Bulletin bibliographique.

La Havane, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. Amyot. 3 vol. in-8. 22 fr. 50 c.

Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait à Bristol, à bord du bateau à vapeur le Great-Western, et le 3 mai suivant elle débarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court séjour dans la capitale des États-Unis. Après une excursion à Philadelphie, elle visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire à voile, le Christophe Colomb, qui la conduisit à Cuba, sa patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et demi. Ce 23 juillet suivant, le Havre-Guadeloupe la ramenait en France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publiées d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant aujourd'hui 3 vol. in-8º.

Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents épistolaires? Pourquoi écrire tant de pages sur des sujets si variés? Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les impressions diverses qu'elle avait éprouvées, a-t-elle essayé de résoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques, économiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualités du cœur et de l'esprit dont elle est heureusement douée sont-elles donc si communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain désir de paraître posséder des connaissances universelles?--Effacez de ces trente-six lettres quelques répétitions inutiles, supprimez-en tout ce que d'officieux compilateurs y ont ajouté, n'y laissez, en un mot, que ce que madame la comtesse Merlin a réellement écrit, c'est-à-dire senti ou pensé, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-être, restera parmi les relations de voyage comme un charmant modèle de sentiment et d'esprit, d'observations et de descriptions.

Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Américains, et elle ne laisse échapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se résument presque tous dans les observations suivantes: «C'est un joug bien pesant que l'égalité: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis à des gênes intolérables. Chacun paie de ses affections, de ses goûts, de ses penchants, de son indépendance, le bénéfice fractionnel que l'association lui a accordé.--On achète bien cher la liberté collective quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours opprimé par le pauvre et refoulé par la jalousie des masses. Ainsi la liberté est sacrifiée à l'égalité, l'égalité immolée à la liberté; ce qui s'appelle être égaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au théâtre, en voyage, à l'auberge, chez soi, l'esclavage est général, inévitable: tous les actes de la vie sont collectifs.»

Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays où elle n'attendait rien, où elle n'etait attendue de personne, pour se rendre dans sa chère patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des années, et où tant de cœurs battaient à son approche d'espérance et de bonheur! Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume, qu'il lui tardait de respirer d'air tiède et amoureux des tropiques, cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces voluptés!» Avec, quels regards avides elle contemplait cette végétation unique dont elle nous a fait une si belle description! «Des rosées abondantes, des pluies réglées, à de certaines époques de l'année, la chaleur douce et constante de l'atmosphère, une couche végétale pure, et dont l'épaisseur considérable s'alimente encore des dépouillés que laissent les forêts primitives, donnent à la végétation de cette île une vigueur et une puissance merveilleuses; le sol même suffit pas à la contenir. Une quantité immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et l'expansion que leur refuse la terre, trop chargée de ses produits. A peine échappées de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'élancent d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubérantes s'épanouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'élèvent jusqu'à la coupole des arbres; et là, se jouant au milieu de leurs riches panaches, suspendues avec grâce sur ces colosses de nos forêts, elles balancent leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des branches mobiles et gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'élèvent et volent comme des oiseaux, comme des mouches dorées dans des jardins aériens! Eh bien! cette île si belle dans toutes ses parties, où les volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus, où le plus beau ciel et une végétation splendide offre ni leurs trésors au premier venu, cette île est aux trois quarts inhabitée.»

Autant les Américains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairés, autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre à la peinture de leur vie, de leurs mœurs et de leurs coutumes, à la ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de l'intérieur de l'île. Parmi les lettres qui nous semblent mériter des éloges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler: les Guajiros, la Mort à la Havane, les Deux Veillées, les Femmes havanaises, et la Vuelta abajo. Les Guajiros, ou paysans montagnards, ont inspiré à madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable de son ouvrage.

La partie sérieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la comtesse Merlin y a sans doute réuni une foule de documents curieux ou d'idées utiles dont elle à obtenu la communication; mais, si intéressantes qu'elles soient, des dissertations historiques, législatives, judiciaires, politiques, économiques, statistiques, seront toujours déplacées dans un ouvrage où la sensation et le sentiment l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici, à l'histoire de Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la, un traité théorique et pratique sur l'esclavage précède un essai pratique sur l'état actuel des lois et l'administration de la justice. Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'éducation, le commerce, les rapports de la métropole avec la colonie, la question des races, etc., tels sont les sujets de cinq lettres adressées à MM. de Golbéry, Gentien de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa.

Malgré ces défauts, la Havane offre une lecture aussi agréable qu'instructive. Nous regrettons que le défaut d'espace et la nature même de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments. Nous terminerons seulement cette sèche et rapide analyse par la phrase suivante, empruntée à la lettre sur le tabac: «Lorsque vous cheminez, à pas lents, aspirant avec délice un de ces certains cigares de la Reina que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et admirant son aptitude à prendre feu et à le conserver, sachez-le, et ne vous étonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux à la fois, a été... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a été, comme tous ceux que vous fumez, roulé, oui, roulé sur la cuisse non voilée d'une de nos filles de campagne appelées Guajiras.»
Ad. J.

L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare, poème en trois chants, suivi de notes; par BARTHÉLÉMY. In-8.--Paris, Lallemand-Lépine, rue Richelieu, 52; Martinon, rue du Coq, 4; Paul Masgana, galerie de l'Odéon, 12.

M. Barthélémy est toujours le poète qui manie la langue en maître, et sait la rendre souple à l'exigence de sa pensée; mais sa pensée elle-même est tombée, des hauteurs où elle rencontra autrefois l'épopée napoléonienne, dans les bas-fonds où le poète Regnier trouvait ces vers qui firent dire à Boileau:

Heureux si ses écrits, craints du chaste lecteur,

Ne se semaient des lieux où fréquentait l'auteur.

M. Barthélémy a répudié la succession du satirique Gilbert pour celle du poète Autreau, auteur d'une pièce de vers sur une maladie dont le nom ne se prononce pas en bonne compagnie.

Il faut plaindre M. Barthélémy, car sa chute est celle d'un esprit plein de verre et d'originalité. On retrouve encore dans le poème que nous annonçons la plupart des qualités qui firent de lui un poète populaire. L'Art de Fumer aura plus d'une édition; on l'apprendra par cœur dans les estaminets. C'est la désormais que M. Barthélémy veut trouver des applaudissements dignes de lui.

J'installe devant moi, bravant le décorum,

Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum;

Il faut que Cuba le divin narcotique

Charge de bleus flocons mon divan poétique.

Ainsi débute le poème, ainsi le poète finira.

Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes, tirée du cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. Charron, 1 vol. in-8.

Nous avons déjà fait connaître un catalogue de ce genre. Nous avons dit aussi le prix fabuleux que le feu des enchères avait fait mettre récemment à des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intérêt historique la faisait seule naître, nous prédirions hardiment à la collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue d'enthousiasme, un succès d'argent. Nous n'avons point à nous occuper de pièces insignifiantes à nos yeux, mais auxquelles un très-grand prix sera attaché peut-être, parce qu'elles ont le mérite d'émaner d'hommes dont l'écriture, dont la signature même, sont rares; nous passerons seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront à coup sûr à nos lecteurs un intérêt incontestable au point de vue historique, biographique ou littéraire.

Nous trouvons d'abord une lettre du célèbre et malheureux amiral de Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adressée à Charles IX. La date et le destinataire la rendent doublement curieuse:

«Sire, estant allé ce soir trouver votre mère aux Tuileries, Elle ma baillé une lettre quil a pleu à Votre Majesté mescripre par la quele elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers endroicts de lassemblée qui se faict par toutes les provinces de ce royaulme et des rendes vous qui sest donné en ceste ville au XVe du mois prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majesté, combien elle trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y remédier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et congé. Si aussy estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mérité une bonne punition, mais pour ce que cest chose controuvée je ne feré point dexcuse et non entreré point en justification .»

Sept semaines après, dans la nuit du 23 au 24 août, jour de la Saint-Barthélémy, celui qui avait écrit cette lettre était assassiné par ordre de celui à qui elle était adressée, et de sa mère.

Une autre époque, encore plus dramatique, a fourni à ce catalogue un riche contingent. Nous ne croyons pas que la révolution française puisse offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, écrite de Paris, à un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour même de l'exécution de Louis XVI, dont Pelletier avait voté la mort. Après s'être excusé de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit:

«Nous sommes arrivés au moment qui doit décider du sort de la république, la convention vient de donner une preuve bien éclatante de son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vécu pour le malheur du peuple français. Il était temps que l'on mit un terme à ses forfaits, autrement il serait venu à bout de nous faire tous entrégorger... L'exécrable homme! combien il a été fourbe, parjure et traître, combien il a fait couler impunément le sang! ha, mon bon amy, faisons en sorte de ne jamais vivre sous le régime de la royauté.» Il parle ensuite du jugement, des dernières demandes du roi et de son supplice:

«Il a été exécuté ce matin, à 10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le traître, innocent, quelle imposture), qu'il pardonnait à ses ennemis, qu'il désirait que son peuple fût heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il voulut continuer, mais le commandant général a donné le signal, et sur le champ sa tête a tombé sur l'échafault; que les Parisiens se sont montrés majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifestés ny joie ny douleur, le calme le plus profond a régné, les boutiques et les spectacles ont toujours été ouverts, aucuns des exercices ordinaires n'ont été interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy ce n'est celui de vive la République!...»

On frémit quand on considère, dans un temps calme, à quels sentiments sauvages, à quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un homme consciencieux, humain peut-être, mais auquel la passion dont il ne savait pas se détendre faisait voir, dans ce temps de fièvre ardente, la guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sûre l'homme, qui avait envoyé le roi à l'échafaud, dormait bien en paix avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livré à l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables. C'est à sa cousine que le trop fameux représentant du peuple écrit, en date du 8 juin 1794:

«Voici près de huit jours que je n'ai été à Arras; je crains bien qu'à ma première apparition je n'aie quelques difficultés avec ma mère. Tu sais qu'elle devait m'acheter un habit. Mais sans dire gare, ne s'est-elle pas avisée de m'acheter un habit de très-fin drap, une veste de soye et une culotte de même étoffe!

Dans le premier moment, quoique tout interdit; je n'ai pas cru devoir la brusquer sur une emplette faite. J'ai consenti à ce qu'on me prit mesure. Mais, tu me croiras si le veux, voila dix nuits que je ne dors presque point à cause de ce malheureux habillement. Moi, philosophe, ami de l'humanité, me couvrir si richement, tandis que des milliers de mes semblables meurent de faim sous de tristes haillons! Comment, avec tout cet éclat, me transportera l'avenir dans leur chaumière pour les consoler de leurs infortunes? Comment plaider encore la cause du pauvre? Comment m'élever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et leur somptuosité? Toutes ces idées me poursuivent sans cesse, et, je pense, avec raison, que mon âme serait un jour dévorée de mille remords, si je passais outre, et si j'avais la faiblesse de condescendre à la bonté peu éclairée d'une mère.»

Veut-on voir un véritable service rendu par un conventionnel également célébré, Jean-Bon-Saint-André, à ses collègues les représentants du peuple qui se trouvaient, au moment du procès de Louis XVI, en mission dans les départements du Mont-Blanc? Plus d'un d'entre eux se félicitait peut-être d'être, dans ce moment où il fallait se prononcer, absent de la convention. Ils s'étaient bornés à écrire à l'assemblée que la conduite de Louis XVI méritait une condamnation, quelques-uns d'entre eux croyaient peut-être s'en tirer ainsi. Voici ce que Jean-Bon-Saint-André leur écrit:

«Votre lettre à la convention au sujet de la mort du tyran, portant le mot de condamnation, quelques personnes se plaisoient à dire qu'il y avoit de l'équivoque dans l'expression de votre vœu. Il me sembla alors que votre confiance m'imposoit le devoir de faire pour vous ce que j'eusse désiré qu'en pareil cas vous fissiez pour moi, de mettre au grand jour vos vrais sentiments qui étoient pour la mort, sans appel au peuple. Cette note fut inscrite dans le Créole-Patriote, et j'ose croire que vous ne désapprouverez pas le parti que j'ai pris à cet égard.»

Comme on est heureux n'avoir affaire à un collègue obligeant et a un commentateur mesuré!

Après ces lettres de conventionnels, en voici une du duc de Berri adressée, de Blankemburgh, à M. le comte Henri de Damas, le 15 avril 1797, où le prince se montrait assez découragé et assez revenu des illusions auxquelles un exile a besoin pourtant de se rattacher, lorsqu'il n'a pas craint surtout de prendre les armes pour s'ouvrir les portes de son pays:

«Mon maudit frère n'arrive pas, et nous sommes déjà à la mi-avril, ce qui fera que nous ne pourrons vous aider qu'à la mi-may, à moins que le bruit du canon ne me rappelle; je suis d'une inquiétude affreuse de perdre un mois de campagne, quoiqu'elle ne sera sûrement qu'une reculade... Je vois cette année la fin de la guerre et la paix; est-ce à craindre ou à désirer? la paix nous fera-t-elle puis de mal que la guerre, excepté l'occasion de se faire tuer que je regretterai, car de traîner l'existence d'un fugitif chassé de partout me paraît impossible a soutenir; d'ailleurs tout le monde nous dit du bien de l'intérieur, ne serait-ce pas comme tout le bien qu'on nous disait de l'armée avant que nous la connaissions?»

Vient ensuite une protestation de Cléry, le valet de chambre de Louis XVI, qui prouve combien le plus touchant dévouement peut parfois être méconnu par ceux-là même qui devraient le mieux lui rendre justice. Elle est datée de Schierensce, le 29 janvier 1801, et adressée à madame la duchesse d'Angoulême:

«M. le duc m'accuse d'avoir sçu et de ne pas l'avoir prévenu, que mercredi, jour de bal de madame la comtesse Baudisen, tombait le 21 janvier, et de plus d'être complice d'une intrigue de société, pour l'engager, ainsi que vous, madame la duchesse, à paraître dans un bal ce jour de deuil pour tous les bons Français. J'en atteste le ciel, j'en atteste les mânes augustes de mon maître! que jamais pareille pensée n'est entrée dans mon âme... M. le duc m'accuse encore d'ambition; de l'ambition, moi! ah! si j'avois été enivré de cette passion, n'ai-je pas trouvé mille occasions de la satisfaire, pendant mon séjour à Vienne, à Londres et à Berlin, où le bon roi vouloit me donner une maison et une place honorable? N'ai-je pas tout refusé pour suivre la malheureuse destinée de mes augustes maîtres? Cet effort n'a jamais été pénible; le sentiment de reconnaissance, d'attachement et de devoir, est, et sera éternellement gravé dans mon cœur. Clery, simple, valet de chambre et dernier serviteur de Louis XVI, au temple, est le plus beau titre que je puisse jamais posséder, et avec lequel les personnes sensibles m'accorderont toujours quelqu'intérêt, au lieu que Clery, qui voudrait s'élever au niveaux des personnes qui doivent le commander, seroit regardé, avec justice, comme un être inconséquent et déresonnable.»

Il est pénible de voir un serviteur dont la fidélité est, à juste titre, historique, être mis dans la situation de faire entendre un tel langage. Le cœur est également attristé en entendant l'expression de l'étonnement et de la douleur qu'éprouve l'impératrice Joséphine, cette femme si dévouée, à la vue des trahisons de 1814. Sa lettre est datée du château de Navarre, 7 avril 1814:

«Je suis arrivée ici le 30, et la reine Hortense, deux jours après avec ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affectée que moi. Nous avons le cœur brisé de tout ce qui se passe, et surtout de l'ingratitude des Français. Les journaux sont remplis des plus horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoyé a Paris les maréchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas été acceptée. Jusqu'à présent, Évreux et Navarre sont tranquilles, mais on nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirés vous que le général charge de s'emparer du département au nom du gouvernement provisoire, est le duc de Raguse, qui a passé de leur côté avec le corps d'armée qu'il commandait?»

Ce qui est moins déchirant, ce sont les reproches adroitement déguisés d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse à Louis XVIII, avec lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816, cédant aux instances de ses compagnons d'émigration, après avoir complètement disgracié Fouché, avait fait dire à son grand chambellan de ne pas paraître aux Tuileries jusqu'à nouvel ordre. La lettre du prince est du 22 novembre 1816. Il obéira à l'ordre de Sa Majesté, qui vient de lui être transmis par M. le duc de La Châtre. Il obéira avec douleur, mais sans comprendre que les rapports que Sa Majesté reçoit fassent quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine ainsi:

«Je lui demanderois pardon de ma mauvaise écriture, si je ne savois qu'elle la connoît depuis longtemps et quelle la lit aisément.»

Une réclamation, empreinte d'une véritable noblesse, dictée par un sentiment parfait des convenances les plus délicates et les plus difficiles, et dans laquelle est portée au plus haut point la dignité des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre, sœur des deux conventionnels de ce nom, adressée le 21 mai 1830 au journal l'Universel. Le rédacteur de cette feuille, qui, a un premier tort, ajouta celui de ne pas le réparer et de refuser l'impression de cette lettre, le rédacteur de l'Universel avait dit, en rendant compte de prétendus Mémoires de Robespierre, dont il contestait du reste l'authenticité, que l'éditeur avait pu autrefois se procurer des documents fidèles auprès d'une sœur de Robespierre, végétant à Paris, dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accablée d'années, de misère, du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non effacés. «Voici la fin de la réponse éloquente, nous pourrions dire sublime, que fit vainement à ce journal mademoiselle de Robespierre, et que la Revue rétrospective a imprimée en entier, t. I, p. 104 de sa 1ère série:

«... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais cela est faux. Il est vrai que la sœur de Maximilien Robespierre végète accablée de misère, d'années, et vous auriez pu ajouter de graves et douloureuses infirmités, dans un coin obscur de la patrie qui la vit naître; mais elle a constamment repoussé les offres des intrigants qui, dans le laps de trente-six ans, ont tenté à diverses reprises de trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu à personne; mais elle n'a aucun rapport direct ni indirect avec l'éditeur des prétendus Mémoires de son frère.

«Je regarde, monsieur, comme injurieuse à mon honneur et ma probité l'idée qu'on ait pu acheter de moi mes souvenirs non effacés. J'appartiens à une famille à laquelle on n'a pas reproché le vénalité. Je vais rendre au tombeau le nom que je reçus du mes vénérable des pères, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un seul acte, dans le cours de ma longue carrière, qui ne soit conforme à ce que prescrit l'honneur. Quant à mes frères, c'est à l'histoire à prononcer définitivement sur eux; c'est à l'histoire à reconnaître un jour si réellement Maximilien est coupable de tous les excès révolutionnaires dont ses collègues l'ont accusé après sa mort. J'ai lu dans les Annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi, massacrés sur la place publique, que leurs cadavres furent traînés dans le Tibre, leurs têtes payées au poids de l'or, mais l'histoire ne dit pas que leur mère, qui leur survécut, ait jamais été blâmée d'avoir cru à leur vertu.»

Toutes les pièces émanant de femmes, qui se trouvent dans cette collection, ne sont pas, on se le figure aisément, écrites de ce style. C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, maîtresse en titre du régent, écrivait au maréchal de Richelieu une lettre que nous ne rapporterons pas, et qui prouve qu'elle était en même temps une des maîtresses de fait de ce fameux séducteur.--Madame Denis, la nièce de Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manière piquante les craintes que causent à son oncle et à elle des exemplaires qui circulent du poème de la Pucelle, imprimé clandestinement. On y lit:

«Tout irait bien sans cette Pucelle. Nous recevons tous les jours des avis qui nous désespèrent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en de bien mauvaises mains tant à Paris que dans les pais étrangers, et à moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la préserver des mal voulants je la croîs dans un grand danger.»

Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa désinvolture spirituelle et son mépris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le comprend, plus loin encore que la mère de Voltaire, écrivait, le 31 décembre 1788, à un de ses nombreux mais anciens adorateurs:

«... Vous connessés, mon amy, mon cœur et la délicatesse de mes procédés envers les illustres ingrats que j'ai associés à mon cœur, à mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune âge: tout cela est fini, comme cela finit assés ordinairement; c'est un malheur, je pardonne à ses ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma tendresse... Cependant il faut s'accoutumer à tout; mais me voici aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, après vingt années de gloire, de flatteries, d'aisances, obligée de compter avec moy même, pour n'avoir pas à décompter avec les autres, mes affaires pécunières sont engagées. La charge d'une famille nombreuse dont j'étais la plus riche, trois enfants grands seigneurs le matin eh! très petits bourgeois, le soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer à droite ou à gauche, bref, tout cela m'a sinon ruinées ou au moins bien dérangée. Vuyes mon amy quelle répons vous voudrés faire à votre Sophie.»

Une autre femme, longtemps célèbre par sa beauté, figure dans cette galerie historique sous le nom qu'elle devait bientôt après échanger contre celui de Tallien, dans une pièce écrite de la main de Robespierre et signée par lui et ses collègues Billaud-Varennes, Barère et Collot-d'Herbois. C'est un arrêt du comité de salut public du 3 prairial, l'an II de la république, qui ordonne que «la nommée Cabarus, fille d'un banquier-espagnol et femme du nommé Fontenai, sera mise sur-le-champ en état d'arrestation et mise au secret; que le jeune homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvés chez elle seront pareillement arrêtés, etc.»

Une même pièce réunit trois noms qui ont une grande célébrité dans la politique, la littérature et les arts. Elle est écrite par le prince de Metternich, adressée à madame la duchesse d'Abrantès, et sert à recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833:

«Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garçon, de très-bonne compagnie; à mon avis, le premier pianiste qui jamais ait joué de cet admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de tout savoir par cœur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne restera pas en défaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas.»

L'artiste est parfaitement arrivé à prouver que le prince s'y entend.

Nous avons rapporté le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire, cette collection curieuse serait tirée du cabinet de M. L. Un très-grand nombre de pièces nous prouvent que cette initiale dissimule le véritable nom du collecteur. Ces pièces sont adressées au marquis de Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni à la belle publication de l'Isographie. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit aujourd'hui livrée aux enchères. On y trouve une foule de lettres des princes et princesses de la famille régnante, qui les avaient écrites à la sollicitation du collecteur et pour la compléter, mais non à coup sûr pour voir la criée d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page» d'écriture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adressée au marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827;

«Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demandé; si vous aviez voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'écriture eût été, je crois, un peu meilleure; mais puisque vous désirez être satisfait aujourd'hui, c'est là tout ce que je puis vous offrir.»

Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal observées. Mais ce qui nous parait plus sérieux, c'est que nous trouvons dans ce catalogue, aux numéros 40 et 396, deux pièces signées, l'une de Molière, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la bibliothèque du Roi possédait en 1825, et que l'auteur de ce compte rendu copia et fit imprimer à cette époque. Comment notre dépôt national s'est-il trouvé dépossédé au profit d'une collection particulière, de deux pièces très-rares? Comment et par qui ont-elles pu être livrées à un acquéreur, à coup sûr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la critique. En 1832, une commission fut instituée pour examiner certains faits signalés à l'autorité supérieure, qui s'étaient passés à la bibliothèque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle était rapporteur, fut d'avis, après examen, que cette tâche revenait de droit à l'autorité judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme à la commission d'alors, de déclarer notre incompétence.
T.

Études sur les Tragiques grecs; par M. PATIN, de l'Académie française. 3 vol.--Chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 12.

Nous n'avions rien encore, dans notre littérature, que nous puissions justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragédie grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique supérieure dans l'étude de notre théâtre, s'était laissé dominer par le goût français et les préjugés littéraires de son époque, lorsqu'il examina les anciens tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de celle fameuse traduction inexacte et francisée du père Brumoy, qui nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis voyageur, et assis sur un canapé attendant sa sœur la terrible Électre. Les travaux postérieurs de M. Nepomucène Lemercier étaient encore entachés du même défaut que nous reprochons à La Harpe; et d'ailleurs l'auteur d'Agamemnon qui avait en partie retrouvé sur la scène la puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne tragédie que sous un point de vue restreint, systématique et presque personnel.

M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique littéraire; ses études sur les tragiques grecs sont certainement le livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le théâtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, après les ambitieuses théories des Allemands, traité au contraire son sujet avec nue discrétion et une sobriété éminemment françaises. Au lieu de s'égarer, loin de ses auteurs, dans de nébuleuses conjectures, dans les associations plus ingénieuses que vraies du bas-relief et de l'épopée, du groupe et de la tragédie, il s'est appliqué uniquement à comprendre le génie particulier des trois grands tragiques, et à distinguer les caractères propres, à en faire ressortir la beauté singulière et originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les pénibles et laborieuses recherches de l'érudition; il a voulu, au contraire, que la science fût toujours la base de sa critique; et cet examen approfondi, minutieux même du texte, qui serait peut-être excessif s'il était fait de même sur Racine ou Corneille, parait être indispensable pour les tragédies grecques, si difficiles à entendre, si chargées de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique verbale sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus utile pour l'intelligence et l'appréciation des auteurs de l'antiquité.

D'excellentes traductions viennent à l'appui de toutes les assertions critiques de m. Patin, et les nombreux passages d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide que nous trouvons traduits dans son livre avec cette connaissance parfaite de la langue grecque et ce goût véritablement attique qu'on devait attendre du savant professeur, ajoutent une singulière valeur à ses jugements et à ses analyses. On a rarement traduit les anciens avec une pareille élégance jointe à une telle fidélité; et, pour peu que l'on se rappelle les inexactitudes, les contre-sens et surtout la lourde platitude des traductions qui ont suivi celle du père Brumoy, on sentira tout le mérite du nouveau traducteur.

Espérons que M. Patin voudra un jour compléter son beau travail en dotant notre langue d'une traduction entière de ces tragédies, dont il ne nous a encore donné que des extraits.

Nous voudrions pouvoir détacher du livre de M. Patin quelques morceaux choisis, qui viendraient à l'appui de nos éloges; mais Eschyle, Sophocle, Euripide ne sauraient être jugés en quelques lignes, et ce n'est pas trop d'un volume entier pour apprécier sous toutes ses faces le génie magnifique de chacun de ces grands tragiques. Nous nous bornerons donc à recommander surtout à nos lecteurs les excellentes pages que M. Patin a écrites sur Euripide; ils y trouveront une critique judicieuse des beautés et des défaut du poète, exprimée en termes plus justes et plus clairs que ceux dont M. Schlegel s'était servi dans ses appréciations théoriques, où il compare «le point de perfection dans les arts au foyer d'un verre ardent, etc.»

Après tous ces éloges, nous ne craindrons pas de reprocher à M. Patin quelques explications minutieuses, quelques commentaires superflus, qui sont plutôt au profit de l'érudition pure qu'à celui de la critique littéraire. Nous eussions voulu aussi trouver dans son examen d'Eschyle une vue plus haute, plus hardie sur le génie du terrible poète; non pas qu'il fallût tomber dans ces exagérations gigantesques que nous a fait voir une célèbre préface, mais on pouvait peindre avec un sentiment plus vif et en termes plus forts cette sublime inspiration patriotique, cette audacieuse et sombre poésie qui mettent Eschyle au-dessus de tous les autres tragiques, et donnent à son théâtre une élévation morale qu'on chercherait vainement ailleurs.

Mais par ces quelques critiques nous ne voulons point infirmer le mérite d'un livre qui demeure, comme nous l'avons dit, le plus savant et le plus judicieux qu'on ait encore fait sur la matière.