La Semaine sainte à Rome.

C'est le dimanche des Rameaux que commencent, dans la métropole du monde chrétien ces cérémonies fameuses de la semaine sainte qui y attirent un si grand nombre d'étrangers et qui ont dû se célébrer cette semaine même, telles que nous avons eu le bonheur de les voir il y a deux ans, telles que nous allons essayer de les décrire; car depuis des siècles elles n'ont subi aucun changement important.

L'Église prend le deuil le matin du dimanche des Rameaux: les autels, les croix, les nuages sont recouverts de voiles violets; les célébrants portent des vêtements de même couleur. Ce deuil se prolonge jusqu'au Gloria in excelsis de la messe du samedi saint.

La première de toutes les cérémonies de la semaine sainte est celle de la bénédiction et de la distribution des palmes, faites par le pape à la chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre.

Lorsque Sixte V éleva sur la place de Saint-Pierre l'obélisque qui la décore, il défendit expressément à qui que ce fût de dire un mot sous peine de mort, de peur que les exclamations de la foule ne troublassent les ingénieurs ou n'empêchassent les ordres des chefs d'arriver jusqu'aux ouvriers. Cependant, à un certain moment, les cordes se relâchent, elles s'étirent, elles vont se rompre, et l'obélisque, en tombant, va se briser sur le pavé. «De l'eau sur les cordes», s'écrie une voix dans la foule; et cette heureuse idée, donnée par un jeune marin, est un trait de lumière; les cordes sont mouillées, elles se raffermissent, et l'obélisque est assis pour des siècles sur sa base de granit.

Ce marin s'appelait Bresca; il était de San-Rémo (États sardes).--Le pape, l'ayant fait appeler, lui demanda quelle récompense il voulait: «Je ne désire, répond il Bresca, que le droit de fournir seul des palmes à la ville de Rome le jour des Rameaux.» Depuis ce temps, lui et ses descendants ont toujours gardé ce privilège. Pie VII conféra de plus à perpétuité le grade de capitaine de marine au chef de la famille Bresca, et remplaça par une rente annuelle de 120 écus romains (642 fr.) le droit qu'ils avaient de faire entrer à Rome des bateaux de marchandises affranchies de tout tribut, ce qui avait fini par entraîner des abus sans nombre.

Le dimanche des Rameaux, à vingt et une heures et demie, le grand pénitencier se rend à son tribunal de pénitence, à Saint-Jean de Latran. Assis sans chape, et coiffé du bonnet carré de cardinal, il tient une longue baguette dont il frappe légèrement sur la tête, d'abord les prélats, puis les assistants accourus pour gagner l'indulgence de cent jours accordée à cet acte d'humilité. Si personne ne se présente ensuite à son confessionnal, il se retire en remerciant les prélats qui l'ont suivi... Le mercredi saint, la même cérémonie a lieu a Sainte-Marie-Majeure; le jeudi saint, à Saint-Pierre.

Le lundi et le mardi saints ressemblent à Rome, comme partout ailleurs, aux autres jours de l'année; seulement les églises sont plus fréquentées.

Bénédiction du pape le jeudi saint.

Les grandes cérémonies ne commencent donc que le mercredi saint aux Cendres, qui se chantent à la chapelle Sixtine, à vingt-deux heures, deux heures avant le coucher du soleil. Ce jour-là, le pape porte la chape de drap d'or rouge et la mitre d'argent; les, cardinaux sont en soutanes et en chapes violettes. Pendant le Benedictus, on éteint successivement douze des treize cierges allumés sur l'autel; et on place le treizième derrière l'autel, en commémoration de la défection des douze apôtres et de la fidélité de la Vierge. On chante ensuite le Miserere, qui est suivi de l'oraison dont les premiers mots sont Respice, quæ sumus. Le célébrant, toujours à genoux et la tête découverte, de même que les ministres, récite tout haut cette prière jusqu'au qui tecum, etc. Alors il baisse entièrement la voix.

«A peine la prière est-elle achevée qu'on entend, dit un ancien auteur, le bruit des baguettes qui frappent sur les sièges et sur les bancs, pour figurer l'ensevelissement du Seigneur. Souvent les poings se mettent de la partie; les enfants augmentent le carillon; et le peuple, dont la dévotion est presque toujours opposée aux lumières de bon sens, prend assez de goût à ce bruit pour ne pas le finir sitôt. Un acolyte l'arrête, en montrant le cierge qu'il avait caché sous l'autel. C'est le signal du silence.»

Cédons un moment la parole à un écrivain contemporain (1) qui nous fera le récit d'un épisode curieux des cérémonies du jeudi saint dans lequel il a joué un rôle.

Note 1: Rome et l'Italie méridionale; promenades et pèlerinages; par M. de. Sivry. 1 vol. in-8 orné de 16 belles gravures sur acier. Paris, 1844. Belin-Leprieur.

«Le jeudi saint, au matin, dit M. de Sivry, je me présentai à Saint-Marcel au Corso, église bâtie sur l'emplacement de la maison d'une pieuse dame romaine, nommée Lucine, près du temple d'isis Exorata. C'était ma paroisse à Rome, et je tenais à y remplir le devoir pascal. J'y communiai sans messe, comme c'est assez l'usage en Italie; d'ailleurs il n'y a, le jeudi saint, qu'une seule messe, c'est la messe chantée qui se dit vers dix heures.

«Si je n'avais pas été prévenu d'avance, j'aurais été fort surpris de voir, après ma communion, un sacristain déposer auprès de moi, sur la balustrade où j'étais agenouillé, un petit billet imprimé ainsi conçu:

Inceni quem diligit anima mea,
tenui eum, nec dimittam.

(Cant. Cant., cap. III, v. 4.)
Commun. Romæ Paschatis tempore,
in Ven. Ecclesia Parochiali S. Marcelli.
Ann. Domini 1844.
Fr. Philippus Mareschi, parachus.

«J'ai trouvé celui que mon cœur aime, je l'ai saisi,
et je ne le laisserai point s'échapper.»
(Cant. des Cant., ch. III, v. 4.)
«Communié à Rome, au temps de Pâques, dans la
vénérable église de Saint-Marcel.
L'an du Seigneur 1844.
F. Philippe Mareschi, curé.»

SS. Grégoire XVI, le pape actuel.

«Or, voici l'utilité de, ces billets. A Rome, où le pouvoir civil et la religion se prêtent un mutuel secours, il n'est pas rare de voir les peines ecclésiastiques appliquées souvent comme peines de police, et par contre coup la force publique venir au secours du prêtre qui ne peut parvenir à convaincre ses ouailles par l'ascendant de sa parole. Si l'excommunication frappe le gendarme qui ne fait pas bien son devoir, qui, par exemple, arrêterait un brigand dans un lieu d'asile, la prison menace de ses châtiments corporels celui qui, sans empêchement légitime et authentique, laisserait s'écouler les fêtes de Pâques sans satisfaire au commandement de l'Église. Voici à ce sujet comment les choses se passent: quelques jours avant le temps pascal, les curés s'en vont dans chacune des maisons particulières qui sont sous leur juridiction, pour avertir leurs paroissiens que le grand jour approche, et pour inscrire sur un registre les noms de quiconque est en âge de communier. Cet avis donné, et cette formalité remplie, chacun se conduit comme il l'entend; mais une ou deux semaines après la quinzaine de Pâques, les mêmes curés repassent dans les mêmes maisons et se font donner les billets de communion de tous ceux dont ils ont enregistré les noms. Alors malheur à qui n'a pas le sien (2)! il subit d'abord une vigoureuse réprimande, et son nom est affiché aux portes de l'église. A partir de ce moment, il est traité par ses amis et ses proches comme un excommunié; chacun refuse de partager avec lui le feu et l'eau; et si un employé du gouvernement se rendait coupable de cette faute, il serait immédiatement destitué. Cependant on lui laisse quelques semaines pour réparer sa faute. Si, après ce temps, il n'a point accompli le précepte, on l'emmène en prison, où il est éloigné de toutes les occasions du péché, et peut méditer à son aise sur la nécessité de rentrer en grâce avec l'Église. Ensuite on le conduit dans la maison des Exercices spirituels, où des prêtres zélés l'exhortent, le prêchent, le catéchisent, et il n'en sort enfin que bien et dûment confessé et communié.»

Note 1:Quoique ce billet ne soit pas nominal, le même ne peut servir à plusieurs, parce qu'il faut que chacun représente et comme le sien propre, et que d'ailleurs il y a peine d'excommunication pour celui qui ferait la fraude à cet égard.

Cependant la messe est terminée, la foule des fidèles accourue pour l'entendre sort en désordre des églises et se précipite pèle-mêle du côté de la place Saint-Pierre! Un seul cri s'échappe de toutes les bouches: La bénédiction! la bénédiction! Déjà les soldats du pape, cavalerie et infanterie, sont rangés en bataille sur la place; au-dessus de la colonnade servant d'avenue à Saint-Pierre, se pressent les étrangers curieux ou les Romains qui ont obtenu des entrées de faveur. Le peuple s'entasse agenouillé sur les marches de la basilique. Le bruit et le désordre augmentent avec la foule. Tout à coup un silence profond succède à ce tumulte; un murmure, une acclamation, un mouvement général annoncent que le pape approche. Porté sur son trône de velours par douze palefreniers vêtus de rouge, placé sous un dais magnifique, entouré des cardinaux la mitre en tête, précédé des évêques et des prélats mitrés, escorté des suisses et de ses gardes nobles en grande tenue, le souverain pontife traverse lentement la ville immense qui s'étend au-dessus du vestibule de la basilique, et s'avance ainsi jusqu'au bord de la fenêtre vaste, cintrée, ouverte au milieu de la façade et appelée la loge de la bénédiction. Là, toujours assis, la tiare en tête, il lit à haute voix la formule d'absoute qui précède la bénédiction; puis se levant et tendant les bras au ciel, il répand avec profusion sur la ville et sur le monde, urbi et orbi, les trésors de la grâce divine. Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus. «A ces mots le canon tonne au château Saint-Ange, les trompettes, les tambours, les cloches éclatent à la fois, et par mille voix de la foule immobile et agenouillée s'élève vers le Seigneur, dit un voyageur, l'amen universel du monde.»

Autrefois, avant de donner bénédiction urbi et orbi, le pape excommuniait solennellement les hérétiques et les impénitents. L'excommunication du jeudi saint était appelée vulgairement la publication de la bulle in cæna Domini. Le sous-diacre, qui était à la gauche de Sa Sainteté, faisait, enfin, la lecture de la bulle; le diacre, placé à sa droite, la lisait ensuite en italien. Alors on allumait des cierges, et chacun prenait le sien. L'excommunication publiée et les morceaux de la bulle jetés au vent, le saint-père et les cardinaux éteignaient leurs cierges et les jetaient sur le peuple. Cette cérémonie ne se pratique plus aujourd'hui.

La bénédiction donnée, Sa Sainteté jette au peuple, non pas des indulgences, comme le dit tort M. Simond, mais la bulle que deux cardinaux-diacres eut lue en latin et en italien, et qui accorde une indulgence plénière aux assistants.

Ces cérémonies sont suivies lavement des pieds et de cène, où le pape en personne lave les pieds des treize pèlerins ou apôtres, et les sert suite à table.

Le soir du jeudi saint on chante encore le Miserere dans chapelle Sixtine. Pendant l'office des ténèbres, le trône du pape est dégarni et sans baldaquin; les voiles de la croix de l'autel sont noirs, les cierges sont de cire jaune. Dès que la nuit arrive, l'intérieur la basilique de Saint Pierre est éclairé par une grande croix en lames de cuivre, de dix mètres environ, brillante de cent vingt-six lumières, et suspendue en l'air au-devant du grand autel. Depuis le jeudi midi jusqu'au Gloria in excelsis de la messe samedi saint, Rome tout entière paraît plongée dans une profonde affliction. Les cloches se taisent, même pour sonner les heures aux horloges publiques; ce sont des enfants qui vont l'annoncer dans les rues avec une espèce de crécelle. Il n'y a plus d'eau bénite dans les églises, plus de cierges blancs sur les autels, plus d'encens, on ne fait plus signe de la croix, le pape ne donne plus bénédiction; les tambours détendus rendent un bruit sourd et lugubre.

Le vendredi saint, dans la matinée, le pape, les cardinaux, les évêques et les prélats adorent la croix à la chapelle Sixtine. Pendant cette cérémonie, on chante l'Improperium de Palestrina, et l'hymne pange, si précieuse dans l'histoire de la musique; car c'est le seul morceau qui nous reste du plain chant rythmique des anciens... Le soir, aux ténèbres, on chante, à la chapelle Sixtine, le célèbre Miserere d'Allegri. Il faut aller à Rome exprès pour entendre, à genoux, cette musique divine; le pape, revêtu de ses habits ordinaires, suivi sacré collège et escorté des gardes nobles des Suisses, descend dans la basilique de Saint-Pierre pour y vénérer les reliques de la croix, de la lance et du saint suaire (santo vollo), que les chanoines exposent à la piété des fidèles, du haut d'une tribune pratiquée dans l'un des gros piliers du chœur. Le pape est à son prie-Dieu, à l'extrémité de la grande nef, devant la croix illuminée suspendue, comme la veille, au-dessus de la Confession de saint Pierre; on éteint alors toutes les autres lumières, même les cent lampes de la Confession, qui restent allumées pendant le reste de l'année; derrière le pape, mais à quelque distance, les cardinaux sont agenouillés devant des bancs de bois; lorsque le saint-père et le sacré collège ont quitté l'église, elle se change en un lieu de promenade, où la foule circule en tous sens, surtout pour y admirer les divers effets de lumière produits par la grande-croix illuminée.

Le pape à la loge de la bénédiction.

Pétards tirés par le peuple, le samedi saint.

La nuit du vendredi saint, les boutiques de viandes salées et de porc frais, dont les étalages annoncent la fin prochaine du carême, sont mieux éclairées que de coutume; des guirlandes de feuillages, entrelacées de rubans garnis de bandes de clinquant d'or, en ornent la devanture et l'intérieur; enfin la petite madona porte déjà la parure des grandes fêtes.

Le samedi saint, deux cérémonies importantes ont lieu aux deux extrémités de la ville, le baptême et la confirmation des nouveaux convertis à Saint-Jean-de-Latran, et la messe du pape Marcel à la chapelle Sixtine. Cette messe, chef-d'œuvre de Palestrina, ne se chante que ce jour-là dans toute l'année; elle est à six voix et produit un effet extraordinaire. Le samedi saint, comme le jeudi, on ne dit pas d'autres messes que la grand'messe, et encore, seulement dans les églises paroissiales. Au Gloria in excelsis, les cloches, muettes depuis trois jours, sonnent à toute volée, les canons du château Saint-Ange mêlent leurs explosions retentissantes au bruit soudain qui éclate au même instant dans toutes les rues. Le long des maisons, les laquais et les gens du peuple rangent des vases de terre, des cruches, des marmites hors d'état de servir et que l'on réserve pour ce jour-là; sous la poterie renversée ils placent des marrons de poudre qui la fait voler en éclats; à ces détonations répondent les cris de joie de la foule, et des coups de fusil tirés des fenêtres.

«Dans la journée du samedi saint, on fait bénir dans chaque famille, dit M. de Sivry, le déjeuner de Pâques, qui se compose invariablement d'une soupe aux œufs, qu'on ne mange guère qu'en cette occasion, d'un gâteau composé d'une pâte très-épaisse au beurre et au fromage, gâteau énorme sur lequel toute la maison peut vivre pendant huit jours, et d'un chevreau rôti en souvenir de l'agneau pascal.

«Le curé de la paroisse vient exprès dans chaque maison faire cette bénédiction, à laquelle sont appliquées des indulgences. Les humains sont tellement attachés à cette pratique, que les pauvres, s'en vont demander à la porte des monastères de quoi préparer ce déjeuner: ils s'adressent de préférence aux capucins, qui leur donnent des œufs, un morceau d'agneau et de salame (saucisson) avec deux ou trois verres de vin.

«Ce jour-là encore, on lave toutes les maisons de haut en bas; il semble qu'on laisse, comme Jésus, toute la dépouille du vieil homme pour renaître à une vie nouvelle.»

La cérémonie la plus imposante du jour de Pâques à Rome est la messe de Saint-Pierre, célébrée par le pape au grand autel de la Confession. S. S. arrive à travers la vénérable basilique, enveloppé de la chape pontificale, couronné de la triple couronne, et porté sur son trône au milieu du silence et de l'avide curiosité de la foule. Un grand nombre de cardinaux, vêtus de chapes, de chasubles ou de dalmatiques de drap d'argent brodé d'or; les patriarches étrangers, toute la prélature romaine et les hauts dignitaires civils, le sénateur, le conservateur, la garde noble en uniforme, le président, et l'auguste cortège arrivent ainsi jusqu'à la tribune, environnés de toute la pompe du culte catholique.

Après la messe, S. S. donne, comme le jeudi saint, la bénédiction pontificale sur le grand balcon de la basilique.

Empruntons maintenant à un autre écrivain la description de la dernière cérémonie de la semaine sainte.

«Les curieux furent ensuite dîner en hâte, dit M. Simond, et se préparer pour l'illumination et le feu d'artifice qui terminent la semaine sainte. A la nuit, tombante, toute la façade de Saint-Pierre se trouva couverte de voltigeurs suspendus à des cordes, qu'on voyait passer comme des oiseaux, d'un chapiteau de colonne à l'autre, monter et descendre en tous sens, courir le long des corniches, grimper par les côtés saillants de la coupole et par la lanterne jusque sur la boule dorée, se mettre enfin à cheval sur la croix qui termine l'édifice. Un assure que ces hommes entendent la messe, se confessent et reçoivent l'absolution, enfin mettent leur conscience en règle avant de commencer une opération qui présente de si grands dangers. Toute la façade de Saint-Pierre et toute la colonnade qui y aboutit brilla bientôt de la douce lumière de cinquante mille lanternes de papier; mais, en moins d'une heure et à un certain signal, l'édifice entier parut tout à coup en flammes, au moyen d'un très-grand nombre de vases pleins de copeaux et de térébenthine, et distribués sur toutes les parties de l'édifice, auxquels on met le feu simultanément; l'effet en est prodigieux, mais de courte durée. Ce coup de théâtre était à peine fini, que la foule s'est portée sur le pont du château Saint-Ange, afin d'occuper le quai de l'autre côté du Tibre; et ce ne fut pas sans difficulté que nous atteignîmes la maison où nous avions des fenêtres. Rien de comparable certainement ne s'était jamais offert à nos regards. On ne saurait décrire la variété, la force, l'étendue et la durée du feu qui enveloppait le château Saint-Ange, et s'élançait à une hauteur prodigieuse; l'artillerie du château tonnait sans cesse au milieu de ces torrents de flammes, et le Tibre lui-même semblait rouler du feu. Après que tout fut fini, on revit Saint-Pierre, oublié momentanément, paraître, au sein de la nuit obscure, comme une constellation nouvelle à son lever.»

Le pape actuel, S. S. Grégoire XVI, achève aujourd'hui sa soixante-dix-neuvième année; il est né le 18 septembre 1705, à Belline, dans l'État vénitien. Entré, dès sa jeunesse, chez les bénédictins camaldules; il s'y distingua par ses talents et par sa piété. Sa Dissertation sur le triomphe du Saint-Siège et de l'Église, ou les Novateurs battus par leurs propres armes, obtint surtout un grand succès. En 1800, Pie VII le nomma membre de l'Académie de la religion catholique, qu'il avait fondée. A dater de cette époque, le P. Maur Cappellari (tel était son nom de famille) publia presque chaque année un Mémoire, qui attira l'attention de l'Église. Lors de l'enlèvement de Pie VII, il se retira à Saint-Michel de Murano, dans l'État vénitien; et, en 1814, s'étant rendu à Padoue, il y apprit la délivrance du souverain pontife. «Cet événement bien heureux, dit un de ses biographes, lui inspira un nouvel écrit sur le concours extraordinaire de tant de prodiges considérés comme motifs de foi.» Quelque temps après il revint à Rome, où il fut successivement nommé abbé procureur général, consulteur de l'inquisition, de la propagande et des affaires ecclésiastiques, examinateur des candidats aux évêchés, consulteur de la correction des livres de l'Église orientale, vicaire général des camaldules, et enfin préfet de la propagande. Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1830, mourut Pie VII, après vingt mois de pontificat. Le 2 février 1831, le cardinal Maur Cappellari fut élu pour le remplacer, et prit le nom de Grégoire XVI. Il ne nous appartient pas de faire dans ce journal l'histoire des treize années de son pontificat. Nous terminerons cette courte notice biographique par l'anecdote suivante, empruntée à M. de Geramb: «Celui dont le chef auguste est ceint de la triple couronne de Benoit XII, et dont l'autorité s'étend sur toutes les nations, couche à côté d'un lit magnifique sur une pauvre couchette où il n'y a qu'une paillasse; sa vie est celle d'un gentilhomme peu fortuné. On raconte que, quand il fut nommé pape, son maître d'hôtel étant venu lut demander de quelle manière il voulait que sa table fût servie; «Crois-tu, lui dit-il, que mon estomac soit changé?» Ajoutons, toutefois, ce que M. de Geramb a oublié de nous apprendre, c'est que S. S. Grégoire XVI est de tous les chrétiens celui qui fait le mieux le café.