Bulletin bibliographique.
Macbeth et Roméo et Juliette, tragédies de Shakspere, traduites en vers français par M. Emile Deschamps.--Au Comptoir des Imprimeurs-Unis, quai Malaquais, 15.
M. Emile Deschamps rappelle dans sa préface l'histoire des tragédies de Shakspere en France; il fait voir par combien de traducteurs, de correcteurs et d'imitateurs «ce barbare frotté de génie» dut passer avant d'être accepté par le goût du public français. Dès 1769, Ducis avait fait représenter son imitation d'Hamlet; six ans après, Letourneur publia cette excellente traduction des œuvres de Shakspere qui devait leur donner en France une grande popularité. Cependant nous voyons encore, sous l'empire, les opinions être fort partagées sur l'auteur de Roméo; et, tandis que les partisans des nouvelles doctrines littéraires s'efforcent de hâter sa réhabilitation, les voltairiens purs persistent à le traiter de barbare. M. Charles Nodier, qui vient de mourir, fut un des plus ardents admirateurs du poète anglais; et, en 1801, il publia à Besançon Quelques Pensées sur Shakspere, avec cette épigraphe de Nicolas Bonneville, le traducteur des Allemands:
Génie agreste et pur, qu'ils traitent de barbare.
Telle était encore la défaveur de Shakspere auprès du goût français, que les esprits distingués qui appréciaient son génie n'osaient cependant donner de lui que des extraits, des pensées détachées.
M. Emile Deschamps,--et ce n'est pas là un de ses moindres titres littéraires et poétiques,--acheva chez nous, avec l'aide de M. Alfred de Vigny, cette difficile importation du génie shaksperien: il entreprit la traduction en vers de Macbeth et de Roméo. Shakspere ne pouvait être bien connu en France que lorsqu'il aurait été traduit par un poète; la version littérale qui nous donne le sens est souvent éloignée du ton de l'auteur, et sous l'exactitude du traducteur s'efface la pensée du poète. «Ce que j'ai surtout désiré, tenté, dit m. Deschamps, c'est de reproduire la poésie et le langage de Shakspere, le ton plus encore que le sens; car le sens d'un poète est quelquefois douteux. Le poète aurait pu quelquefois avilir une autre pensée que celle qui lui est venue; mais comment aurait-il rendu et exprimé cette pensée?... Voilà ce qui constitue l'individualité du talent. La fidélité continuelle au ton en donne la plus belle exactitude, la plus exquise ressemblance....» Nous extrayons quelques vers de la belle scène du balcon, dans Roméo, pour montrer comment M. Deschamps est passé de la théorie à la pratique, et comment il a su être poète original, je dirai presque créateur, en traduisant Shakspere.
JULIETTE.
Sans ce voile des nuits qui couvre mon visage,
Tu verrais se baisser mes yeux, mon bien-aimé,
Et rougir la pudeur sur mon front enflammé;
Car tu m'as entendu révéler un mystère
Don je croyais la nuit seule dépositaire.
Ses ombres ont trahi le secret dc des vœux;
Je voudrais bien pouvoir reprendre mes aveux;
Je voudrais que ma bouche eût été moins sincère;
Mais loin ce vain détour! nous est-il nécessaire?
M'aimes-tu? Je ne sais, tu me répondras: Oui.
Et ce mot, tout mon cœur d'avance en a joui!...
Ne fais point de serments, oh! non, je t'en conjure;
Les serments d'un volage en feraient un parjure;
Voilà tout.--Roméo, peut-être trouves-tu
Que pour me rendre a toi j'ai trop peu combattu.
Eh bien! il m'est aisé de prendre un front sévère,
Et de répondre: non, si ton cœur le préfère;
Autrement, mes aveux ont pour moi tant d'appas.
Que pour le monde entier je ne les nierais pas.
A vraiment, beau Montagu, vraiment je suis trop tendre;
Les promesses d'aimer doivent se faire attendre;
Oui... mais à Juliette ose te confier:
L'excès de son amour peut la justifier
Sous de feintes froideurs les dames de Vérone
Cachent un peu d'amour qu'un grand art environne;
Un peu d'amour, sans doute, est facile à cacher,
Et, sans mourir, on peut du cœur se l'arracher;
Mais moi, comprends-moi donc, et, dans ma bouche, excuse
L'aveu fait à la nuit et qu'a surpris ta ruse.
Tu vois mon cœur, pardonne, et ne va pas juger
Que, pour être si faible, il deviendra léger.
ROMEO.
Ah! j'en prends à témoin cette lune argentée
Qui te montre si blanche à ma vue enchantée!...
Quelle traduction en prose, rendit jamais aussi fidèlement la tendresse naïve et la vivacité poétique de ces doux aveux? Ne fallait-il pas un poète pour comprendre ici et pour faire passer dans notre langue le divin langage de l'amoureuse Juliette? Et peut-on ensuite reprocher à M. Deschamps de n'avoir pas rendu quelques expressions singulières de son modèle: «Jupiter se moque du parjure des amoureux... Mais adieu la cérémonie! (But farewell compliment!),» et d'autres mois semblables que le lecteur français trouverait étrangement placés dans la bouche de Juliette?
M. Emile Deschamps, au plus fort de la révolution romantique, avait conçu le dessein, non-seulement de traduire Shakspere, comme il a fait, mais de l'introduire encore sur la scène française. C'était dans cette audacieuse intention qu'il avait d'abord traduit Macbeth et Roméo; il avait, pour cette seconde pièce, accepté la collaboration de M. Alfred de Vigny, qui partageait ses sympathies shaksperiennes. Mais le mauvais succès d'Othello, que l'auteur de Chatterton avait arrangé pour la scène, dissuada M. Deschamps de son premier projet. Il se contenta donc de traduire Shakspere au lieu de le faire jouer, et alors il relit son Macbeth et son Roméo, voulant désormais en donner «une traduction toute littéraire et beaucoup plus littérale au point de vue des lecteurs et des bibliothèques, et non plus du théâtre et des spectateurs.»
C'est cette seconde traduction que publie M. Emile Deschamps; c'est à celle-là que son nom demeurera attaché, et nous pensons que ce doit être tout profit pour le traducteur; car, en se rapprochant de Shakspere, il emprunte à son modèle une plus grande part de son immortel génie.
A. A.
Les Chants du Soir, par Chéri Pauffin; 1 vol. in-18.--Paris, 1844. Royer. 3 fr. 50.
Malgré l'indifférence et l'antipathie de la génération actuelle pour les vers, les versificateurs continuent à publier une foule innombrable de soupirs, de chants du matin ou du soir, de larmes, de fleurs des bois, de voix de l'âme, etc. Ces volumes que voit souvent naître et mourir la même semaine sont lus, très-religieusement lus par leur auteur, ses amis ou sa famille; mais le public ne les ouvre jamais. Les malheureuses victimes du bon goût et de la raison du dix-neuvième siècle vont s'écriant partout, dans leur désespoir, que la poésie est morte; quelques critiques, trompés par ces faux rapports intéressés, ont même poussé des cris de détresse et appelé l'humanité au secours de la littérature menacée. Toutes ces vaines clameurs ne nous causent aucune alarme sérieuse. Vienne un vrai poète, et nous ne craignons pas de nous tromper en lui prédisant d'avance un succès égal à celui qu'ont obtenu de nos jours encore Lamartine, Victor Hugo, Béranger.
Parmi les nouveaux recueils de vers qui portent déjà la date de 1844, les Chants du Soir méritent sans contestation une mention honorable. L'auteur, M. Chéri Pauffin, se distingue de tous ses émules en poésie par des qualités particulières. Il est vraiment inspiré, et son inspiration lui donne une verve bien rare aujourd'hui. S'il chante, comme il dit, c'est parce qu'il éprouve le besoin d'exprimer les pensées qui émeuvent son âme, les sentiments dont son cœur est plein, les rêveries auxquelles s'abandonne son imagination. Rien n'est factice dans ce volume; c'est là son principal mérite. Peut-être la forme n'est-elle pas toujours irréprochable, mais le fond est bon, voilà l'essentiel; il ne s'agit plus maintenant que d'améliorer ses produits. Avec du temps, de l'attention, du travail et de la persévérance, M. Chéri Pauffin réussira, nous n'en doutons pas, à obtenir une autre année une récolte, sinon plus abondante, du moins meilleure. Qu'il préfère désormais la qualité à la quantité; qu'il soit plus concis, plus chaste parfois, plus correct, et nous n'aurons que des éloges à lui donner. Aujourd'hui il nous est impossible de laisser passer, sans les relever, des négligences semblables à celles-ci:
Le folâtre zéphyr de temps en temps le berce,
Un rayon de la lune en passant le caresse.
Ces deux mots, berce et caresse, n'ont jamais rimé et ne rimeront jamais ensemble.
Les Chants du Soir se divisent en trois parties. La première, intitulée Chants héroïques, contient quinze ou seize pièces de vers ayant pour titre: la Princesse Marie, l'Empereur, Fénelon, Marie-Antoinette, Bailly, Charlotte Corday, Ney, Cambronne, Brune, Girodet, Victor Hugo. On y remarque de nobles sentiments exprimés souvent avec bonheur; mais nous préférons les poésies intimes de la seconde partie, les Larmes. M. Chéri Pauffin n'est jamais mieux inspire que lorsqu'il nous raconte les douleurs de sa vie, lorsqu'il paie un honorable tribut de regrets à la mémoire de sa mère, de son père, de sa femme. Parmi les pièces remarquables de cette seconde partie, nous citerons l'élégie suivante, intitulée la Mort d'un jeune Enfant:
A la tombe finit la peine.
Ils disaient; «Il mourra vers l'automne prochaine.»
L'enfant, en proie à ses douleurs,
Épiait, attentif, leur sinistre langage,
Et, comme il se mourait, il crut a ce présage;
Et se prit à verser des pleurs.
Par de tendres baisers parfois sa pauvre mère
Ranimait dans son cœur une vie éphémère;
Elle lui répétait: «Non, tu ne mourras pas.»
Et si l'enfant parlait de l'automne prochaine,
La mère répondait, en montrant le vieux chêne:
«Les feuilles ne tomberont pas.»
Et sur le sein de sa mère chérie,
L'enfant cherchait en vain à retrouver la vie,
Exhalant sa douleur en des soupirs confus,
Et l'enfant, qui voyait sa mère gémissante,
Lui répétait souvent d'une voix innocente:
«Mes cris te font pleurer, je ne me plaindrai plus.»
Mais l'automne approchait; sur la triste nature
Déjà le soleil pâlissait,
A demi dépouillé de sa verte parure,
Le chêne antique jaunissait,
«Ma mère, dit l'enfant, la feuille déjà tombe,
Mais pourquoi parlaient-ils de douleur et de tombe?
Je crois qu'ils se trompaient; mes mains sont moins cuisantes;
Mets ta main sur mon cœur, il bat moins fort, ma mère;
Rassure-toi, je sais qu'ils ont dit à mon père
Que je vivrai jusqu'au printemps.»
La mère cependant dévorait tant d'alarmes;
Elle se cachait pour gémir,
Lorsqu'un soir il lui dit: «Mère, sèche tes larmes,
Viens, viens, que je t'embrasse avant de m'endormir.»
Mais le sommeil fut long, le matin fut terrible;
La mère, en s'éveillant, le pressa dans ses bras,
L'appela, le baisa; l'enfant fut immobile,
Et la mère disait: «Il ne me répond pas.»
On la plaignit, la pauvre mère:
On partageait sa douleur et ses maux;
Mais le passant, sous une croix de pierre,
Bientôt aperçut deux tombeaux.
Les Mélanges poétiques, qui forment la troisième partie des Chants du Soir, se composent, comme leur titre l'indique, d'un certain nombre de pièces de vers, entièrement différents par le fond et par la forme. Nous citerons encore trois strophes de celle que M. Chéri Pauffin a dédiée à son ruisseau.
Petit ruisseau, va murmurant,
Promène doucement ton onde;
Petit ruisseau bien transparent.
Ton eau pure est parfois féconde.
Serpente et prolonge, ton cours
Parmi les fleurs ou les ruines!
Petit ruisseau, coule toujours,
Arrose même les épines.
Petit ruisseau, le jour viendra
Qu'inondant la vieille prairie,
Le grand fleuve t'emportera;
Ainsi mes chants, ainsi ma vie!
Séances et Travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques.--Compte rendu par MM. Loiseau et Vergé, sous la direction de M. Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie. Paraissant les mois par cahier de 4 à 5 feuilles au moins, et formant chaque année 2 forts volumes avec une table générale des matières.--20 fr. par an, pour Paris; 22 fr. 50 c., pour les départements; 25 fr., pour l'étranger.--Bureaux, rue des Poitevins, 6.
Il y a bientôt trois années que MM. Loiseau et Vergé ont entrepris de publier mensuellement le compte rendu exact, complet et en quelque sorte officiel des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques: cette publication leur imposait une tâche honorable et utile, mais entourée de difficultés sérieuses; hâtons-nous de dite qu'ils l'ont accomplie jusqu'à ce jour avec un discernement et un zèle que la faveur publique a su reconnaître. Il est vrai qu'ils ont trouvé un concours efficace dans l'Académie elle-même, qui, sentant toute l'importance d'un recueil destiné à répandre au loin ses travaux, l'a pris sous sa protection spéciale, en permettant qu'il parût sous ses auspices; ajoutons que l'illustre secrétaire perpétuel de cette savante compagnie a bien voulu en accepter la direction.
C'est ainsi que, grâce à la collaboration du nos publicistes et de nos hommes d'État les plus éminents, qui, tous ou presque tous, ont leur place à l'Académie, la publication de MM. Loiseau et Vergé n'a pas tardé a conquérir, en France et à l'étranger, les suffrages des savants et de tous ceux qui se vouent au culte des sciences morales et politiques. Depuis lors son succès s'étend et s'affermit tous les jours. Déjà le compte rendu de l'Académie forme une collection très-importante; c'est une sorte d'encyclopédie à laquelle les plus belles intelligences de notre temps viennent apporter tour à tour le tribut de leurs lumières et de leurs travaux, dans ces diverses sciences que M. le comte Portalis définissait naguère et si justement les maîtresses branches des connaissances humaines. Pour la philosophie, MM. Cousin, Damiron et de Rémusat; MM. Guizot, Thiers, Mignet et Michelet, pour la morale; MM. Rossi, Passy, de Tocqueville, de Beaumont et Blanqui, pour l'économie politique; et, enfin, pour la législation, MM. Portalis, Troplong et Dupin; tels sont, pour ne pas les nommer tous, les hommes dont les communications viennent enrichir les livraisons mensuelles du compte rendu de l'Académie.
L'Académie des Sciences morales et politiques, cette institution dont la France peut être fière, car elle nous appartient en propre, et les étrangers nous l'envient, compte aujourd'hui dans son sein presque toutes les notabilités parlementaires. C'est un terrain neutre où elles viennent se réunir, sans acception de partis, et dans des vues purement scientifiques; tout accès est rigoureusement fermé aux coteries et aux passions politiques. Là se discutent chaque semaine, sans arrière-pensée, avec bonne foi, et toujours dans un but d'application pratique, les questions les plus considérables de notre temps: hier, la liberté d'enseignement; aujourd'hui, la réforme pénitentiaire. Ces hommes, que nous voyons si divisés ailleurs et engagés dans des luttes ardentes au sein de nos assemblées politiques, viennent demander à la philosophie, à la morale, à la législation, à l'histoire et à l'économie politique, des enseignements profitables et des applications salutaires. Ils s'étudient à propager le goût et la culture de ces sciences qui ne sont en réalité que l'expérience appliquée à l'étude de l'homme et des sociétés civiles, et à leur imprimer, autant que possible, cette unité de direction et cette harmonie de doctrine qui peuvent seules les porter au plus haut degré de perfection. C'est ainsi que l'Académie comprend sa mission, et qu'elle contribue puissamment à l'amélioration morale et au bien-être matériel des sociétés.
Il ne nous serait pas possible, sans excéder les limites que nous devons nous prescrire, de jeter même un rapide coup d'œil sur tous les mémoires et documents réunis dans les quatre premiers volumes du compte rendu; le nombre en est considérable; la critique pourrait signaler plusieurs communications peu dignes assurément du figurer dans une collection qui doit être, ce nous semble, exclusivement réservée à des travaux d'une véritable valeur. MM. Loiseau et Vergé ont donne droit de cité à certains mémoires qu'il eût été de bon goût d'élaguer de leur recueil; peut-être les exigences académiques leur serviraient-elles d'excuse; mais, à notre sens, ils ne sauraient être trop sévères dans l'admission des mémoires qu'ils croient devoir publier; cette sévérité, nous la leur demandons dans l'intérêt même de la dignité du corps savant dont ils sont les organes. A côte de ces travaux vraiment nuls et insignifiants, nous aimons à nous reporter aux communications fort intéressantes de MM. Mignet, Cousin, Portalis et Troplong, sur divers points de philosophie, d'histoire et de législation. La section d'économie politique est dignement représentée dans les livraisons du compte rendu par MM. Hippolyte Passy et Blanqui, auxquels MM. Loiseau et Vergé ont emprunté des travaux d'une grande portée, et qui suffiraient à eux seuls au succès de leur recueil Le compte rendu de l'Académie publie régulièrement chaque mois: 1º un bulletin exact et détaillé de toutes les séances; 2° le texte ou au moins l'analyse très-développée des mémoires et autres travaux communiqués à l'Académie; 3º les rapports sur les ouvrages présentes et sur les concours annuels, les discours prononcés aux séances publiques et les notices biographiques lues par M. le secrétaire perpétuel; 4° enfin, les discussions qui s'engagent entre les membres de l'Académie dans le cours des séances ordinaires. Le résumé de ces discussions presque toujours improvisées est, à coup sûr, la partie la plus difficile de la lâche que MM. Loiseau et Vergé se sont imposée; jusqu'à ce jour, ils ont su l'accomplir avec un tact et une mesure qui méritent tous nos éloges.
L.
Albums sur les Expositions de Peinture, années 1840, 1841, 1842, 1843 et 1844. Préface, par M. le baron Taylor; texte, par MM. Augustin Challamel et Wilhelm Tenant. --Paris. Challamel.--Le Salon de 1844 28 fr. papier blanc; 32 fr. papier de Chine.
Depuis vingt années, l'art de la peinture a subi, en France, une immense révolution. Les grandes toiles deviennent de plus en plus rares. Les artistes ont cessé de travailler exclusivement pour des édifices ou pour des palais. Ce ne sont plus seulement les rois et les grands seigneurs qui achètent des collections de tableaux. Chaque bourgeois un peu riche a son musée. Or, comme les galeries de la classe moyenne n'ont jamais de proportions monumentales, la plupart des peintres ont dû, par nécessité plus encore que par goût, renoncer à la grande peinture religieuse et historique, et composer des tableaux aux de genre ou des paysages qui pussent trouver facilement une place dans les salons de leurs acquéreurs. Qu'en résulte-t-il? Autrefois, un grand tableau justement renommé ornait un édifice public ou privé, dont l'entrée n'était jamais interdite, soit au public, soit aux artistes: aujourd'hui, à peine le salon est-il fermé, une foule de petits chefs-d'œuvre disparaissent sans qu'il soit possible de retrouver leurs traces, sans que leur possesseur jaloux permette à son plus ardent admirateur d'en étudier la couleur et la composition.
La publication entreprise depuis plusieurs années par M. Challamel a eu pour but, nous n'en doutons pas, de remédier en partie à ces graves inconvénients. Tous les tableaux, toutes les sculptures qui ont attiré au salon l'attention des vrais connaisseurs, M. Challamel les reproduit dans ses albums sur les expositions du peinture. Des artistes habiles sont chargés de les dessiner, de les lithographier et de les graver. Un texte explicatif, rédigé par deux jeunes écrivains de goût et de talent, accompagne chaque planche. Ces albums, commencés en 1840, et continués depuis avec un succès toujours croissant, formeront un jour une curieuse histoire de l'art de la peinture et de la sculpture au dix-neuvième siècle. Jugés à un point de vue moins sérieux, ils composent la plus charmante collection de dessins qui puisse orner la table d'un salon élégant ou les rayons d'une bibliothèque d'élite.