Bulletin bibliographique.

Précis d'Histoire d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, ou Histoire du royaume-uni de la Grande-Bretagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; par P. ROLAND, auteur de l'Histoire de France abrégée et de l'Histoire d'Angleterre. 1 vol. in-12 de 780 pages.--Paris, 1844. Firmin Didot.

L'auteur de ce précis expose ainsi, dans sa préface, la méthode qu'il a cru devoir adopter:

«La philosophie de l'histoire étant encore loin d'arriver à des résultats d'une pleine évidence, nous avons dû, dans un ouvrage destiné à des esprits sans maturité et naïvement crédules, n'user de ses affirmations qu'avec la plus grande réserve.

«Il nous a semblé que, pour bien comprendre l'Angleterre, pour se rendre compte de sa vie, il fallait suivre non-seulement son histoire monarchique, royale pour ainsi dire, telle qu'on a coutume de la faire, telle que jadis nous l'avons nous-même écrite, mais encore l'histoire détaillée du chacune des trois grandes divisions de ce pays...

«Voulant faire un livre destiné surtout aux jeunes gens qui réfléchissent, mais qu'on peut laisser sans inconvénient entre les mains de leurs sœurs et de leurs plus jeunes frères, nous avons négligé dans notre récit, avec une attention sévère, mais sans affectation, tout ce qu'une mère tendre, parlant à sa fille, aurait laissé dans l'ombre.

«Nous avons de plus retranché hardiment cette multitude de faits sans conséquence et de détails sans intérêt qui encombrent la mémoire sans éclairer l'intelligence, sans orner l'esprit ni féconder le cœur. Nous nous sommes de préférence attaché aux époques capitales et aux traits les plus caractéristiques de chacune de ces époques. Nous avons pris garde de ne pas sacrifier la connaissance des mœurs au récit des batailles, ni l'histoire de la nation à la biographie des rois. Nous avons essayé de faire voir l'imite, la continuité de la vie de l'Angleterre, alors même qu'elle était divisée en nations ennemies, et de montrer le rapport caché des événements en apparence les plus divers dans leur succession providentielle. Sans ce l'apport merveilleux, essentiel à connaître, l'histoire dépouillée de sa vie n'est plus qu'un froid catalogue de noms plus ou moins sonores, de dates plus ou moins insignifiantes.»

Le programme si sagement conçu, l'auteur du Précis d'Histoire d'Angleterre l'a rempli avec un zèle et un talent qui dénotent un esprit vraiment supérieur. Les documents dont il s'est servi, il les a puisés aux sources les plus nouvelles et les plus dignes de foi. Enfin le style de cette savante compilation se fait toujours remarquer par sa clarté, sa précision et son élégante simplicité. Toutes ces qualités réunies ne sont-elles pas suffisantes pour assurer à son ouvrage un succès populaire, et devons-nous craindre de nous tromper en lui prédisant que son Précis, adopte par l'Université, servira plus que tout autre livre de ce genre, à enseigner et à apprendre l'histoire d'Angleterre à la jeune génération que ces dernières années ont vue naître.

Voyage dans l'Inde et dans le golfe Persique, par l'Égypte et la mer Rouge; par V. FONTANIER, ancien élève de l'École Normale, vice-consul de France à Bassora. Première partie 1 vol. in-8.--Paris, 1844. Paulin, 7 fr. 50.

En 1834, M. V. Fontanier reçut l'ordre de se rendre dans le golfe Persique, afin de transmettre au gouvernement les renseignements qui lui étaient nécessaires sur les provinces méridionales de la Perse et de la Turquie. A cette époque on se préoccupait vivement des tentatives des Anglais pour s'ouvrir par la mer Rouge ou par la Syrie des communications plus promptes avec l'Inde. Déjà ils avaient envoyé de Bombay à Suez un bateau à vapeur, et le colonel Chesney recevait l'ordre de tenter la navigation de l'Euphrate. Depuis plusieurs années consécutives, la peste et le choléra désolaient la Babylonie et le littoral du golfe Persique; on avait voulu faire pénétrer dans ces provinces éloignées les innovations introduites par le sultan à Constantinople. Le vieux roi de Perse était mort, et son petit-fils venait de lui succéder; l'influence russe se trouvait en lutte, dans ce royaume, avec l'influence anglaise; on parlait vaguement d'expéditions contre les possessions britanniques de l'Inde. Enfin on ne connaissait que bien imparfaitement le commerce du golfe Persique et la position qu'y avaient prise les Anglais. «Recueillir et transmettre au gouvernement toutes les données qui pouvaient contribuer à l'éclairer sur ces questions, tel fut, dit M. V. Fontanier, le programme que je présentai moi-même de ma mission, et qu'adopta le ministre des affaires étrangères. Pour l'exécuter avec plus d'avantages, je me rendis d'abord à Londres, où j'étudiai les projets de communications avec l'Inde, puis je devais aller à Bombay par Suez, de Suez à Bassora, et, après un séjour plus ou moins prolongé, rentrer en France par Constantinople.» Le plan ne fut suivi qu'en partie: au lieu de traverser la Turquie, M. V. Fontanier revint dans l'Inde, ou il fit une longue résidence, et il rentra en France par la route du Cap.

L'ouvrage de M. Fontanier n'est donc pas, comme son titre semble l'indiquer, une simple relation de voyage dans des pays encore peu connus; il a une importance plus grande et plus réelle; car, bien qu'il renferme quelques détails nouveaux sur la géographie du golfe Persique et sur les mœurs de ses habitants, il s'occupe spécialement de politique et de commerce. En l'analysant avec tout le soin qu'il mérite, nous essaierons de faire ressortir les conclusions principales que l'on peut en tirer.

M. Fontanier s'embarqua à Marseille pour Alexandrie, sur un brick gréco-ragusain, avec des saint-simoniens qui allaient joindre leur chef en Égypte. Pleins de ferveur et d'illusions, ses malheureux compagnons de traversée croyaient trouver la terre promise, et comprenaient peu le sentiment d'amertume avec lequel il les voyait se lancer au-devant de vaines déceptions. A peine arrivés, la population en haillons, les maisons en ruines, la terreur répandue sur tous les visages leur prouvèrent qu'ils n'avaient pas trouvé un nouvel Eldorado.--Quant à M. V. Fontanier, il savait à quoi s'en tenir sur l'Égypte et sur Mehemet-Ali, et il reconnut bientôt qu'il les avait aussi bien jugés de loin que de près. Il en trace donc un portrait qui ne ressemble en rien à ceux que des panégyristes intéressés ou ignorants nous montrent avec tant de complaisance depuis plusieurs années. A l'en croire, Mehemet-Ali n'est qu'un habile charlatan et un tyran impitoyable, et l'Égypte, le plus pauvre et le plus malheureux de tous les pays gouvernés par un souverain absolu.

M. V. Fontanier résida fort peu de temps à Alexandrie et au Caire. Nommé vice-consul de Bassora, il dut, au mois de février 1833, songer à son départ pour l'Inde. Comme il ne pouvait quitter la mer Rouge qu'à la mousson favorable, au lieu de s'embarquer à Suez, il résolut de remonter le Nil, de voir Thèbes, et de s'embarquer sur le premier navire qu'il trouverait à Cosséir. Son séjour dans cette petite ville arabe lui fournit l'occasion de nous donner des renseignements pleins d'intérêt sur les agents de la Compagnie des Indes et sur la mauvaise organisation de la marine anglaise. «Chez les Anglais, dit-il, peuple dont la marine excite à un si haut degré l'envie des autres nations, il est bon de remarquer que les règlements maritimes sont très-imparfaits. Ils ont pillé quelques articles de nos belles ordonnances, emprunté quelques usages aux Hollandais, et ce mélangée indigeste se nomme le code maritime de la Grande-Bretagne. Quand, passager sur leurs navires, je lisais leurs règlements, j'observais assez souvent que les cas les plus vulgaires n'étaient pas prévus; qu'on n'expliquait pas les règles de la discipline; qu'ordinairement il fallait joindre au texte des commentaires énonçant quelle était, en certaines circonstances, la pratique française ou la pratique hollandaise, laissant probablement au capitaine le choix de suivre l'une ou l'autre. Un des privilèges qui résultent de cette belle organisation, c'est la faculté donnée au propriétaire de mettre qui bon lui semble comme capitaine sur son navire; que la vie des passagers soit en péril, tant pis pour eux; que le bâtiment se perde, c'est l'affaire des compagnies d'assurance.»

Ces tristes réflexions, M. Fontanier n'eut que trop souvent sujet de les faire durant sa traversée du Cosséir à Bombay. Le navire portant pavillon britannique, sur lequel il avait pris passage, était commandé par un nucoda, ou capitaine asiatique, ex-maquignon métamorphosé en marin, dont l'ignorance et l'inexpérience fabuleuses firent courir plusieurs fois au Mahomedié, ainsi se nommait ce bâtiment, d'imminents dangers. A la vérité, il était sujet persan, et l'acte de navigation exige que les navires anglais soient commandés par des Anglais et appartiennent à des Anglais; sans cela ils ne peuvent montrer le pavillon britannique. Mais tous ces règlements sont bons pour l'Europe, et nul n'y songe dans l'Inde. On est bien certain qu'un croiseur anglais n'arrêtera pas des navires munis de papiers anglais; et, quant à ceux des autres nations, on ne craint pas qu'ils aient l'extravagance de se mêler, dans ces parages, de la police des mers. Au-delà du cap de Bonne-Espérance, une prudence cauteleuse leur est recommandée; les Anglais seuls ont droit d'agir comme s'ils étaient les grands douaniers et les grands inquisiteurs de l'univers.

Le pèlerinage de la Mecque avait amené à Cosséir une foule considérable de pèlerins et d'industriels, dont M. Fontanier étudiait chaque jour les mœurs et les coutumes. Il en retrouva d'autres à Djedda, où il relâcha. La ramazan touchait à sa fin; la fête du Courban-baïram allait commencer, et il vit successivement partir tous les pèlerins. D'abord il conçut le projet d'aller voir cette cérémonie; mais, bien qu'il parlât facilement une ou deux des langues nécessaires, il ne pouvait passer pour un Asiatique, et, comme on met à mort tout chrétien qui est découvert, il n'ambitionna pas le titre de martyr de la science. Il eut d'autant moins de regrets de ne pas s'être exposé à ce danger, qu'un Polonais, devenu mahométan, arriva à Djedda peu de jours après la cérémonie, et lui en donna tous les détails qu'il a eu le soin de rapporter dans son chapitre IV.

Le Mahomedié toucha encore à Oneida et à Moka, et cette double relâche permit à M. Fontanier de recueillir quelques renseignements nouveaux sur ces deux villes, leur commerce et les coutumes de leurs habitants; sur la navigation arabe dans la mer Rouge, le café d'Yémen, etc... Enfin il débarqua à Bombay, non sans avoir couru le risque de faire naufrage sur les rochers du fanal. M. Fontanier se loue beaucoup de l'hospitalité anglaise dans l'Inde. Cependant, à Bombay comme à Calcutta, les Français n'avaient pas encore regagné la confiance que lui avait fait perdre la publication des lettres de Jacquemont.--M. Fontanier ne parle pas de Bombay dans cette première partie, car il devait y revenir plus tard, et il n'eut alors ni le loisir ni les facilités nécessaires pour bien connaître cette ville. La mousson le retint prisonnier plus longtemps qu'il ne l'avait prévu. Tout en étudiant l'anglais, en mettant en ordre ses collections, en recueillant des matériaux précieux, il cherchait à s'instruire de la situation des pays qu'il était chargé d'observer. Ainsi il obtint des renseignements curieux sur la Perse et les provinces méridionales de la Turquie.

En se rendant par mer de Bombay à Bassora, M. Fontanier relâcha successivement à Bender-Abbaz et Ormuz, dont les ruines attestent encore l'ancienne prospérité; puis il visita Bouchir, le port le plus important de la Perse, où il se fait un commerce considérable, la première cité orientale qu'il ait vue deux fois, et qui, à la seconde visite, ne lui ait pas paru plus misérable qu'à la première. Durant cette navigation, ayant reconnu que la traite se faisait dans l'Inde à bord même des navires anglais, il dénonça le Mahomedié, le bâtiment sur lequel il naviguait, comme ayant porté des esclaves de l'Inde à Bouchir; et il présenta au gouvernement français ses observations sur la traite qui se pratiquait journellement soit à Bombay et dans le golfe Persique, soit sur les navires arabes, soit sur ceux que protégeait le pavillon britannique. Le capitaine Laplace, commandant de l'Arthémise, lui répondit qu'il se trompait, et que le gouvernement anglais mettait un grand zèle à la répression de la traite; il lui citait enfin un capitaine de la marine de l'Inde qui avait été condamné à la déportation pour avoir acheté des nègres. Or, il faut lire, dans le chapitre VII, comment ce capitaine, nommé Hawkins, fut, après avoir entendu prononcer contre lui une condamnation injuste d'ailleurs, déporté à... Londres, où le roi lui accorda sa grâce et de l'avancement. Des explications fournies par M Fontanier résulte la preuve évidente que, dans l'Inde, le traite du droit de visite, si sévèrement appliqué aux navigateurs français, ne l'est jamais aux bâtiments anglais.

Quand il arriva à Bassora, M. Fontanier ne put se dissimuler combien cette ville était décliné, depuis l'époque où il y était venu pour la première fois. «J'avais alors remarqué, dit-il, une certaine élégance dans les costumes, et une assez grande activité dans le commerce; on entendait ces cris et ce tumulte particuliers aux ports de mer. Un silence de mort avait succédé, et nous arrivâmes à la résidence anglaise sans avoir presque rencontre personne. La, encore, il y avait eu des changements; car le résident était parti pour habiter Bagdad, par crainte du climat de Bassora, et aussi par le désir de se rapprocher du pacha, qui a sur ce pays la suprême autorité. Ainsi, ce palais, ou plutôt cette espèce de forteresse ou j'avais vu, pour la première fois, des soldats de l'Inde, ou régnait tant de luxe et de mouvement, tombait en ruines et était désert. La factorerie française, jolie maison située un peu au delà, était dans un état plus pitoyable encore; partout on voyait des murs écroulés, et quelques rares boutiques étaient seules ouvertes dans un bazar ou la foule se pressait dix années avant. Il est vrai que la peste et le choléra avaient récemment ravagé la ville; mais la cause principale de cette décadence était, comme partout en Turquie, le mode de gouvernement et d'administration.»

La situation des agents français et anglais à Bagdad et à Bassora; les préjugés qui règnent relativement à la France; la situation de l'ambassade française à Constantinople; les intrigues des agents anglais; la protection accordée par la France aux chrétiens, et la situation des chrétiens de Bagdad et de Bassora, tels sont les importants sujets que M. Fontanier traite dans les chapitres VIII, IX et X. On verra, en lisant ces chapitres, pourquoi les Asiatiques regardent les Anglais comme une race d'hommes supérieurs, l'Angleterre comme le premier pays du monde, et les autres nations comme des satellites de ce grand astre, des États auxquels il a imposé des traités ou une obéissance pareille à celle des rajahs dans l'Inde. Partout l'influence anglaise s'accroît aux dépens de l'influence française, et cependant «nos navires, dit M. Fontanier, sont tenus aussi bien qu'aucun de ceux que les Anglais montrent avec tant d'orgueil dans ces parages; nos commandants, plus instruits et moins brusques que les leurs, sont, pour les Asiatiques, d'un commerce plus agréable; et quand nos matelots vont à terre, leur premier soin n'est pas d'offenser la population par leur ivrognerie.» Les Anglais étaient tellement puissants à Bassora, lorsque M. Fontanier y arriva, que nul n'osa lui faire visite sans en avoir demande permission à un Arménien nommé Agha-Barseigh, qui représentait le résident de la Compagnie, le colonel Taylor, et qui avait plus d'autorité réelle que le gouverneur lui-même; mais, à peine installé, M. Fontanier eut l'habileté et le courage de prouver que le consul du roi des Français n'était sous la protection de personne et ne reconnaissait pas de supérieur.

Dans l'opinion de M. Fontanier, une des causes les plus puissantes de notre influence, non-seulement en Asie, mais dans le monde entier, est que la France se trouve à la tête du catholicisme. «Je crois aussi, ajoute-t-il, que lorsque nous affichons à l'étranger les idées philosophiques et l'indifférence religieuse! nous y perdons de notre crédit... je crains que l'on ne se soit pas assez préoccupé de cette question, et qu'on n'ait trop facilement cédé à des difficultés passagères, à des convenances personnelles, quand on a permis à des non catholiques de diriger nos affaires avec le saint-siège; quels que soient leur talent, leur moralité et leur caractère, nous perdons, en les choisissant, de nos avantages à l'étranger. Ceux qui calomnient notre politique disent que la religion n'est pour nous qu'un prétexte d'intrigues; ce reproche n'est pas fondé. La religion est un lien social comme le sont la nationalité, la langue, l'origine commune. En protégeant les populations chrétiennes en Orient, le gouvernement Français n'a jamais fait que remplir un devoir, car elles existaient avant qu'il y établit des relations. Il n'a pas essayé d'en créer. L'Angleterre et la Prusse viennent d'agir d'après d'autres principes, en nommant un évêque à Jérusalem; il n'y a pas là de population protestante, et l'établissement d'un évêque tend à en former. Cet acte est une violation des plus manifestes du droit des nations, et il y a lieu de s'étonner qu'il n'ait été le sujet d'aucune remontrance. Quand le ministre des affaires étrangères est de la religion dominante, on peut attribuer son inaction à un sentiment de tolérance; mais, s'il est protestant, chacun a droit de supposer qu'il a sacrifié l'intérêt national à ses sentiments religieux; qu'il a été influencé par son zèle pour le protestantisme plus que par son devoir de citoyen.»

Le gouvernement de Bassora, les officiers de son administration, sa justice, ses mollahs, ses banquiers, son agriculture, ses produits, son commerce, ses dattes et ses chevaux, son administration, la nature et le caractère de ses impôts, la manière de les prélever, ont fourni à M. Fontanier la matière de trois chapitres remplis de faits aussi nouveaux que curieux. Le chapitre suivant renferme l'histoire de l'expédition du colonel Chesney, arrivé à Bassora le 17 juin 1836. Bien que le passage par Suez ait été adopte, on lira avec un vif intérêt les détails que donne M. Fontanier sur cette tentative hardie, qui avait pour but d'établir des communications directes et suivies entre l'Angleterre et l'Inde par l'Euphrate. Elle restera dans l'histoire des voyages comme un exemple d'une singulière audace, et aussi comme une preuve de la ténacité et de la prévoyance du gouvernement britannique.

Le climat de Bassora est très-malsain: la moitié des Européens qui sont venus s'établir dans cette ville y a succombé, et trois personnes seulement, de mémoire d'homme, n'ont pas été obligées de fuir après une courte résidence. La chaleur est telle que l'on passe une grande partie du jour dans une espèce de cave que l'on nomme sarrap. «Là, dit M. Fontanier, on resterait dans une inaction complète s'il ne fallait combattre les moustiques qui y cherchent aussi un abri. Le sommeil même n'est pas permis, car si on repose trop longtemps sur un matelas, il s'échauffe, et cause une vive irritation. Transpirer et boire de l'eau, telle serait la seule occupation, s'il n'était d'usage d'y recevoir des visites. Le soir, la nuit et le malin, la température est fort agréable; on passe le temps sur les terrasses, où l'on dort.» M. Fontanier, étant tombe malade à son tour, se vit obligé de changer de résidence. Il se rendit à Bagdad avec le colonel Chesney, et ce voyage nous a valu un chapitre sur Asker-Pacha, le gouvernement du Davoud-Pacha, le commerce et l'industrie de cette ville fameuse, dont la décadence extraordinaire frappa M. Fontanier. Après un court séjour, les deux voyageurs, redescendant l'Euphrate avec le bateau à vapeur le Hugh-Lindsay, rentraient à Bassora.

Cependant M. Fontanier avait cru devoir solliciter son rappel. Les observations sur lesquelles on avait cru devoir appeler son attention étaient terminées, et il redoutait pour lui-même les dangers du climat; enfin, la solitude à laquelle il avait été condamné pendant deux années commençait à lui sembler intolérable. Ce fut avec un vif sentiment de joie qu'il reçut l'ordre de se rendre à Bagdad. Sa dernière visite fut pour Sarcoch-Pacha, frère du pacha de Bagdad. Le passage suivant, qui termine le premier volume, nous dispensera d'insister sur l'état actuel de l'administration turque: «Je le trouvai dans une grande colère, dit-il, parce que les gens requis pour remorquer le bateau ne s'étaient pas encore présentés, et l'eau-de-vie qu'il buvait pour se distraire ne le calmait pas; il ne parlait de rien moins que d'entrer en ville et de couper la tête au gouverneur, qu'il accusait du retard. Il était homme à exécuter sa menace, car il n'avait pas agi autrement avec un muzzelim qui lui avait refusé environ 800 fr.

Je prolongeai donc ma visite assez longtemps pour qu'il pût s'enivrer complètement, et alors on le porta dans son bateau; la marée étant venue, toutes les barques partirent, et la ville se trouva en paix. Sarcoch-Pacha était d'abord marmiton d'un régiment à Constantinople, et divertissait ses camarades par son ivrognerie. Le sultan Mahmoud le prit en amitié pour ce fait, et lui donna un avancement rapide. Ayant voulu le nommer pacha s'il promettait de ne plus boire, cette condition fut refusée; le Grand Seigneur, charmé de tant d'héroïsme, le nomma pacha: en lui permettant de s'enivrer, ce qu'il ne négligea jamais; de là lui venait son nom de Sarcoch ivrogne: il n'en était pas médiocrement fier, et me raconta comment on le lui avait donné.»

Pendant les derniers temps de son séjour à Bassora. M. Fontanier fut témoin de l'expédition qu'Ali-Riza, pacha de Bagdad, entreprit contre Mohamera, et qui, avec le pillage plus récent de Klerbelah, est le principal grief de la Perse contre la Porte Ottomane. Personne mieux que lui n'en connut les motifs et les circonstances, aussi lui a-t-il consacré un chapitre entier. Cette expédition se termina, comme on sait, par le sac de Mohamera. Les troupes, dit M. Fontanier, ne rencontrant point d'obstacles, étaient entrées dans la ville avant que l'ordre en eût été donné. Chacun s'était mis aussitôt en quête de butin: si l'on a exagéré le nombre des victimes, je suis certain du moins qu'on n'a pas pu exagérer le pillage, car tout fut saisi par les soldats, qui s'emparèrent des femmes et des enfants; quand il n'y eut plus rien à prendre, le pacha et ses troupes se donnèrent le plaisir de brûler la ville. Je ne veux point rapporter en détail les horreurs qui furent commises; mais pour montrer quel sens ces barbares attachent aux opérations militaires, je rapporterai un fait caractéristique. La ville avait été prise sans qu'on l'eût attaquée, et un tailleur, ignorant peut-être un si grand événement, travaillait dans sa boutique. Un des vainqueurs l'aperçut, se précipita sur lui, le traîna devant le pacha, et on lui fit administrer une rude bastonnade pour le punir de sa confiance. «Comment, scélérat! lui disait-on, un vizir se dérange, se fatigue, vient de Bagdad assiéger et prendre la ville, et tu couds tranquillement!» On accusait le pacha d'être d'un caractère trop doux; il aurait dû faire couper la tête au tailleur.»

A peine eut-il paru en France, l'important et curieux ouvrage que nous venons d'analyser a été traduit en anglais. Nous apprenons que la traduction paraîtra à Londres sous peu de jours.

Le Bal des Chiens.--Caricature par Cham.
--Voir le dernier numéro de l'Illustration, p. 41.