LE PREMIER ORAGE.
C'était aux premiers jours du monde, alors que la terre n'avait point encore lassé la miséricorde du Tout-Puissant, sa surface n'etait point encore déchirée par des convulsions vengeresses, les montagnes ne s'étaient point encore soulevées de son sein, et on n'y voyait pas, comme aujourd'hui, le chaos redevenu maître sur des espaces qui lui avaient été arrachés; mais le globe de la terre, récemment bombée des mains de Jéhovah, était jeune et beau: ses courbes s'arrondissaient égales, et une magnifique végétation, cette première végétation créée, s'épanouissait sur ses contours harmonieux.
Alors il n'y avait que des plaines vastes et qui présentaient à l'homme un horizon toujours uniforme et sublime; Dieu était comme empreint dans cette œuvre... Mais depuis ces temps son esprit s'en est bien retiré et la terre a bien souffert. Jusque-là le ciel environnait le globe dans un fluide d'azur, et des nuages ne s'étaient point échappés des eaux pour l'obscurcir de leurs vapeurs blanches; mais, si jeune encore, la terre avait péché par l'homme, et de jour en jour s'affaiblissaient les faveurs du ciel et arrivaient à leur place les misères, et ce vint le tour du premier orage.
Alors naquirent les vents: on les entendait rouler dans les plaines, mugir dans les bois; les flots déchirés s'entr'ouvrirent et laissèrent emporter les vapeurs; les nuages montèrent, grandirent, se réunirent, et le soleil disparut pour la première fois sous ce bouclier de plomb où s'amortissaient ses rayons les plus subtils, bientôt des gouttes de pluie rares et larges se détachèrent des nuages, puis plus pressées, puis continuelles et se ruant en dardant sur la terre comme des lames d'eau que la tempête dirigeait à son gré avec fureur; l'orage était dans sa force, mais on n'avait point encore vu l'éclair et entendu le retentissement de la foudre.
Au milieu de cette plaine sans autres bornes que le ciel, un homme court éperdu, la tête basse; ses cheveux glacés par l'eau reluisent et se hérissent parfois de douleur; mais on dirait qu'il n'ose gémir. Il marche, il court, mais où? Où trouver un abri contre la tempête? les forêts paraissent au loin bleuâtres, et il aurait atteint la mort avant elles. Une toison le couvre à peine et ne le garantit pas; infortune!... Mais qu'y a-t-il sur cette laine humide? une tache, une tache que toutes les eaux de l'orage ne pourraient point effacer, car c'est du sang... Voyez aussi sur son front ce signe mystérieux.
C'est Caïn c'est le sang d'un frère, c'est le signe du fratricide... C'est Caïn! le voilà tel qu'il s'est fait par son crime, tel que Dieu l'a stigmatisé dans sa colère; car il a voulu que l'homme ne pût être le vengeur de l'homme, et qu'un sauf-conduit sacré garantit sur la terre le meurtrier du meurtre. Mais qui le sauvera de lui-même? qui essuiera ce sang toujours humide? qui écartera le cadavre d'Abel que son remords traîne incessamment devant lui? qui calmera ce cœur où rugissent des orages plus terribles que ceux qui bouleversent les éléments sur sa tête?... Personne et rien!
Et cependant les orages du ciel fondent aussi sur lui: des nappes d'eau tombent lourdes comme du plomb glacé sur sa tête découverte, ses jambes s'enfoncent dans la terre humide. Cette vaine dépouille d'une brebis ne suffit plus pour le sauver de cette tempête inattendue: le vent s'y glisse, la soulève, et la pluie furieuse fouette sa poitrine tiède; et point d'abri! partout le ciel et la plaine.--O supplice! Caïn tombe accablé; il se couche à terre, il rugit de douleur, et sa lèvre violette ne peut laisser échapper le blasphème qui s'y balance.
Tout à coup, au milieu du sifflement de la tempête, il entend une voix qui lui crie: «Lève-toi et marche.» Il se redresse alors, et, soulevant sa paupière, il dit d'une voix mourante: «Est-ce vous, Seigneur?» mais le vent mugit et ne répond pas.... «Mourir!» s'écrie-t-il, et il retombait anéanti... Mais en ce moment lui apparut la cime brumeuse d'un arbre qu'il n'avait point encore vu; un espoir le ranime: c'est là qu'il espère reposer sa tête; sa douleur même lui donne de nouvelles forces. Il s'avance vers cet arbre qui s'élevait comme une pyramide noire: c'était un cèdre dont l'aspect était singulier, ses branches semblaient déchirées et brûlées, et quelques-unes, d'une couleur rouge, portaient un feuillage desséché.
Et comme Caïn s'avançait haletant vers cet arbre, l'arbre paraissait toujours s'éloigner. «Illusion horrible! s'écrie le malheureux, tu ne me tromperas plus, et je veux mourir ici.» A ces mots l'arbre parut marcher de lui-même avec rapidité, et Caïn, relevant la tête, le vit immense à ses côtés. Ses branches inférieures s'étendaient en un large cercle sur le sol, et dans cette enceinte l'humidité avait disparu; l'herbe y semblait flétrie, et un sable brûlé sillonnait par intervalles cet asile où ne voulait point pénétrer l'orage de Dieu.
Caïn reconnut le prodige; il hésita et puis il s'écria: «Qu'importe! le Tout-Puissant est las peut-être de ma misère.» En achevant ces paroles, il se précipité dans le cercle qu'abritait le cèdre; mais là un malaise indéfinissable vint le saisir. Des vapeurs fétides l'étouffèrent, il ne put respirer; il étendit les bras et voulut sortir de cette atmosphère, mais il ne le put; il sentit ses pieds arrêtés. Dans cette agonie, il se mit à gémir, et il pleura des larmes de sang. A ses gémissements répondit un cri de joie qui sortit du feuillage. Ce bruit le fit tressaillir d'horreur et il y porta les yeux.
Mais il ne put les en détourner, car des yeux de feu rencontrèrent les siens et les enchaînèrent sous un charme invincible Tout l'enfer était dans la flamme de ce regard. Caïn voulut s'y soustraire; vains efforts. Il fallait voir ces yeux, et il reconnut avec horreur qu'ils étincelaient sur la tête d'un énorme serpent; il vit les anneaux du monstre se dérouler et quitter l'arbre qu'ils enlaçaient, mais les regards ne le quittaient pas. Il entendit le corps frissonner en rampant sur le sable, le serpent s'approcher de lui, et il sentait ses pieds rattachés à la terre, qui te maîtrisaient comme une statue immobile.
Cependant le reptile infernal le touchait: il siffle et monte autour de son corps. Caïn sentit glisser sur sa peau une peau visqueuse et froide; chaque instant lui révélait les progrès du monstre: ses ossements craquèrent sous les anneaux qui se doublaient sur sa poitrine, ils le pressaient et se replièrent deux fois autour de son cou; et, parvenu à dominer cette tête humaine, le serpent satanique éleva fièrement la sienne et poussa un funèbre sifflement. A ce signal, les cieux s'ouvrirent; leur sein flamboyait d'éclairs, la foudre limita et tout disparut.
Ainsi mourut Caïn, ainsi fut lancé le premier tonnerre de Jéhovah.