Histoire de la Semaine.
Vue de la ville de Cosenza, Calabre.
Les débats parlementaires ne semblent plus, pour un certain temps, devoir remettre en question les existences ministérielles; la chambre des députés se livre uniquement à la discussion de propositions et de projets qui ne sont pas de nature à retarder de beaucoup la discussion du budget vers laquelle tous s'acheminent, les uns, pour plus de sûreté, les autres par conviction que la lutte doit nécessairement être ajournée. De son côté, la chambre des pairs paraît avoir résolu, nous ne savons par quelles inspirations, de ne s'occuper du projet de loi sur l'enseignement secondaire que quand sera passé le moment où il pourrait encore être porté utilement au palais Bourbon.--L'attention publique ne se concentre pas, elle ne s'alimente plus à l'intérieur, et les yeux de la France se portent autour d'elle. Les événements dont Cosenza et plusieurs autres points de cette partie de l'Italie ont été le théâtre, ont vivement préoccupé les esprits, comme ils auront éveillé la sollicitude de la diplomatie européenne.
Brigand calabrais.
Mais l'Angleterre, de son côté, a attiré bien des regards. Le cabinet de sir Robert Peel qui avait su résister aux attaques de ses adversaires politiques, voit aujourd'hui son existence compromise par les scrupules de philanthropes sincères, de méthodistes persévérants, auxquels, bien entendu, l'opposition n'a pas fait défaut. Le ministère a déclaré faire une question de cabinet, non-seulement du rejet de la proposition de lord Ashley, qui veut que les jeunes personnes au-dessous de dix-huit ans ne soient tenues qu'à un travail de dix heures par jour dans les manufactures, mais même de celui de toute proposition qui, bien que moins restrictive, abaisserait cependant au-dessous de douze heures la durée du travail de cette classe d'ouvrières, ainsi fixée par le projet ministériel. Ce n'est qu'après les vacances de Pâques que s'engagera cette lutte nouvelle. Lord Ashley lui-même, qui s'est vu vainqueur dans une première rencontre, ne se flatte pas d'un succès final. La haute aristocratie a trop de capitaux engagés dans l'industrie pour que toute tentative afin de limiter le travail ne lui donne pas des inquiétudes sur leur produit, et ne la détermine pas à user de toute son influence dans le but de conjurer ce résultat. Elle a fait observer que quand on limite le travail des enfants, on n'agit que très-indirectement sur le travail des hommes, les ouvriers des filatures pouvant employer pendant la journée, pour les seconder dans leur lâche, deux relais d'enfants;
Paysan calabrais. mais les jeunes personnes du quatorze à dix-huit ans sont déjà des ouvrières faites, les unes conduisent des mull-jennys, les autres surveillent métiers à tisser, d'autres encore sont employées à carder ou à préparer le coton. Pour elles, la durée du travail est nécessairement la même que pour les hommes; car la vapeur donne le mouvement à toutes les machines, et appelle le concours de tous les ouvriers à la fois. Régler le travail des femmes dans les manufactures, à une époque où l'on compte autant de femmes que d'hommes employés, c'est limiter la durée du travail pour la population laborieuse tout entière; c'est intervenir de la manière la plus directe dans la liberté des transactions, c'est interdire au manufacturier d'exercer son industrie comme il l'entend, et priver l'ouvrier adulte de donner à son travail, qui est son unique propriété, la valeur ainsi que l'efficacité qu'il pouvait avoir. Les partisans du statu quo, ou tout au moins de la latitude laissée par le bill de sir James Graham, ajoutent que l'Angleterre, en imposant de pareilles restrictions à ses manufactures, leur rendrait la concurrence plus difficile avec les peuples étrangers, et que cette considération doit être d'un grand poids dans une contrée où les industries qu'il s'agit de réglementer exportent annuellement une valeur de 35 millions sterling sur 44 millions sterling représentant l'exportation des produits fabriqués. Enfin, selon eux, si l'on restreint la liberté des manufacturiers, on sera forcément amené à mettre des bornes à la puissance paternelle; et à la place de cette indépendance dont jouissait l'industrie dans ses transactions, on aura l'intervention universelle de l'État, à qui cette tutelle imposera une effrayante responsabilité. Cette responsabilité, lord Ashley et ses amis estiment qu'un État ne doit pas l'envisager avec effroi, mais comme un devoir, toutes les lois qu'il s'agit de défendre les générations à venir contre les infirmités, les maladies qui affligent et atrophient les populations des grands centres manufacturiers de l'Angleterre.--Après Pâques, viendra également le développement et la discussion d'une motion de lord Palmerston, qui n'est pas moins dirigée contre la France que faite dans le but d'augmenter les embarras du cabinet anglais. En voici le texte: «Une humble adresse devra être soumise à la reine pour lui représenter que la chambre, partageant l'horreur profonde du peuple anglais pour la traite des noirs, prie très-instamment Sa Majesté de ne consentir à aucune altération ni modification des traités maintenant en vigueur entre Sa Majesté et les États étrangers, pour la suppression de la traite, altérations ou modifications qui, en affaiblissant les moyens tirés de, ces traités pour empêcher les actes de piraterie, pourraient tendre à faciliter la perpétration de ce crime détestable.» Lord Palmerston a calculé que le parti philanthropique et le parti religieux ayant avec le ministère le démêlé que nous venons d'exposer, et devant bien probablement être amenés à lui céder sur ce point, se montreraient plus exigeants sur un autre, si on le leur fournissait, et que lord Aberdeen recevrait d'eux l'injonction formelle de maintenir intacts les traités contre lesquels les chambres françaises protestent, et dont elles demandent la révision.
O'Connell vient de retourner à Dublin après avoir vu les meetings succéder aux banquets et les ovations aux triomphes. La population libérale de Liverpool notamment lui a témoigné avec enthousiasme, combien elle sympathisait à la cause de l'Irlande et condamnait les procédés employés dans le dernier procès d'État. L'habile orateur a très-adroitement exposé la conduite nouvelle que lui imposaient ces dispositions bienveillantes d'une aussi grande partie de la population anglaise envers son pays, et proclamé, que la confiance dans un prochain avenir viendrait désormais prendre dans le cœur de ses compatriotes la place du désespoir.--C'est vers le 15 de ce mois que la sentence doit être prononcée dans le procès de l'Association. S'il y a condamnation, O'Connell en appellera à la chambre des lords, ce qui sera pour le ministère un embarras nouveau, et ce qui fera naître la délicate question de savoir si l'on devra regarder cet appel comme suspensif. Cela n'a lieu d'ordinaire que pour la peine de mort; mais on aura à se demander s'il n'y a pas plus d'inconvénient encore à exécuter la loi et la sentence, qu'à laisser sommeiller l'une et il ajourner l'autre.--Des nouvelles de Cardigan annoncent que Rébecca et ses filles viennent de nouveau de donner signe de vie, et que, dans une sortie, elles ont démoli complètement une barrière d'Aberystwith.
La constitution que la Grèce s'est donnée a, comme nous l'avons déjà fait voir, emprunté quelques-uns de ses articles à notre Charte de 1830; mais dans quelques autres elle a fait revivre des souvenirs de l'ancienne Grèce, et adopté des usages que beaucoup voudraient voir établir chez nous. Ainsi elle a consacré pour chacun le droit de publier, même par voie de harangue, ses opinions. C'est une restauration du Forum. Les bornes pourront devenir des tribunes, et faire concurrence à la presse. En limitant à trois années la durée du mandat législatif, elle a aussi établi que les députés recevraient, pendant la durée des sessions, une indemnité mensuelle de 250 drachmes. Le 16 mars, cette constitution a été acceptée par le roi.
En Espagne, Carthagène s'est rendue à discrétion, s'en remettant à l'humanité de la reine. Malheureusement, Roncali en a jusqu'ici été le ministre, et l'on sait comme il l'a pratiquée.--A Barcelone, les autorités ont fait trêve aux exécutions pour assister en grande pompe à l'exhumation des restes de S. A. R. le prince de Bourbon-Conti, que S. M. Louis-Philippe a désiré voir transférer dans les caveaux de Dreux. Le cercueil a été remis, après la cérémonie religieuse, sur le bateau à vapeur le Lavoisier, dont les batteries ont fait entendre des salves répétées par les autres navires.--A Madrid, où l'on a fait, courir des bruits d'amnistie et de révocation des mesures exceptionnelles, bruits accueillis jusqu'ici avec une incrédulité que le passé ne justifie que trop, la mort de M. Arguelles est venue donner lieu à une manifestation assez significative, M. Arguelles, qui était, âgé de soixante-dix ans, était, on le sait, un des auteurs de la constitution de 1812. C'était un homme d'une grande érudition, d'une parfaite intégrité, auquel ses adversaires ne reprochaient guère que son inébranlable fixité dans les principes qu'il avait adoptés dès le commencement de sa carrière. Une seule fois il avait rempli des fonctions ministérielles; c'était à l'époque constitutionnelle de 1820 à 1823. Depuis 1836, il avait été, aux cortès, un des chefs du parti progressiste, et sous la régence d'Espartero, il a occupé la première charge du palais, celle de tuteur de la reine. Enfin, aux dernières élections de la province de Madrid, il avait été élu en concurrence et à l'exclusion de M. Mariniez de la Rosa. Son convoi, qui a eu lieu quelques jours après l'entrée de la reine Christine, qu'on s'était arrangé pour rendre triomphale, avait attiré un grand concours de citoyens. Les cris de Vive la constitution! se sont fait entendre avec énergie et ensemble, et la troupe, qu'on avait mise, sous les armes et qui se tenait prête, ayant de son côté fait entendre le cri de Vive la reine! le cortège a répondu par celui de Vive la reine constitutionnelle! Cette circonstance a pu prouver aux dictateurs que l'esprit public n'était ni éteint ni bien profondément endormi, et qu'il y aurait encore beaucoup à faire si l'on comptait sur les fusillades pour en finir avec lui.
Notre chambre des députés a continué à discuter successivement les propositions dont elle avait été saisie et que nous avions fait connaître. La proposition de M. de Saint-Priest, relative à une réforme postale, est venue la première et a été prise en considération à une grande majorité, bien que M. le ministre des finances l'ait combattue avec vivacité, prétendant que la question n'était pas suffisamment étudiée. Nous avons dit que nous reviendrions avec détails sur ce sujet.--La Chambre a mené à fin et a voté, en lui faisant subir des amendements, la proposition de MM. Mauguin, Tesnière et Lasalle, relative à la falsification des vins. Elle a décidé que le simple mélange de l'eau avec le vin, quand il ne serait point pratiqué sur la demande expresse de l'acheteur, serait considéré comme falsification, et que, dans ce cas, les vins saisis seraient attribués aux hospices et bureaux de bienfaisance. Cette proposition, adoptée, va être portée à la chambre des pairs, et pourra devenir loi cette année. Ce sera fort bien sans doute, mais restera la partie la moins facile de la besogne: la vigilante surveillance à exercer de la part de l'administration et la sévère exécution des prescriptions de cette loi.--M. le ministre des finances, qui avait déclaré la question de la réduction de la taxe des lettres insuffisamment étudiée, a combattu la proposition du remboursement ou de la conversion de la rente 5%, faite par M. Garnier-Pagès, en la présentant comme une mesure inopportune. Plus heureux en cette nouvelle fin de non-recevoir qu'en la précédente, M. Lacave-Laplagne a eu, en faveur de son dire, une majorité de quatre voix. C'est un assez singulier triomphe pour lui et pour M. Duchâtel, qui en d'autres temps ont si hautement proclamé le droit et l'urgence de cette opération. Mais, dira-t-on, les temps ont pu changer, et l'à-propos n'être plus le même. M. Gouin a parfaitement répondu à cette objection et a démontré très-clairement que, soit que le gouvernement ait besoin, soit qu'il n'ait pas besoin de réaliser l'emprunt volé, il a intérêt à ce que les valeurs qui sont sur le marché soient à leur véritable prix, et que la situation dans laquelle on laisse le cinq pour cent empêche le trois pour cent d'atteindre son taux, nous dirons en quelque sorte logique, et qu'elle rendrait un emprunt beaucoup plus onéreux pour le trésor, s'il avait à y recourir; car au lieu de placer son trois pour cent au pair, où il devrait être, il ne trouverait preneur, dans l'état actuel des choses, qu'entre 80 et 85%, différence énorme. Encore une question laissée sans solution, et qui se représentera pour être enfin adoptée dans des circonstances peut-être moins favorables.--La proposition de M. Chapuys de Montlaville, relative à la suppression du timbre des journaux et feuilles périodiques, est venue ensuite à discussion sur la question préalable de savoir si la Chambre la prendrait ou non en considération. Nous avons dit déjà l'intérêt, l'utilité, l'importance de cette mesure; nous avons dit aussi, ce que personne ne doit se dissimuler, que la concurrence qu'elle ferait naître lancerait les feuilles existant aujourd'hui dans une carrière où l'on n'entrevoit que l'inconnu. Cette situation n'a néanmoins nullement ralenti le zèle des enchérisseurs dans deux adjudications qui viennent d'être récemment faites de deux des plus anciens organes de la presse quotidienne, le Constitutionnel et le Commerce. Le premier, qui ne comptait guère plus de 5,000 abonnés, a été adjugé, moyennant 452,500 fr., à une société nouvelle dans laquelle entrent les deux tiers des anciens propriétaires. Ce journal conserve la ligne politique qu'il a précédemment suivie, et des améliorations intelligentes apportées par son habile directeur à la variété de sa rédaction, élargiront à coup sûr sa publicité. Quant au Commerce il a été vendu 517,000 fr. à une société étrangère à celle qui le possédait antérieurement. Un publiciste qui était, il y a peu de mois, rédacteur d'une feuille ultraministérielle, en devient le rédacteur en chef. Toutefois, une des convictions de ce nouveau directeur paraît être qu'en commençant du moins, il faut chercher une transaction entre l'opinion de ses abonnés et les siennes propres. C'est un traité de commerce que ceux-ci pourront bien ne pas ratifier, et avant peu sans doute le rédacteur reprendra la franchise de son ministérialisme, comme les lecteurs auront pris le chemin de quelque autre bureau de journal quotidien. Mais revenons à la proposition. Elle a été développée avec netteté par son auteur, qui a fait valoir les nombreuses considérations qui plaident en sa faveur. M. Lacave-Laplagne, qui se trouve en ce moment appelé à faire la chouette à toutes les réformes demandées, a combattu celle-ci dans l'intérêt du trésor, argument qui était prévu, et aussi dans l'intérêt de la presse départementale, qui ne s'attendait sans doute pas à avoir M. le ministre pour défenseur, et qui ne paraît pas, aux hommes qui connaissent bien la matière, moins intéressée que la presse parisienne à ce que les entraves à toute publication périodique soient diminuées. M. de Lamartine a prononcé, en réponse au ministre, un discours qui a produit beaucoup d'effet. Toutefois, l'excellence de la cause et l'habileté de ses avocats n'ont valu à la question qu'une bien étroite majorité: 146 voix contre 140.
Le ministère a senti que ses adversaires pourraient donner pour une preuve de son insuffisance le parti que prenaient des députés de toutes les fractions de la Chambre, de venir, sur une foule de questions importantes, suppléer à son inaction et à son silence, par une initiative dont l'exercice ne doit nas dispenser le gouvernement du soin, du devoir d'user de la sienne. M. le ministre du commerce a donc présenté un projet qui intéresse toutes les industries, un projet de loi de douanes. Il l'a fait précéder d'un exposé statistique de notre commerce extérieur et de son mouvement depuis un certain nombre d'années. Il faut le dire, M. Cunin-Gridaine n'est pas arrivé à rendre acceptable pour tout homme sérieux que les résultats commerciaux obtenus soient satisfaisants pour la France. Pour dissimuler une diminution de 116 millions survenue dans nos exportations dans l'exercice de 1842 comparé à 1841, M. le ministre fait observer que cette année 1842 est encore supérieure à la moyenne des années précédentes. Cela est incontestable; mais avec une population qui s'accroît, avec une industrie qui redouble d'efforts, avec des marchandises dont les prix baissent tous les jours, il n'y a pas vanité à tirer de la comparaison du présent au passé; il y a à déplorer au contraire que la France n'ait pas vu ses exportations s'accroître dans la proportion qu'ont atteinte toutes les autres puissances de l'Europe.--La France a des traités de commerce ou de navigation avec quinze nations indépendantes: deux dans le Levant, sept en Amérique, et six en Europe. Pour prouver que nous avons retiré un grand profit de ces traités. M. le ministre du commerce établit d'une part que les États avec lesquels nous avons des conventions commerciales n'ayant qu'une population de 105 millions d'habitants, nous apportent 529 millions de leurs produits, en reçoivent 357 millions des nôtres, et donnent lieu à un mouvement maritime de 1,600,000 tonnes; tandis que, d'autre part, les pays avec lesquels nous n'avons aucun traité, bien que comprenant une population de 531 millions d'habitants, ne nous offrent que pour 243 millions de leurs produits, ne consomment des nôtres que pour 172 millions et n'alimentent qu'un mouvement maritime de 745,000 tonneaux. Pour faire crouler tout ce raisonnement de M. Cunin-Gridaine, pour montrer ce que valent ces chiffres, il suffit de dire qu'on comprend, dans ces 551 millions d'habitants, les 360 millions qui peuplent le céleste empire. Le rapprochement fait par le ministre sert uniquement à prouver que nous avons traité avec les peuples les plus riches, avec ceux que la nature même des choses appelait à commercer avec nous; mais cela ne prouve pas que les traités passés l'aient été avec une véritable entente de nos intérêts commerciaux, et qu'ils nous assurent des avantages égaux à ceux qu'ils offrent aux autres nations contractantes. Le contraire est malheureusement démontré par le mouvement de nos exportations, qui ne s'est accru que de 6% seulement depuis douze ans, tandis que leurs importations chez, nous ont augmenté de 114 pour 100. Quelque large que soit la part que l'on voudra faire aux matières premières, il demeurera toujours une énorme disproportion. Les résultats ne nous ont pas été moins désavantageux sous le rapport de la marine: notre navigation, dans nos relations avec les pays auxquels nous sommés liés, n'a augmenté, pendant la dernière période de douze ans, que de 36 pour cent, tandis qu'ils ont triplé la leur; au contraire, notre navigation, avec les autres pays, a augmenté de 46 pour 100, tandis que la navigation rivale a augmenté de 36 pour 100 seulement. C'est surtout dans nos relations avec l'Angleterre et les États-Unis, auxquels nous sommes liés par un traité de réciprocité, que l'infériorité de notre pavillon ressort de la manière la plus fâcheuse pour un des principaux éléments de notre force nationale. Du reste, tout ceci n'est que la critique des actes précédents et de l'exposé qui, maladroitement, les glorifie. Quant au projet en lui-même et à ses dispositions, nous aurons l'occasion de l'examiner, si tant est que, comme la loi sur l'enseignement secondaire, il n'ait pas été présenté uniquement pour faire prendre patience à des réclamations sur lesquelles on craint de prononcer.
M. le ministre des travaux publics mène de front la présentation de projets de chemins de fer à la chambre des députés, et la discussion à la chambre des pairs d'une loi sur la police de ces grandes voies de communication. Le ministère avait présenté un projet, la commission du Luxembourg en avait substitué un autre; la Chambre en vote en ce moment un troisième. Nous désirons vivement que de ce conflit sorte une loi qui ne laisse pas l'État à la merci des compagnies.--Des souscriptions sont ouvertes de tous côtés pour la formation de sociétés pour l'exploitation des lignes proposées ou qui restent à proposer. Nous ne savons pas si ces réunions capitalistes et d'actionnaires accepteront le sine qua non de M. Dumon, ou s'il aura à recourir à la faculté qu'il avait inscrite dans chaque projet d'achever, aux frais de l'État, les lignes votées. Nous le verrions, sans regret aucun, amené à cette nécessité.
La chambre des pairs a voté la loi sur la chasse. Nous signalerons quelques-unes des modifications qu'elle a introduites. Elle a restitué à la caille son droit et son titre d'oiseau de passage que la chambre des députés lui avait contestés, malgré l'autorité de Buffon.--La chasse à la chanterelle a été mise hors la loi.--Enfin, ce qui est plus grave, par l'espèce de conflit qui se trouve élevé avec la chambre des députés, les forêts de la couronne qui avaient été soumises comme toutes les autres, par cette dernière assemblé, aux prohibitions de chasse en certaines saisons, en ont été exceptées au Luxembourg. La loi va donc être rapportée au palais Bourbon, où elle fera naître probablement une discussion assez vive.
Quelques mesures émanant du ministère de la guerre ont paru depuis quelque temps peu politiques et ont été du moins peu sympathiques au sentiment national. Comment la sage réflexion qui l'a porté à ne pas faire de l'obtention du brevet de bachelier une condition comme il se proposait de l'exiger, mais seulement un titre pour l'admission à l'École polytechnique, comment l'esprit qui lui a dicté cette concession bien entendue aux réclamations de la tribune et de la presse ne l'a-t-il pas détourné d'autres actes d'un effet tout contraire? Nous ne voudrions pas croire, bien qu'on nous le garantisse cependant, que les inspecteurs généraux ont reçu l'ordre de ne plus présenter pour la sous-lieutenance aucun sous-officier ayant atteint trente-cinq ans, ce qui rendrait par le fait l'épaulette presque inabordable à quiconque n'aurait pas passé par l'École militaire. Mais la mesure qui est venue frapper le lieutenant général de Piré, mais celle qui a infligé un traitement inhumain à un jeune caporal, fils d'un brave officier, qui n'a eu que le tort de prendre part à la souscription de l'amiral Dupetit-Thouars, et cela avant le premier ordre du jour de son colonel; la dégradation de ce jeune militaire à la tête de son régiment, non pas pour avoir contrevenu aux ordres de son chef, qui n'avait, encore rien défendu, mais pour n'avoir pas voulu faire amende honorable; son envoi sur une charrette, escortée par la gendarmerie jusqu'à la Méditerranée, où il sera embarqué pour aller faire partie d'une compagnie disciplinaire de l'Algérie, tout cela rapproché du style des ordres du jour de M. Lefrançois, de ses menaces contre quiconque plaindra le caporal Hach, et cela est bien impolitique, bien peu de notre temps, et portera à faire croire à toutes les fautes qu'on voudra prêter à cette administration.
Nous avons annoncé plus haut la mort de M. Arguelles.--La chambre des pairs a perdu M. le marquis de Louvois, qui était en même temps membre de la commission administrative du Conservatoire royal de musique et des théâtres nationaux.--Enfin une nouvelle qui aura un grand retentissement dans l'Europe artistique est venue exciter les regrets tous les amis des beaux-arts: le célèbre sculpteur danois Torwaldsen est mort subitement à Copenhague. Il était allé, bien portant, au Théâtre-Royal, pour assister à une première présentation. Au lever du rideau, il a été frappé dune attaque d'apoplexie foudroyante dans la stalle où il était assis.
Une réunion des principaux éditeurs de Paris a donné lieu, jeudi dernier, à un projet qui n'était pas dans le programme de la séance, mais qui est cependant le résultat naturel d'une question toujours agitée dans les réunions de la librairie. On dit que les annonces, qui sont le moyen d'existence de presque tous les journaux et la source unique des bénéfices de ceux qui prospèrent, pèsent en grande partie sur cette industrie, obligée de faire appel ou public par ce moyen ruineux pour écouler ses produits. Un des éditeurs a proposé à ses confrères la fondation d'un journal politique quotidien, à 30 fr. par an, dans le format des journaux actuels, pour lequel il serait créé un capital de 500,000 fr., à la condition que tous les éditeurs de Paris s'engageraient à donner exclusivement à ce journal toutes leurs annonces. La combinaison qui sert de fondement à cette opération est ingénieuse et présente des chances certaines de succès. Il n'est pas jusqu'à la couleur politique du nouveau journal qui ne réponde parfaitement à toutes les conditions d'une immense publicité.
La proposition a paru réunir tous les suffrages des éditeurs présents, et son auteur a été invité à en arrêter les bases et à les soumettre à la librairie. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce projet, destiné à opérer une nouvelle révolution dans la presse périodique, même avant que la suppression prévue du droit de timbre, suppression qui, pour le dire en passant, permettrait au nouveau journal de réduire encore son prix, ne vienne changer toutes les conditions d'existence des journaux actuels.