Théâtres.

Académie Royale de Musique.--Le Lazzarone, opéra en deux actes, paroles de M. de Saint-Georges, musique de M. F. Halévy.

Il y a à cet opéra un second titre: c'est le bien vient en dormant. D'où l'on a le droit de conclure que son but est d'enseigner que pour s'enrichir et prospérer, dormir est le moyen le plus sûr. En effet, le héros de M. de Saint-Georges, Beppo le lazzarone, semble avoir pris pour modèle Jean de La Fontaine:

Quant à son temps, bien sut le dépenser:

Deux parts en fit dont il soulait passer,

L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Écoutez plus tôt ce philosophique jeune homme,--nous demandons pardon à Jean de La Fontaine de citer après ses vers ceux du lazzarone Beppo:

--Je dors.--Mais on fait pauvre mine

A ce regime-là, quand arrive la faim.

--Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin,

Pour l'apaiser, je rêve que je dîne.

........................... Ami, crois-moi.

Fuyant celui qui l'importune,

On voit la bizarre fortune

Venir à qui l'attend chez soi.

--Et tu l'attends?--Tranquillement.

--Sur ton grabat?--En sommeillant.

Cela est clair; Beppo n'est pas oisif parce qu'il manque d'ouvrage ou qu'il est paresseux, mais bien par calcul et pour enrichir. C'est un système qu'il a inventé; c'est un plan, fruit de son génie, qu'il a mûrement médité, et qu'il exécute avec cette constance opiniâtre à laquelle on reconnaît les grands hommes. Et comme, au dénouement, tous ses projets réussissent, qu'il épouse la jeune fille dont il était amoureux, et que cette jeune fille est une riche héritière, on ne petit douter que l'auteur, profond moraliste, n'ait voulu donner une bonne leçon à cette multitude de niais qui passent leur vie courbés sur un établi, sur un métier, sur nue enclume, flétrissent leur jeunesse avant le temps et n'obtiennent pour récompense d'un travail excessif, qu'une mort prématurée, Tant pis pour eux! c'est leur faute. Que ne font-ils plutôt comme Beppo le lazzarone? Chacun d'eux épouserait une riche héritière, et deviendrait grand seigneur.

Une scène du Lazzarone--2e acte:
Beppo, Mme Stoltz.--Baptista, Mme Durus.--Mirobolante, Barroithet.--Corvo, Levasseur.

L'espèce humaine étant divisée en deux classes, l'une laborieuse et l'autre oisive, il est évident que la première travaille pour la seconde. Ainsi arrive-t-il à Mirobolante, l'improvisateur. C'est un bien mauvais poète que ce Mirobolante, si l'on juge son talent par l'échantillon que M. de Saint-Georges en a donné; mais, en revanche, c'est le drôle le plus effronté et l'intrigant le plus actif du royaume de Naples. Il se vante d'avoir fait tous les métiers. Voilà un homme qui a dû travailler! Eh bien! il est dans une profonde misère. Preuve évidente de la sagesse du système de Beppo!

L'un de ces métiers est celui de médecin... médecin avec malades, bien entendu. Nous avons déjà dit que Mirobolante est un travailleur. Parmi ses malades est un mendiant qu'il aide doucement à quitter cette vie. En échange d'un aussi important service, le moribond lui révèle un secret.

Il fut jadis chargé de faire disparaître une jeune fille au berceau, appelée Baptista, nièce et pupille d'un riche capitaliste, lequel a nom Josué Corvo. Cet honnête personnage l'avait payé pour cela, comme de raison, mais il l'avait mal payé... Se peut-il que, dans une semblable opération, ou cherche à faire des économies? Cela n'est pas ordinaire, et nous aurions de la peine à le croire, si M. de Saint-Georges ne l'affirmait. Au surplus, ce Corvo n'est qu'un sot de la tête aux pieds, car, en remettant au bandit la petite fille, il lui a laissé une croix d'or qu'elle avait au cou et où se trouvait gravé le nom de sa mère. Le hasard voulut que ce bandit fût le plus honnête homme du monde. Un autre aurait vendu à son profit ce bijou qui valait de l'argent. Mais tel n'est pas le caractère des scélérats de M. de Saint-Georges. Fi donc! pour qui le prenez-vous? Baptista a gardé à son cou la précieuse relique destinée à la faire reconnaître en temps et lieu par Josué, à lui faire restituer son état social et son héritage. C'est ce qui arrive en effet. Baptista devient tout à coup grande dame, de bouquetière qu'elle était, et partage sa fortune avec Beppo, son amoureux. Mais, comme Mirobolante, trop pressé de recueillir le fruit de ses peines, s'est efforcé d'évincer son ami Beppo par des moyens peu délicats, Beppo ne partage rien avec Mirobolante, qui reste Gros-Jean, c'est-à-dire improvisateur, comme devant. Juste châtiment de son excessive activité!

Voilà, on en conviendra, une histoire originale, et où brille d'un vif éclat la fertile imagination de l'auteur. Qui jamais, au théâtre, a entendu parler de tuteurs infidèles, d'enfants perdus ou volés, de croix d'or, etc., etc.? Des idées si neuves méritent qu'on les exploite. Nous les recommandons à MM. les fabricants de mélodrames, ainsi qu'au jury de l'exposition des produits de l'industrie française.

La partition de M. Halévy brille par les qualités habituelles de cet académicien. A la vérité, c'est une partition bouffe, et, depuis l'Éclair, on n'a guère eu l'occasion d'envisager M. Halévy que sous son aspect le plus grave et le plus mélancolique. Dans Charles VI, dans la Reine de Chypre, dans Guido et Ginevra, dans la Juive, il n'y a pas le plus petit mot pour rire. Dans le Lazzarone, au contraire, il y a beaucoup de mots qui désirent être plaisants, et la musique y est parfaitement en harmonie avec les paroles.

Les morceaux les plus remarquables sont deux trios, l'un chanté par Beppo, Mirobolante et Josué Corvo, l'autre par ces deux derniers personnages et Baptista. Le premier est très-bien fait, les voix y sont habilement disposées; il y a de la mélodie; le chant y est rythmé et offre un sens clair et précis. L'accompagnement ne l'étouffe pas. Le second duo a d'autres qualités: il renferme un canon très-original; la coupe en est complètement neuve, et l'auteur y a imaginé des effets de vocalisation qui n'avaient jamais été même soupçonnés par aucun des maîtres qui l'ont précédé dans la carrière de l'opéra bouffe.

Barroithet, Levasseur, madame Dorus et madame Stoltz déploient dans cet ouvrage, comme acteurs et comme chanteurs, le talent qu'on leur connaît.

Une tarentelle, dansée par madame Dorus et madame Stoltz avec un peu trop de verve peut-être, a failli, à la première représentation, compromettre un moment le succès de l'ouvrage: mais la tempête s'est promptement apaisée, et, après le dénoûment, les noms des auteurs ont été proclamés au bruit d'applaudissements frénétiques. Après quoi, le lazzarone Beppo et Baptista la bouquetière ont été redemandés et inondés d'une pluie de bouquets. L'eau va toujours à la rivière.

On aurait bien dû, ce nous semble, profiter de l'occasion pour donner à MM. Diéterle, Séchan et Despléchin leur part d'applaudissements. Les trois décorations du Lazzarone sont charmantes. Nous n'osons garantir quelles soient vraies, n'ayant jamais vu Naples. D'autres que nous décideront la question. «Mais, disent les Italiens, se non è vero, è ben trovato.» Cela s'applique surtout à la porte de Capoue, qui sert de fond au premier acte. Si elle n'est pas telle que M. Diéterle, ou M. Séchan, ou M. Despléchin l'a représentée, elle a tort, car on ne saurait imaginer un ciel, un terrain, une architecture, une végétation plus parfaitement napolitaine. Cela est encore plus vrai, peut-être, du troisième tableau, où l'œil embrasse de profil le port de Naples et son admirable rade. L'air y est d'une transparence incomparable, la lumière d'une vivacité merveilleuse, et l'illusion est si complète que vous croyez sentir d'aplomb sur votre tête le puissant soleil du Midi.

Second Théâtre-Français.--Jane Grey, tragédie en cinq actes et en vers, de M. Alexandre Soumet et de madame d'Altenheim.

Tout le monde connaît l'histoire de Jane Grey, de cette belle et touchante fille de la race des Suffolk, comme l'appelle Young, qui paya d'une mort prématurée, à seize ans et sur un échafaud, une royauté de neuf jours qu'elle n'avait pas voulue. L'ambition de sa mère, de son mari, de son père, le duc de Suffolk, de Dudley, duc de Nurthumberland, la fit reine malgré elle. Ce que demandait Jane Grey, ce qu'elle préférait à toutes les grandeurs de la terre, c'était la liberté, c'était la solitude, les douces affections du cœur, les charmantes occupations de l'esprit, la pratique désintéressée et pure des livres pieux, l'étude des philosophes et des poètes.--La sombre politique vint l'arracher à ces travaux paisibles, à ces heures innocentes; l'œil enflammé, agitant dans sa main le glaive des guerres civiles, elle lui dit: «Suis-moi! voici un trône!--Non, dit la jeune fille pâle et douce, non!» Et elle rejeta d'abord, d'un geste plein d'effroi, la couronne fatale, la couronne qui devait lui donner la mort; mais les prières d'un époux adoré, mais l'autorité d'une mère inflexible, mais l'ascendant de Dudley soumirent, sans le convaincre, ce jeune cœur naïf et dédaigneux des grandeurs: Jane devint reine d'Angleterre, reine d'une semaine! Le neuvième jour de cette royauté éphémère, Jane était précipitée du trône dans un abîme profond. Abandonnée de ceux-là mêmes qui l'avaient poussée le plus violemment à l'entreprise, elle tomba aux mains de Marie Tudor, sa rivale, la reine véritable.--L'inexorable Marie, la fille sanglante de Henri VIII, affecta d'abord la clémence et le pardon. Jane Grey, prisonnière, vécut quelque temps encore: il semblait qu'on voulût lui faire grâce de la vie; mais à la première émotion politique où le nom de l'infortunée se trouva mêlé, Marie Tudor livra Jane Grey au bourreau. Sa mort fut pieuse et héroïque: Jane offrit sa tête à la hache courageusement, chrétiennement, sans faiblesse comme sans forfanterie, avec la sérénité et la douceur qui avaient été les deux grâces de sa personne.

Telle est l'héroïne de la tragédie de M. Soumet et de madame d'Altenheim. Une rapide analyse suffira pour donner une idée de celle œuvre mêlée de bien et de mal, de beaux et de mauvais vers, sifflée et applaudie tout à la fois, par un fait bien entendu de justice distributive.

L'ambition de Dudley rêve, dès le premier acte, la royauté pour Jane Grey: cette jeune reine de dix-huit ans ne sera qu'un fantôme de souveraine, Dudley gouvernera sous son nom; tel est du moins le but qu'il caresse et le but qu'il se propose. Pour être plus sûrement roi sous le nom de Jane, Dudley décide de faire entrer la jeune fille dans sa famille, et de lui donner pour époux son fils lord Guilfort: Jane, et Guilfort s'aiment tendrement; les projets de Dudley ne rencontrent donc aucun obstacle de ce côté; Dudley ne demande qu'une chose: c'est que le mariage des deux jeunes amants se fasse secrètement; par ce mystère, Dudley évitera d'éveiller les soupçons de Marie Tudor, héritière présomptive d'Édouard VI, roi faible et voisin de la tombe.

Ce mariage secret est la base sur laquelle toute la tragédie repose, la cause qui excite les passions et produit les péripéties.

Marie Tudor, en effet, est éprise de Guilfort. L'âpre Marie, dont M. Soumet fait une Marie sentimentale, pousse la passion jusqu'à vouloir faire de Guilfort son mari, et un roi d'Angleterre, après le prochain trépas d'Édouard VI. Ce rêve de son cœur, Marie le confie à Jane Grey, tout à l'heure fiancée et unie secrètement à Guilfort. Malgré elle, Jane rougit et tressaille; et aussitôt la jalousie de Marie Tudor s'éveille; l'aimerait-elle? Quelques vers amoureux adressés à Guilfort par Jane tombent sous les yeux de Marie et ne permettent plus le doute à ses soupçons. Marie éclate; elle menace Jane et l'insulte; c'est alors que Guilfort, plutôt que de laisser soupçonner la vertu de sa Jane bien-aimée, s'écrie: «Elle est ma femme!» Vous jugez de la fureur de Marie. La scène est très-dramatique et très-belle.

Cependant Édouard VI meurt; Dudley a arraché à son agonie un testament qui déclare Marie Tudor déchue du droit au trône et transporte ce droit à Jane Grey. Dudley, Guilfort, le duc de Suffolk, viennent presser Jane de ceindre la couronne; Jane refuse: «C'est Marie qui doit être reine; le bon droit est du côté de Marie; et d'ailleurs, à quoi bon un trône!» Ainsi parle Jane Grey; puis, de guerre lasse, vaincue, comme l'histoire le raconte, par sa tendresse conjugale et par l'autorité de Dudley, elle se laisse faire et accepté la couronne en pleurant.

Marie, qui ne soupçonne pas l'usurpation, entre chez Jane au moment où elle vient de monter sur le trône et d'être saluée reine par ses partisans. «Qu'on arrête cette femme!» s'écrie Dudley en désignant Marie; mais Jane répond: «Qu'on lui laisse la liberté!» Marie Tudor sort, en effet, libre mais pleine de ressentiment et méditant la vengeance.

Jane Grey ne tarde pas à payer chèrement sa générosité; les deux armées rivales se rencontrent; l'armée de Jane est vaincue; maintenant c'est Marie Tudor qui règne, et c'est Jane qui est prisonnière avec Guilfort son mari.

A ce moment suprême, la tendresse des deux époux s'exalte jusqu'à l'héroïsme, et la muse métaphorique de M. Soumet prête à cet amour exalté tout l'éclat de sa pompe sonore. C'est un des moments les plus poétiques de la tragédie.

Que médite cependant Marie Tudor? Va-t-elle immoler sa rivale sans pitié? Non; l'amour qu'elle ressent pour Guilfort lui inspire une autre pensée; que Jane et Guilfort se séparent et signent un acte de divorce, et Marie leur fera grâce de la vie! Marie espère ainsi que Guilfort, après avoir brisé les liens qui l'unissent à Jane, reviendra peu à peu à Marie et se laissera gagner par l'ambition et la splendeur de la royauté.

«Plutôt mourir que de perdre Guilfort,» dit Jane, repoussant l'acte de divorce avec horreur. Guilfort cependant a signé. Est-ce que Guilfort trahirait Jane? Non; il veut seulement lui sauver la vie en accomplissant la condition que Marie a mise au salut de cette jeune femme infortunée. Quant à Marie Tudor, Guilfort a pris ses précautions contre son amour; il s'est empoisonné! Au moment donc où Marie croit tenir sa proie, Guilfort expire entre cette cruelle Marie et la pauvre Jane désespérée. Mais Jane ne lui survivra pas; Jane ne profilera pas du bénéfice de la vie que son Guilfort a payé de son trépas! D'ailleurs, Marie Tudor a requis toute son ardeur de sang et de vengeance, et Jane Grey n'a plus qu'à marcher à l'échafaud; elle y va d'un pas ferme et d'un visage paisible, tandis que Marie se livre au désespoir et aux remords.

Un tableau final représente l'exécution de Jane Grey, d'après l'ouvrage célèbre de M. Paul Delaroche. La poésie et la peinture sont sœurs.

Le caractère de Jane Grey est tracé avec goût et délicatesse; Marie Tudor, bien que visant à la grandeur tragique, touche au fracas et à l'exagération du mélodrame. Après ces deux personnages, le reste a peu de valeur et d'originalité. Guilfort ne trouve qu'un beau mouvement de tendresse, et nous l'avons signalé en passant; Northumberland n'est qu'un conspirateur taillé sur l'aune ordinaire.

Nous reprocherons à M. Soumet de noyer les hommes et les choses dans un océan de vers toujours brillants, beaux de temps en temps, vides plus souvent encore. Le spectateur succombe sous le luxe effrayant de ces mille hémistiches, tous orgueilleux, tous pompeusement parés, tous pleins de recherche et de bruit, et faisant résonner, à chaque vers, la trompette de leurs épithètes sonores. Mais la poésie de M. Soumet n'a pas d'autres allures; elle se donne à tout propos les grands airs d'Encelade escaladant les cieux; heureusement que M. Soumet a les qualités de ses défauts, et que dans cet entassement de Pélion sur Ossa, il rencontre plus d'un effet d'une véritable grandeur. Dans cette dernière œuvre, M. Alexandre Soumet s'est associé sa fille, madame d'Altenheim, femme d'imagination et de talent, qui tient de son père le don de chanter sans fin des vers mélodieux.

Mademoiselle Georges, dans le rôle de Marie, a toute la grandeur et toute la majesté d'une reine; cependant la sèche et gauche Marie Tudor s'étonnerait de se voir si royalement majestueuse et parée.

Une jeune et jolie actrice, mademoiselle Naptal, a montré de la sensibilité et de l'intelligence dans le rôle de Jane Grey; il ne lui a manqué qu'un peu plus de poésie et de douceur.

Que vous dirai-je? Sauf quelques murmures qui ont troublé le troisième acte, le succès a été complet et s'est terminé par une ovation générale du poète et des acteurs.