d'élite, Virgile, Caton, Lucrèce, Marc Aurèle et Cicéron. Quant aux modernes, c'est pitié; pitié surtout pour le français, presque uniquement représenté par le vers académiquement pâteux de l'abbé Delille. Nous en excepterions peut-être Malherbe et Gilbert, mais c'est petite chose auprès des pensées évangéliques ou des magnificences de la Bible. Le Dante seul et son terrible vers de l'espérance peut lutter contre l'énergie des prophètes. Mais, je le demande, fallait-il mettre sur la porte des Catacombes l'infernale inscription qu'il a gravée sur le portique de son Enfer?
C'est ici que se terminera notre voyage sous Paris. Peut-être un jour, en nous glissant dans quelque forage artésien miraculeux, pourrons-nous trouver à 1,500 pieds sons ferre, comme le Gulliver suédois, des mondes nouveaux et pittoresques. Mais, jusqu'à ce jour, le tube du puits de Grenelle est, trop étroit pour que nous puissions nous y glisser.
Un mot encore cependant, pour réparer un oubli incroyable. Dans un voyage aussi consciencieux, nous avons donné la géographie scientifique, historique et pittoresque du Paris souterrain, nous avons parlé de ses habitants, vivants et morts, et nous n'avons décrit ni le commerce ni la Flore des carrières! Grand Dieu! que diraient les économistes et les botanistes?--Eh bien! la Flore des carrières se compose... de champignons! C'est dans les excavations de Montrouge que de soigneux jardiniers cultivent en grand, et font éclore à l'aise ce précieux comestible.--Et c'est le seul produit commercial indigène que les habitants des Catacombes exportent sur les marchés de Paris.