Chronique musicale,
Le Bal du sous-préfet, opéra-comique en un acte, paroles de MM. Saint-Hilaire et P. Dupont, musique de M. Boilly.--Concerts; M. Géraldy; les pianistes: MM. Liszt, Dœhler, Prudent.--M. Berlioz.--Concert au bénéfice de madame Berton.--M. Habeneck.
Le bal du sous-préfet n'est au fond qu'une petite plaisanterie que l'Opéra-Comique s'est permise, en passant, pour se réjoui; une irruption, une razzia qu'il a exécutée sur le territoire de ses deux voisins de la place de la Bourse et du passage des Panoramas. Le bal du sous-préfet ne fut et n'a jamais dû être qu'un vaudeville. Par quel caprice du hasard s'est-il trompé d'adresse et a-t-il reçu l'hospitalité place Favard? Nous l'ignorons, et, à tout prendre, peu nous importe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en cessant d'être vaudeville, il n'est pas devenu opéra pour cela.
M. le sous-préfet de Meaux donne un bal, et a sans doute invité tous les habitants de la ville sans exception, car M. Fillard y sera, et M. Alfred Delaunay, le commis voyageur, et mademoiselle Agathe Davithers, jeune personne blonde et d'une naïveté assez maniérée et mademoiselle de Mussy, vieille dévote, qui jadis faisait ses prières tête à tête avec un dragon,--à ce que dit M. Fillard,--et madame Meyret, marchande de modes très-achalandée, et M. Ducastel, qui est venu de Paris à Meaux tout exprès pour cela. M. Ducastel n'aime pourtant pas la danse, et il est arrivé à l'âge où l'on ne danse plus. Il a, pour aller au bal, des motifs plus graves; il y doit rencontrer mademoiselle Agathe, mademoiselle de Mussy et madame Meyret, et, après avoir suffisamment examiné ces trois beautés, il offrira la pomme à celle qui lui agréera davantage. Ducastel et le berger Paris, c'est tout un.
«A quoi bon aller au bal? lui dit son ami Fillard; le sous-préfet reçoit très-mauvaise compagnie. (Fillard n'a pas encore reçu son invitation, dont il enrage.) Reste ici, où nous sommes, dans la boutique de madame Meyret. Toutes les femmes de la ville y viennent infailliblement d'ici à ce soir, et tu y verras les trois déesses en déshabillé. Cela n'est-il pas plus sûr que de les voir en grande toilette? Seulement ne te nomme pas, et, pour jouir plus agréablement ton rôle d'observateur, fait semblant d'être sourd.»
Voilà un perfide conseil! mais qu'attendre d'un vieux garçon comme ce Fillard? Tout vieux garçon est l'ennemi naturel du beau sexe, il le détracteur acharné du mariage. Grâce à la surdité prétendue du bonhomme, ces dames parlent devant lui sans contrainte, et ne déguisent ni leurs travers, ni leurs ridicules, ni leurs projets ruineux, ni leurs affections secrètes, et Ducastel, justement effrayé, reprend la diligence et va se coucher à Paris, laissant M. le sous-préfet faire les honneurs de son bal comme il l'entendre.
Après tout, si ce vaudeville n'est pas très-neuf, il est fort gai, ce qui vaut mieux. M. Boilly l'a orné d'une ouverture, d'un air avec chœur, des trois romances ou chansonnettes, d'un duo, d'un trio et d'un septuor; mais tout cela est petit, resserré, tronqué, mutilé. On voit que le vaudeville a défendu pied à pied son terrain contre la musique: il ne lui a jamais laissé assez d'espace pour qu'elle pût se mouvoir avec aisance et se déployer dans des proportions convenables. Il y a cependant de jolies phrases et d'agréables détails dans l'air bouffe et dans le trio que nous avons indiqués ci-dessus; le duo est un morceau spirituellement conçu et exécuté avec un talent incontestable; l'ouverture est fort bien faite, et prouve que M. Boilly a beaucoup plus de talent qu'on ne lui a permis d'en montrer cette fois.
Jamais la saison des concerts ne s'était prolongée aussi tard que cette année. Tout récemment encore, M. Géraldy vient d'en donner un très-brillant, et qui a hermétiquement rempli la salle de M. Herz, malgré la chaleur. M. Géraldy est un artiste des plus distingués. Sa voix n'est pas très-énergique, et ne pourrait remplir une salle de spectacle ni lutter contre un orchestre, mais au concert, et dans un salon, il n'y a pas de chanteur plus agréable que M. Géraldy; personne ne détaille un morceau avec plus d'esprit; personne n'exécute avec plus de verve.
Parmi tous ces artistes concertants, les pianistes forment toujours le gros bataillon. Cette année, ce gros bataillon s'était placé à l'arrière-garde, en manière de corps de réserve. Toute l'armée avait douté, que les pianistes étaient encore à l'état de troupe fraîche; mais le moment est venu, la trompette a sonné, et ils sont à leur tour descendus sur le champ de bataille.
M. Liszt a passé le Rhin allemand--qu'il a vaillamment défendu, il y a trois ans, de sa plume, de son clavier et de son grand sabre contre nous, qui ne soutenons guère à l'attaque;--M. Liszt, disons-nous, a passé le Rhin allemand tout exprès pour donner quatre concerts près de la Seine française, entre la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Neuve Saint-Augustin. A son appel, la vaste salle Ventadour s'est remplie deux fois, du parterre jusqu'aux combles, C'est qu'un concert donné par M. Liszt est un des spectacles les plus curieux qu'on puisse imaginer. On n'a pas seulement le plaisir d'entendre cet artiste; on a de plus celui de le voir, et c'est là un divertissement appréciable.
M. Prudent.
Tout pianiste qui veut se faire entendre du public s'assied, à cet effet, devant un piano. Cela est tout simple. Aussi, M. Liszt le trouve-t-il trop simple: il lui faut, à lui, deux pianos.--Quoi! deux pianos à la fois?--Pas précisément. Ce serait un précédent, mais enfin, M. Liszt s'est contenté jusqu'ici de passer d'un piano à l'autre deux ou trois fois dans le cours d'une séance. Tout le monde a cherché les raisons de cette singularité et, comme il arrive toujours en pareil cas, chacun a fait son hypothèse. «C'est, disent les uns, que, jouant des morceaux de caractères différents, il a besoin d'un instrument dont la sonorité soit différente.» Cette explication est démentie par le fait: les deux pianos qu'emploie M. Liszt sont exactement semblables. «Ne voyez-vous pas, disent les autres, à quelle étonnante qualité de son M. Liszt a su arriver? Ce n'est pas un exécutant comme un autre. Chaque concert qu'il donne est un combat furieux qu'il livre à son instrument. De ce duel à mort, il sort toujours vainqueur: le piano est donc vaincu, c'est-à-dire qu'il reste, meurtri et disloqué, sur le champ de bataille. Sous les doigts nerveux de ce terrible athlète, les cordes se rompent, le clavier se déjette, la table d'harmonie volerait en éclats si M. Érard ne fabriquait pas pour son usage des pianos tout particuliers garnis de fer et doublés d'airain.» Cette hypothèse a son coté poétique et doit séduire l'imagination des jeunes filles; mais elle n'est pas mieux fondée que la précédente: M. Liszt ne casse point de cordes, et le piano ne perd pas l'accord plus rapidement sous ses doigts que sons les doigts d'un autre. Son incontestable supériorité sous quelques rapports vient surtout de l'étonnante flexibilité de son poignet, et ce sont justement les poignets peu flexibles qui fatiguent l'instrument.
M. Berlioz.
Nous croyons plutôt que M. Liszt est bien aise de se montrer sous tous ses aspects. Entouré d'auditeurs de tous les côtés, s'il ne changeait pas de position, il y en aurait une moitié qui ne verrait de l'exécutant que ses coudes, son habit noir et les longs cheveux blonds qui flottent autour de sa tête. Or, M. Liszt n'est pas seulement un pianiste: c'est un acteur avant tout. Aucun orateur, aucun prédicateur, aucun danseur, n'a jamais eu une pantomime aussi savante. «L'action, disait Cicéron, est la première qualité de l'orateur.» M. Liszt a fait son profit de cette maxime, et paraît regarder l'action comme la première qualité du pianiste. Tout ce qu'il joue se reflète sur son visage; ou voit se peindre sur sa physionomie tout ce qu'il exprime et même tout ce qu'il croit exprimer. Il se fait une figure appropriée à chaque morceau; il a des airs de tête, des gestes et des regards pour chaque phrase; il sourit aux passages gracieux; il fronce le sourcil quand il frappe un accord de septième diminuée. Tout cela est évidemment perdu pour ceux de ses auditeurs à qui il tourne le dos, et c'est par principe de justice et pour ne faire de tort à personne qu'il fait disposer deux pianos en sens contraire, et qu'il passe alternativement de l'un à l'autre. Grâce à la délicatesse de ce procédé, chacun peut avoir son tour.
Il y a pourtant à cela un inconvénient dont il ne se doute pas et que nous allons lui signaler. A son second concert nous étions placé derrière une artiste jeune et charmante, et qui donne les plus belles espérances. Elle examinait M. Liszt avec une ardente curiosité, et l'admirait avec la candide bonne foi de la jeunesse. «Qu'il est beau! s'écria-t-elle; quelle noble figure! quel sublime regard!» Son cavalier, homme plus froid et d'un âge raisonnable, ne partageait pas cet enthousiasme et répliqua, d'un air assez renfrogné: «Je le trouve, moi, très-ordinaire.» M. Liszt, en ce moment, était assis devant le piano de gauche et présentait, par conséquent, le côté droit de son profil, bientôt il changea d'instrument. La jeune cantatrice reprit alors sa lorgnette, et après un nouvel examen, s'écria naïvement: «C'est singulier, il n'est plus si bien de ce côté-ci!»
M. Liszt.
M. Liszt n'est pas seulement un pantomime habile, c'est un exécutant réellement remarquable, et qui n'aurait eu besoin que de son talent pour être remarqué. Il fait sur son instrument des choses qu'aucun autre ne pourrait faire. Il a une verve prodigieuse et une vigueur incomparable. Il entend mieux que personne l'art des contrastes. Après ces violents éclats et ces grands coups de tonnerre par lesquels il étonne et étourdit ses auditeurs, il s'apaise tout à coup, et les surprend par des détails d'une grâce et d'une délicatesse infinie; mais il a les défauts de ses qualités, il est complètement dépourvu de simplicité et de naturel. Ses oppositions sont presque toujours brusques et affectées, et ses effets exagérés. Le rhythme y périt trop souvent, et, ce qui est plus triste encore, le sens même de la mélodie. M. Liszt ferait bien plus d'effet, ce nous semble, s'il courait moins après l'effet.
MM. Dœhler et Prudent sont beaucoup plus simples et n'en sont pas moins des pianistes du premier ordre, nous dirions même très-volontiers de grands pianistes, si l'on n'avait un peu trop l'habitude aujourd'hui de parler d'un virtuose sur le même ton que de Charlemagne ou d'Alexandre le Grand. C'est quelque chose sans doute que d'exécuter avec éclat un air varié; mais cela exige, après tout, moins de facultés qu'il n'en a fallu pour faire la campagne d'Italie, ou gagner la Bataille d'Ansterlitz... Cuique suum. M. Dœhler a donné cet hiver plusieurs concerts qui tous ont produit une grande sensation. M. Prudent n'en a donné qu'un; mais c'était un coup bien hardi, car il s'est fait entendre dans cette même salle Ventadour que M. Liszt venait de remplir trois fois de suite, et l'on pouvait conjecturer que la curiosité des dilettanti serait épuisée aussi bien que leur bourse. Tardé venientibus...
M. Dœhler.
M. Prudent a fait mentir le proverbe, et bien qu'il ne joue une sur un seul piano, qu'il ne fasse point de gestes et qu'il n'ait pas la physionomie aussi mobile que son prédécesseur, il a cependant produit beaucoup d'effet, et son triomphe, pour être moins bruyant peut-être, n'a pas été moins honorable.
Nous avons déjà parlé des morceaux que M. Berlioz a fait entendre de nouveau dans le concert qu'il a donné avec M. Liszt. Au milieu de cette foule de jeunes musiciens qui se disputent l'attention publique. M. Berlioz a réussi à occuper de lui la renommée d'une manière toute spéciale. Il a obtenu de grands succès dans le plus difficile de tous les genres, et l'on n'arrive pas là sans un mérite réel.
M. Habeneck
On nous annonce une solennité musicale des plus intéressantes. Les compositeurs les plus éminents de notre époque se sont réunis pour organiser un concert au profit de la veuve de cet homme de génie dont nous avons naguère annoncé et déploré la perte. Le concert aura lieu dans la salle du Conservatoire. Il sera composé en entier de morceaux pris dans les partitions de l'auteur de Montano et d'Aline. Mesdames Stoltz et Sabatier, MM. Duprez, Barroilhet, Ponchard et Antoine de Kontski, prêteront à l'illustre mort l'appui de leur talent. M. Habeneck conduira l'orchestre. On sait que M. Habeneck est le premier chef d'orchestre qu'il y ait aujourd'hui en Europe, et c'est assurément l'une des plus hautes intelligences musicales de ce temps-ci.
PUBLICATIONS ILLUSTRÉES--CENT PROVERBES PAR GRANDVILLE
ET PAR TROIS TÊTES DANS UN BONNET (1).
Note 1: Un volume in-8° contenant, comme texte, cent cinquante compositions littéraires, et, comme illustration, cent sujets par Grandville, outre les vignettes, frises et lettres ornées. Cinquante livraisons à 30 centimes. Paris, Fournier, libraire-éditeur, 7, rue Saint-Benoit.
Que n'a-t-on pas dit des proverbes depuis qu'ils existent, c'est-à-dire depuis le commencement du monde? Ils sont la voix des peuples, la sagesse des nations, etc., etc... A quoi bon répéter ici ce qui a été déjà imprimé tant de fois? Mais ce que nous pouvons apprendre à nos lecteurs, c'est que M. Fournier est le premier éditeur qui, jusqu'au 673,060me jour de l'ère chrétienne, c'est-à-dire jusqu au 1er janvier 1844, ait songé à faire, avec les proverbes actuellement existants, un beau volume in-8°, écrit par trois têtes dans un bonnet, et illustré par Grandville.
Cette heureuse idée a déjà reçu un commencement d'exécution: quatre livraisons des Cent Proverbes ont paru, à la grande satisfaction de tous les amateurs de livres illustrés, et principalement des admirateurs du talent exceptionnel de Grandville. Les trois têtes dans un bonnet (nous ne trahirons pas leur incognito) rivaliseront entre elles, nous en sommes certains, d'esprit et d'originalité. Quant à Grandville, les cinq dessins que nous empruntons aujourd'hui à son nouvel ouvrage nous dispensent de tout éloge. Ce serait lui faire injure, ainsi qu'à nos abonnés, que d'essayer d'analyser les innombrables mérites des grands bois et des vignettes des Cent Proverbes.
Laissons un peu parler le prospectus, qui nous révélera l'idée mère de cette curieuse publication.
«Tantôt simple et ingénu, tantôt brillant et coloré, tantôt sérieux et ironique, suivant le pays qui l'a vu naître; tour à tour gai et mélancolique, grotesque et sublime, toujours concis et acéré, le proverbe prend toutes les formes, s'accommode de toutes les situations; il se montre à la cour, sur la place publique; il habite les palais et les greniers; il se renouvelle, il se transforme, il est toujours jeune comme le cœur humain, dont il est la traduction; le proverbe, c'est l'homme. Voilà pourquoi il est si difficile d'écrire son histoire; nous allons l'essayer cependant.
| L'amour fait danser les ânes. | Au royaume des Aveugles, les borgnes sont rois. |
| Derrière la croix souvent se tient le diable. | Trois têtes dans un bonnet. | Il ne faut pas dire: fontaine je ne boirai pas de ton eau. |
«C'est le proverbe populaire que nous tenons de préférence à mettre en honneur. Le trait naïf et pittoresque, le vêtement simple et même grossier de la phrase dessinent mieux la vérité qu'une parure splendide; le bon sens a le geste décidé, l'allure franche, la physionomie ouverte; la coquetterie n'est bonne qu'à ceux qui veulent tromper, et le bon sens ne cherche qu'à convaincre.
«Rajeunir par l'actualité de l'application, par la fraîcheur du costume, ces éternelles vérités: voilà notre but. Sans parti pris, sans préférence quelconque, sans aucune acception d'époque ou d'origine, nous emprunterons aux philosophes comme aux poètes, à l'antiquité comme à notre âge, au Nord comme au Midi. Toutes les formes littéraires nous viendront en aide: dissertation, apologue, nouvelle, scène dramatique, saynète, fabliau, prêteront à des plumes éprouvées les ressources illimitées de leurs tons divers.»
Nous n'en dirons pas davantage aujourd'hui sur les Cent Proverbes. A l'œuvre on connaît l'artisan, et qui vivra verra.