SYSTÈME PENSYLVANIEN.

Bien qu'il n'y ait pas peut-être de question qui ait été plus longuement débattue que celle de la réforme des prisons et de l'adoption d'un système pénitentiaire propre à rendre meilleurs les criminels; bien que toutes les théories aient été produites, que tous les divers essais tentés en pays étranger aient été sérieusement examinés, le doute, l'incertitude sont encore au fond de beaucoup d'esprits. Les académies consacrent leurs séances, comme les journaux leurs colonnes, aux débats contradictoires des partisans des systèmes opposés. Certains publicistes regrettent même que cette question soit la première qu'on se pose, et voudraient, comme l'auteur de l'article que l'Illustration a inséré dans son numéro du 6 de ce mois (voir précédemment page 90), qu'on s'occupât avant tout de moraliser le pays et de prévenir le crime pour n'avoir pas, ou du moins pour avoir plus rarement à le punir; d'autres demandent que, si l'on veut aborder les réformes les plus immédiatement réalisables, on songe aux libérés, qui tombent aujourd'hui si facilement et si fatalement en récidive, avant de chercher à agir sur les détenus. Nous ne nous proposons point en ce moment d'aborder ces questions diverses; un projet de loi est présenté sur la réforme des prisons; le législateur est appelé à prononcer entre les différents systèmes de détention. Ce sont ces systèmes que nous voulons exposer, et que les règlements des principales maisons où ils sont appliqués, ainsi que les vues de ces établissements, nous mettront à même de bien faire comprendre.

Le système de détention cellulaire de jour et de nuit, dit système pensylvanien, est appliqué à Philadelphie dans toute sa rigueur, c'est-à-dire que pour chaque détenu l'isolement et le silence sont complets, et qu'isolé bien entendu de ses codétenus, avec lesquels on comprend qu'il ne puisse jamais communiquer, il l'est également presque aussi rigoureusement de toute autre communication. Cela est porté si loin que le détenu ne voit pas l'homme de service qui lui apporte ses repas, que pour éviter même qu'il soit distrait par le bruit des pas de ce servant, celui-ci est chaussé de lisières, et vient, sans être entendu, placer la nourriture du prisonnier sur un tour dont révolution seule avertit le malheureux qu'un être vivant est passé près de lui. On comprend qu'on ait dit qu'une cellule, dans ces conditions, n'était qu'un tombeau où l'on faisait descendre un être vivant. Le désespoir s'empare souvent des prisonniers, et bien qu'on se soit un peu relâché de ce que la règle avait de plus excessif, les cas d'aliénation mentale sont fréquents encore; les chances de la vie moyenne pour les blancs sont abrégées d'un tiers, par rapport à la vie de liberté, et les chances de mort sont triplées pour les hommes de couleur.

Si ces rigueurs causent d'aussi cruels résultats sur les caractères américains, on est été fondé à penser, ce nous semble, qu'avec le besoin d'expansion, qu'avec la sociabilité du caractère français, elles produiraient, importées chez nous sans d'énormes modifications, des ravages encore plus affreux. Il n'a pu être dans la pensée d'aucun cabinet ni dans celle des Chambres que l'épreuve en fût jamais tentée; et si elle l'a été cependant, on plutôt si des mesures atroces ont été prises au Mont-Saint-Michel, mesures sur lesquelles un des membres de la commission s'est renseigné par lui-même et qu'il sera en position dans la discussion de dénoncer à la tribune de la Chambre, on ne peut ni l'imputer au régime pensylvanien, que ses adversaires les plus déclarés n'accusent pas du moins de préméditer la mort de ses victimes, ni à l'administration supérieure, nous devons le croire, mais uniquement à des geôliers qui ont voulu devenir des bourreaux.

A la Roquette, maison construite à Paris pour les jeunes détenus, à Tours, à Bordeaux, on a donc, comme le projet de loi propose de le faire généralement, adopté déjà un système de séparation de jour et de nuit des détenus; mais ce n'est pas là, à proprement parler, l'emprisonnement solitaire. La règle de ces établissements est au contraire de multiplier chaque jour les communications qui peuvent encourager le prisonnier, relever son moral, exciter en lui le goût du travail qui lui est d'un si grand secours, qui lui offre une si consolante distraction. A la Roquette ces communications, d'après des mesures récentes, sont répétées huit fois par jour au moins; elles se reproduisent parfois beaucoup plus souvent. Le directeur, l'aumônier, l'instituteur, l'entrepreneur des travaux exécutés par les détenus, les préposes au service et les visites de l'extérieur autorisées par l'administration, viennent ôter à cette détention l'intimidation du confinement solitaire absolu et y substituent une action individuelle et morale qu'aucune force contraire ne combat.

La Roquette, dont nous donnons ici la vue extérieure, avait été construite pour l'application du système d'Auburn. L'isolement des détenus ne devait avoir lien que la nuit; tous devaient, durant le jour, travailler silencieusement dans des ateliers communs; aussi les cellules n'y ont-elles pas l'étendue que sembleraient exiger le séjour constant que le détenu y fait aujourd'hui et les travaux auxquels il s'y livre. Néanmoins l'état sanitaire y est très-satisfaisant, surtout depuis que des mesuras ont été adoptées pour rendre les promenades quotidiennes. Chaque détenu peut aujourd'hui respirer le grand air et se livrer il l'exercice pendant trente minutes dans des préaux pratiqués dans le chemin de ronde et dans d'autres parties de la maison. Au moyen de dispositions nouvelles et peu coûteuses, le temps de cette promenade solitaire pourra être prochainement doublé.

Mais si la sollicitude et les efforts de M. le préfet de police et de la commission de surveillance de la Roquette sont arrivés à approprier cette maison au système qui y est suivi aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que les plans de construction qui y ont été mis en œuvre avaient été dressés dans la vue d'une autre destination. Nous devons donc plutôt, pour donner une idée d'une maison de détention érigée pour l'application du système pensylvanien, emprunter notre description et nos dessins à la prison modèle de Pentonville que le gouvernement anglais a fait construire, il y a quatre ans, au nord de Londres, entre Pentonville et Holoway. C'est une grande école de discipline à laquelle sont envoyés pendant dix-huit mois, avant leur départ pour la terre de Van-Diémen, tous les hommes de dix-huit à trente-cinq ans condamnés pour un terme qui n'excède pas quinze années.


Plan de la prison de Pentonville.

1, 2, 3, 4, 5. Préaux pour la promenade.
6, 7, 8. Cours profondes.
9. Ventilateurs.
10. Chambres des surveillants dans la tour de rondes.
a. Vestibule.
b. Chambre du gouverneur.
c. Chambre des magistrats.
d. Greffe.
e. Chambre du chirurgien.
f. Chambre des surveillants.
g. Salle des geôliers.
h. Chambre de la....
i. Chambre des lavabos.
j. Chambre du chef des geôliers.
k. Réfectoire des surveillants.
l. Salle de l'inspection.
m, n. Corridors des cellules.
o. Loge de geôlier.
p. Loge de surveillance.
q. Entrée principale.

Maison de la Roquette, à Paris. Maison de la Roquette, à Paris,
--Jeunes détenus. --Réclusionnaires.

Prison de Pentonville.--Porte de Cellule.

Cette prison renferme aujourd'hui cinq cents prisonniers tous soumis à un régime actif.

Le silence absolu est la règle de la maison; aussi l'on n'y entend d'autre bruit que le pas des gardiens et le cliquetis de leurs clefs lorsqu'ils ouvrent ou ferment les portes des cellules. Sur une rotonde centrale, formant le noyau intérieur de la prison, s'ouvrent en éventail quatre arcades d'une hauteur égale à celle du bâtiment.

C'est sur ces arcades que donnent les cellules, qui occupent trois étages superposés. Des galeries auxquelles on arrive par de petits escaliers en spirale construits en fer et à jour, conduisent aux étages supérieurs. Les arcades sont désignées par les lettres A, B, C, D, et les étages par les numéros 1, 2, 3; les cellules sont également numérotées. Ces indications sont reproduites en drap rouge sur les vestes et pantalons gris des prisonniers, qui quittent leur nom pour n'être plus désignés que par leur numéro.--On maintient la séparation aussi bien que le silence. Les détenus travaillent, prennent leur repas et dorment dans leurs cellules. Cependant on les fait sortir par détachements pour prendre l'air dans les cours. Mais en traversant les corridors, chaque prisonnier doit se tenir à quatre mètres de distance de l'autre, ne communiquer avec lui ni par la voix ni par aucun signe, et chacun est bientôt enfermé dans un préau séparé. D'un bâtiment central, auquel tous ces préaux aboutissent, un seul gardien peut observer tous les promeneurs. Non-seulement les prisonniers ne peuvent communiquer entre eux, mais ils ne peuvent pas même se connaître. Tous portent des casquettes pourvues d'un morceau d'étoffe qui peut se rabattre sur la figure jusqu'à la bouche, et qui est percé de deux trous en face des veux, comme font les pénitents italiens. Le prisonnier abaissant ce morceau d'étoffe lorsque sa cellule s'ouvre à des visiteurs ou lorsqu'il en sort pour se rendre au préau, ses traits sont complètement cachés; il n'éprouve pas l'humiliation d'être exposé à la curiosité quelquefois indiscrète des étrangers, et il ne saurait être reconnu de ses compagnons d'infortune.

Prison de Pentonville.--Intérieur de Cellule.

Toutes les cellules, dont nous donnons ici la porte, ont treize pieds de long sur sept de large et dix-sept de hauteur; elles sont toutes blanchies à la chaux et éclairées par une fenêtre élevée et grillée. Quand la porte s'ouvre, elle laisse voir dans le coin à droite en entrant une tablette sur laquelle on range pendant le jour le lit ou hamac roulé, qui se suspend la nuit à des crochets fixés dans le mur, et au-dessous de cette tablette un tiroir dans lequel on peut serrer différents objets; près de là est une table avec une Bible et quelque autres livres; au-dessus de la table se projette un bec de gaz, enveloppé d'un garde-vue, et qu'on allume le soir. Un peu plus loin se trouve une cuvette en métal, scellée dans le mur et surmontée d'un robinet qui s'ouvre à volonté; l'eau qui a servi s'échappe par le fond de la cuvette et est conduite par un tuyau dans un siège creux en pierre, recouvert d'une plaque de fonte à charnière. Vingt-cinq litres d'eau par jour sont mis à la disposition de chaque prisonnier, indépendamment de ce qui se consomme pour les bains administrés à des intervalles réguliers dans une partie de l'établissement appropriée à cet usage. Un calorifère établi au rez-de-chaussée distribue, dans toutes les parties de l'édifice, de l'air chaud qui pénètre dans les cellules par des trous pratiqués dans des plaques métalliques fixées dans le plancher, en même temps que l'air vicié s'échappe par d'autres ouvertures ménagées au-dessus de la porte et communiquant avec des fourneaux d'appel placés dans des parties éloignées du bâtiment.

Chapelle de la Prison de Pentonville.

A toute heure du jour ou de la nuit, le prisonnier peut appeler l'aide ou le secours d'un employé dans sa cellule. En touchant un ressort, il met en mouvement une sonnette placée dans l'arcade qui correspond à l'aile de bâtiment qu'il habite; en même temps une petite tablette, couchée contre le mur de cette arcade, se déploie et indique au gardien le numéro de la cellule où il est appelé. Dans la porte de chaque cellule est tout à la fois un judas fort étroit, recouvert de gaze d'une fermeture, par lequel on peut, sans être vu, observer tous les mouvements du prisonnier, et un guichet par lequel on lui fait passer sa nourriture.

«Dans les différentes cellules où j'entrai ou dont j'examinai l'intérieur par les ouvertures ménagées à cet effet dans portes, dit une personne qui a visité récemment cet établissement (1), les prisonniers étaient à l'ouvrage, les uns exerçant le métier cordonniers, d'autres celui de tailleurs, plusieurs celui forgerons et de menuisiers, quelques-uns celui de tisserand et de vanniers. Dans chaque cellule de forgeron était installée une forge avec son soufflet, ainsi qu'une enclume, le tout proportionné aux dimensions de la pièce; et nous observâmes avec intérêt l'entrain avec lequel les prisonniers battaient leur fer et se livraient leurs autres travaux, comme s'ils y eussent trouvé une diversion agréable à l'ennui de leur solide. Il est évident qu'un travail utile et régulier, qui occupe l'intelligence ainsi le corps, doit nécessairement exercer une puissante influence sur le physique et sur le moral: on peut même dire le c'est l'absence de cette action salutaire qui a amené la plupart des détenus dans leur position actuelle. Dans quelques cellules, je remarquai deux personnes, le prisonnier et un instructeur; et, à ce sujet, on ne saurait trop répéter que beaucoup de personnes ne se font pas une idée exacte de ce qui constitue le système de silence et de séparation auquel les prisonmers sont soumis dans la prison modèle. Indépendamment de l'humanité avec laquelle on a pourvu à leurs différents besoins, ils reçoivent dans leurs cellules la visite des personnes chargées de leur enseigner le métier qu'ils choisissent, du médecin, de l'aumônier et d'autres fonctionnaires de l'établissement. A certaines heures du jour, ils sont conduits à l'école par divisions; et à, sans pouvoir se voir les uns les autres, ils sont tous vus par l'instituteur et l'entendent lire mutuellement. Ils assistent aussi en masse aux exercices religieux. La chapelle, située dans la partie supérieure du bâtiment, est une vaste pièce, pourvue d'un orgue, d'une chaire, et des autres accessoires nécessaires; les bancs, qui s'élèvent par gradins, sont divisés en une série de petites niches fermées comme autant de loges dans lesquelles on entre par derrière, de sorte qu'aucun des assistants ne peut voir ni ses voisins, ni ceux qui sont devant ou derrière lui, tandis que le ministre a tout son auditoire sous les yeux.

Note 1: London Magazine et Revue Britannique, numéro de février 1844.

«Je montai sur le toit de cette chapelle, d'où j'eus un panorama complet de la prison, qui couvre, avec toutes ses cours et préaux, une surface de près de trois hectares, le tout entouré, à l'exception du corps-de-logis, qui forme la façade, d'une haute muraille dans les angles de laquelle sont ménagés les logements des employés qui doivent résider dans rétablissement.»

Intérieur de la prison de Pentonville.

L'installation des cuisines est bien entendue. Des crics enlèvent et font monter à tous les étages les plateaux chargés, qui circulent rapidement sur des chariots dans les différents corridors. Le régime y est sain et abondant. On peut faire l'objection, cela est bien vrai, dans presque tous ces établissements nouveaux, que les individus ainsi traités sont cependant des coupables subissant une peine, et que d'honnêtes ouvriers, de braves laboureurs, à la vie desquels la société n'a nul reproche à faire, sont bien loin de pouvoir vivre aussi convenablement, aussi largement, malgré la persévérance et la fatigue de leurs travaux. Il y a une juste mesure à observer pour les directeurs de maisons pénitentiaires. Mais il est bien explicable que, placés entre deux reproches contradictoires, qui sont souvent dirigés contre eux en même temps, celui de traiter trop bien les détenus, par le motif que nous venons d'exposer, et celui de les traiter trop mal, que leur adressent, quoi qu'ils fassent, certains philanthropes exaltés, ils préfèrent, quand il s'agit surtout d'aliments et de leur abondance, s'exposer à dépasser plutôt un peu une stricte mesure qu'à demeurer en deçà.

Une partie importante du mécanisme moral de la prison est la bibliothèque, fort bien montée. Indépendamment de livres de morale et de piété, elle en contient beaucoup qui ne sont qu'instructifs et amusants, et divers ouvrages périodiques que l'on prête aux détenus qui ont rempli certaines conditions du règlement; cette, mesure a produit jusqu'à présent les meilleurs résultats. On conçoit, en effet, que la société d'un livre qui intéresse doit adoucir les ennuis de la solitude, et donner aux pensées une nouvelle et meilleure direction.

Les commissaires, dans un rapport récemment soumis au Parlement, expriment leur haute satisfaction de l'état de la prison. «La conduite des détenus, disent-ils, a été très-convenable, et ils se montrent désireux de se conformer aux règles de la prison et de profiter des moyens d'amélioration morale et d'instruction qui leur sont offerts. Les effets de ces bonnes dispositions se manifestent déjà d'une manière frappante. L'état sanitaire est très-satisfaisant sous tous les rapports, et les détenus ont, en général, fait des progrès rapides dans les différents métiers qu'on leur enseigne.»

Ajoutons, avant de terminer, dût cet article sembler sans conclusion, dût notre lecteur demeurer dans le doute, que M. L. Faucher, dans un travail remarquable qu'il a publié dans la Revue des deux mondes du 1er février dernier, a cru devoir, s'appuyant sur le Times du 28 janvier, porter sur le résultats obtenus à Pentonville un jugement diamétralement opposé à celui de la commission de cet établissement, quant à la question sanitaire: «Il n'y a pas un an, dit-il, que Pentonville est habité, et déjà il a fallu transférer à Woolwich, dans le ponton qui sert d'hôpital, environ quarante condamnés réduits, par le régime solitaire, à un tel état de maigreur et de faiblesse, que bien peu de ces malheureux paraissent devoir recouvrer la santé. Le 24 janvier, une enquête ouverte à Woolwich, après le décès d'un condamné, a constaté qu'il était mort des effets de l'emprisonnement pensylvanien, malgré les soins qu'on lui avait prodigués, après sa sortie de Pentonville, pour le ramener à la vie. Cet homme, quoique dans la fleur de l'age, présentait l'aspect d'un véritable squelette, et son corps n'était plus qu'une masse entièrement desséchée. Outre ceux qui sont morts ou qui sont à la veille de mourir, on a transféré à l'hospice de Bethléem trois condamnés qui étaient devenus fous, l'un dès le mois de juin, l'autre dans le mois d'août, et le troisième avant la fin de décembre 1843. Il semble, d'après cela, que l'influence délétère que ce système exerce sur les facultés mentales soit aussi prompte qu'elle est terrible.»