Courrier de Paris.
Nous avons eu, depuis quelques jours, à pleurer plus d'un mort regrettable; les uns ont laissé après eux, comme le lieutenant général comte Pajol, le souvenir d'une vie éclatante; tout le pompeux et bruyant cortège des grandes existences et des grandes renommées les a suivis et accompagnés jusqu'à la tombe; les drapeaux flottants, les tristes fanfares, le roulement lugubre des tambours voilés, les croix et les cordons, les faisceaux, l'escorte militaire, la longue file des voitures armoriées, et la foule se pressant au passage de ces splendeurs terrestres si voisines du néant.--Les autres, pour avoir vécu avec moins de bruit, pour être morts avec plus de modestie, n'en laissent pas moins une mémoire douloureuse et chère, où revit tout l'honneur d'une existence marquée par la distinction du talent et par la pureté du caractère.--Ainsi presqu'en même temps que le brillant et héroïque général de l'empire, un homme modeste, un simple artiste, frappé subitement, rendait le dernier soupir. Sans doute, sa dépouille mortelle n'a pas reçu les splendides témoignages qui ornent les trépas fameux, mais il y avait dans les regrets profonds et nombreux qui se pressaient autour du cercueil de l'artiste, dans l'attestation que les éloges et les larmes de ses amis et de sa famille donnaient de sa vie laborieuse, honorable, intelligente, et de sa bonté, je ne sais quoi de plus touchant et de plus désirable que toutes les magnificences possibles.
L'homme ainsi pleuré avait été un des artistes les plus distingués de l'empire et de la restauration, et jusqu'en ces dernières années, Jacques (Nicolas), peintre en miniature, avait conservé sa réputation en même temps que toute la vigueur et toute la finesse de son talent: privilège que ne gardent pas toujours, dans l'âge avancé, les artistes naguère les plus forts et les plus habile; au temps de la jeunesse et de la maturité! Décadence prématurée qui a jeté la désolation dans plus d'une âme de peintre ou de poète! ruines douloureuses! spectacle attristant du corps survivant à l'esprit, de l'oubli précédant le silence de la tombe! cruel et amer regret d'un talent vaincu par la vieillesse, que du moins Nicolas Jacques n'a pas ressenti.
Il était né à Nancy en 1780. Des revers de fortune l'obligèrent à quitter sa famille de bonne heure et à chercher ailleurs un sort plus favorable. A treize ans, Jacques arriva à Paris, sans appui, sans argent; à treize ans, remarquez-le bien, c'est-à-dire dans un âge encore tout voisin de l'enfance, Jacques puisa dans son malheur et dans l'honnêteté de ses sentiments naturels, une force et une résolution qui de l'adolescent tirent un homme; déjà son goût pour la peinture s'était éveillé; il en suivit la pente, et par je ne sais quel heureux coup de fortune, le pauvre enfant parvint à entrer dans l'atelier de David. Là, il étudia avec ardeur sous l'œil du maître, et le maître le distingua bientôt. David rêvait pour Jacques la brillante renommée du peintre d'histoire.
Les études persévérantes, les remarquables progrès de l'élève semblaient promettre de justifier bientôt ce rêve bienveillant par une heureuse réalité; mais la pauvreté était là qui frappait tous les matins au chevet du jeune artiste; la pâle pauvreté lui conseilla de quitter les songes et les horizons infinis, pour se borner à une partie de l'art moins éclatante, mais plus propice aux bourses désertes et aux affligés. Jacques quitta la grande toile pour la miniature.
Isabey lui donna des leçons, Isabey, le peintre élégant des fins visages et des gazes légères; Jacques devint bientôt l'égal de ce maître et partagea son crédit et son succès Les célébrités de ce temps guerrier allèrent ainsi d'Isabey à Jacques, du pinceau de Jacques au pinceau d'Isabey; rois, reines. héros de la victoire et de la guerre, héroïnes de la grâce et de la beauté. Jacques eut affaire à toutes les renommées de cet âge héroïque, aux plus redoutables comme aux plus charmants; pas un doux nom, pas un nom illustre ne manque à l'honneur de son pinceau: Joséphine, Hortense, la princesse Borghèse, Bernadotte, le grand duc et les princesses de Bade, Cherubini, mademoiselle Mars, dont Jacques a laissé un admirable portrait, qui lui valut, en 1810, la grande médaille d'or impériale. Que sais-je encore? Cuvier, madame de Lavalette, le général Foy, Benjamin constant, les princes de la branche aînée, les princes de la maison d'Orléans, mademoiselle Rachel; et, ici même, les lecteurs de l'Illustration ont pu voir un portrait de l'amiral Dupetit-Thouars reproduit d'après une excellente miniature du regrettable artiste.
Ce long et persévérant succès, qui suivit Jacques dans tout le cours de sa vie, ne fut que la juste récompense d'un talent plein de conscience et de délicatesse: dans un genre où l'habileté tient trop souvent lieu d'étude et de science, Jacques sut apporter les pures traditions du dessin correct et savant; sa manière offrait une alliance exquise de la sévérité du goût antique, restauré par David, avec la finesse et la grâce du pinceau d'Isabey.
Jacques ne fut pas seulement un remarquable artiste: il fut un excellent homme, doux, bienveillant, amoureux de son art, plein de sentiments et d'affections intimes, d'une rare modestie qui laissait aux autres le soin de deviner tout ce qu'il valait; il avait gardé ces traditions de politesse exquise qui s'en vont de jour en jour et qu'il faut regretter.--Jacques comptait,--bel éloge!--beaucoup d'amis sincères; les plus illustres artistes l'estimaient et l'aimaient; tous, amis et artistes, lui ont donné un adieu triste et cordial; et tous s'accordaient à dire, autour de sa tombe, qu'il était difficile d'être plus regrettable et d'avoir été meilleur.--Et si l'on s'étonne que nous ayons parlé si longtemps d'un modeste peintre en miniature, nous demanderons qui donc mérite mieux l'attention que ces hommes de probité et de cœur qui ont fait leur situation et se sont élevés par la lutte et le travail; nous demanderons qui donc est plus digne d'être loué, au moment de la mort, que ces âmes simples et candides qui ont employé leur vie à prouver beaucoup de talent et à sembler, eux seuls, ne pas s'en apercevoir.
Telle est la vie, tel est Paris; on quitte une tombe pour aller saluer un berceau; on se détourne d'une douleur et l'on rencontre un plaisir; la couronne de fleurs riantes croît à côté de la couronne de deuil, et le rire côtoie les larmes.
Nous voici au Théâtre-Italien, c'est-à-dire dans la vie insouciante et mondaine, dans la vie qui se croit éternelle parce qu'elle sourit et qu'elle se pare de coquetterie et de plaisir. O mes frivoles Parisiennes! de ces frais bouquets, combien seront encore parfumés demain? laquelle de ces guirlandes qui ornent votre front ne sera pas fanée? lequel de ces sourires, laquelle de ces jeunesses, laquelle de ces beautés vivra dans dix ans?
Cependant nous n'entrons pas dans la salle; nous en sortons, au contraire. La représentation vient de finir: Lablache et Grisi ôtent leur rouge; Persiani a reçu son ondée, son déluge, son cataclysme de bravi et de couronnes. La toile est baissée, le lustre éteint, l'orchestre muet; l'ouvreuse met sa clef dans sa poche et empile ses petits bancs, et la foule se retire lentement par les étroits corridors et les vastes escaliers.
La sortie du Théâtre-Italien.
La sortie du Théâtre-Italien est une seconde représentation d'un genre différent, mais plus varié, plus piquant, plus curieux que la véritable comédie dont nous venons de voir la fin.--C'est à ce moment de la sortie du Théâtre-Italien qu'il est bon de prendre sa place, et de se donner la récréation d'un intermède divertissant: que de fatuités plaisantes! que de prétentions ridicules! que de douairières affectant des airs de printemps! que de Thersytes qui prennent des attitudes d'Achilles! que de Vulcains qui se croient des Mars et des Apollons! Mais à côté de cette fantasmagorie grotesque, le pied fin, le regard vif et prompt, le sourire enivrant, la jeunesse, la coquetterie, la beauté, les secrets mystères, les coups d'œil furtifs, le goût exquis, la molle élégance, toutes les grâces et toutes les séductions dangereuses, rien n'y manque. Cette foule charmante et parée s'abrite sous les hauts péristyles: les diamants étincellent, les fleurs brillent de leur éclat diapré et répandent leurs parfums; le velours, la soie, sont jetés par une main courtoise sur les blanches épaules pour les garantir du froid et les abriter; on s'agite, on se regarde, on s'interroge, on se donne de charmantes petites poignées de main, souvent bien traîtresses; on s'extasie sur la cavatine de Grisi; on se pâme d'admiration au nom de Persiani; mille propos, mille riens, mille signes s'échangent et circulent; à demain! à ce soir! que vous êtes jolie! quelle robe, divine! bonsoir, cher! adieu, très-chère! ne m'oubliez pas! oui! non! je vous attends!... et tous les petits complots et les petits crimes qui se préparent tout bas, pour le lendemain, et s'ourdissent à l'oreille.
Cependant le chasseur, le groom, le valet de pied, s'écrient: «Voilà la voiture de madame!» Et madame passe d'un pied léger à travers la foule qui s'entr'ouvre, et dit: «Qui est-ce? La connaissez-vous? il me semble que je l'ai déjà vue quelque part!» Mais déjà madame est bien loin, emportée par ses chevaux rapides. Ici, on se jette, dans le simple fiacre, là dans l'humble citadine; plus loin, on tente le pavé d'un pas économe et prudent, et s'il n'est pas trop orné de boue ou de pluie, on y risque sa chaussure; et ainsi, cette multitude disparaît peu à peu, les uns à pied, les autres à cheval; ceux-ci sur les coussins d'un agréable équipage, ceux-là sur la semelle de leurs bottes et de leurs souliers. Bientôt tout est dit; on n'entend plus que les derniers bruissements d'un fiacre retardataire, mourant peu à peu et s'éloignant sur le pavé des rues voisines... Et soudain tout ce monde éclatant a disparu, tout le bruit merveilleux a cessé, et le noir fantôme du Théâtre-Italien rentre dans son silence, dans sa solitude et dans sa nuit.
Puisque, nous en sommes aux cavatines, annonçons le prochain retour à Paris de madame Manuel Garcia; il y a dix-huit mois que madame Garcia nous a quittés pour nos voisins de l'entente cordiale; depuis dix-huit mois, l'heureuse cantatrice fait les délices de Londres; ce nom de Garcia porte bonheur! Ici, c'est la Russie qui s'y laisse prendre; là, et de l'autre côté du détroit, l'Angleterre s'y abandonne avec délices; madame Manuel Garcia a conquis à Londres des succès presque aussi éclatants que ceux obtenus à Saint-Pétersbourg par sa cousine Pauline Garcia.
--Notre parti est pris; dès que madame Manuel Garcia sera de retour, nous nous garderons bien de lui permettre de nous abandonner désormais.
Assez de Londres comme cela! songez un peu à Paris, s'il vous plaît, madame.
On assure que M. Victor Hugo se présente aux élections du neuvième arrondissement pour remplacer M. Galis, député démissionnaire; encore un poète qui déserterait la poésie pour la politique; pourquoi cette désertion funeste? nous ne manquons pas de députés: les députés pullulent: c'est une graine qui abonde et surabonde; elle pousse dans tous les sillons, dans tous les chemins, sous tous les pavés! Mais la graine de poète est rare. Pourquoi s'aventurer dans les champs infertiles du Palais-Bourbon? cette graine féconde et précieuse fleurit-elle dans les railways et sous les locomotives? Non, elle y meurt! Croyez-moi donc, poète, restez poète, et ne donnez pas un démenti à Dieu, qui vous a doué du plus beau don et du plus enviable!
M Pasquier, grand chancelier, a été dangereusement malade depuis deux mois; ses amis avaient de l'inquiétude; M. le chancelier annonce un bal pour le courant du mois prochain, un grand bal politique bien entendu; c'est un certificat de santé qu'il se donne.