MÉTAUX ET MACHINES.

Le jury de l'exposition, en 1839, avait reconnu l'amélioration des procédés employés pour le traitement des minerais de fer. «On fabrique maintenant en France, disait-il, des fontes propres à la seconde fusion, et qui, égales aux meilleures fontes anglaises pour la douceur et la fusibilité, les dépassent par la ténacité... Les forges françaises sont en pleine voie de progrès, et rien ne se fait plus dans les forges anglaises qui ne se fasse également dans nos usines.» Tel était le jugement du jury de 1830 sur une des branches les plus importantes du travail national. Le progrès a-t-il continué? Nous ne craignons pas de dire Oui! Une foule de procédés métallurgiques se sont perfectionnés, l'emploi de l'air chaud dans les hauts-fourneaux, l'application des gaz qui s'échappent du gueulard au puddlage, tendent à faire toute une révolution, et une révolution économique, dans l'industrie française. Quant à la qualité des produits, nos fers peuvent lutter avec avantage, sur les marchés belge et anglais, avec ceux de ces pays; seulement, le progrès a eu lieu lentement.

Moulin à bras adopté pour l'armée
d'Afrique.

Dans un temps qui n'est pas encore bien loin de nous, toutes les fontes et les fers se traitaient par le bois, et l'on ne pensait pas qu'aucune autre matière put être employée à cet usage. Cependant le bois allait s'épuisant, et l'on prévoyait le terme où la fabrication cesserait faute de combustible. Or, s'il est vrai que l'indice le plus certain de la prospérité d'une nation se trouve dans la consommation de fer qu'elle fait, il n'est pas moins certain que le fer sert doublement à cette prospérité, d'abord en faisant vivre ceux qui le fabriquent, puis en fournissant des instruments de travail à ceux qui l'emploient. Le jour donc où, faute de combustible, il faudrait cesser le traitement des minerais, ce jour serait un jour de deuil pour chacun et pour tous, et la nation privée de ce métal disparaîtrait bientôt de la surface du globe. Enfin, et heureusement fut imaginé le traitement des minerais de fer par la houille; essayé d'abord en Angleterre par lord Dudley, il ne fut repris et n'obtint son développement que lorsque Watt eut construit sa machine à vapeur, et lorsque, plus tard, ou imagina l'étirage des fers au moyen des cylindres ou laminoirs. Avec ces deux grandes découvertes, l'Angleterre, qui fabriquait à peine le fer nécessaire à sa consommation, fut bientôt en état d'en approvisionner le monde entier. Ce n'est que plus tard que les Français sont entrés dans cette voie, et ce n'est que peu à peu qu'ils réalisent les progrès que demande instamment la matière. Ce progrès consiste surtout dans la bonne fabrication à bon marché. Or, nous devons l'avouer, nos fers, bons il est vrai, sont très-chers, bien qu'ils aient éprouvé depuis quelque temps une légère baisse; il faudrait, pour arriver à une baisse importante, des conditions que nous indiquerons tout à l'heure. Le haut prix auquel se vendent, les fers tient au prix très-élevé du combustible et à la trop grande quantité d'usines métallurgiques. En 1837, il y avait en France, marchant au coke ou au bois, 543 hauts-fourneaux, dont la production représentait seulement celle de 112 hauts-fourneaux aussi considérables que ceux d'Angleterre ou de Belgique.

Grue-Balance-Bascule.

Machine à sculpter

Coupe du Moulin à bras pour l'armée d'Afrique.

Exposition de l'Industrie.--Vue générale de la salle des Machines.

Du reste, la question du bon marché de la fabrication est tout entière dans celle des voies de transport, ou, si l'on aime mieux, dans la position de l'usine. Quand le minerai et le combustible ne se trouvent pas réunis, comme les minerais carbonates des houillères d'Angleterre, il faut asseoir son usine de manière à ce que les matières les plus lourdes soient le moins éloignées possible. Il vaut mieux, en effet, être loin du lieu de consommation que des lieux où se trouvent les matières premières. Quelques usines seulement, en France, jouissent de cet avantage dans le centre de la France, dans le Nord et dans le Midi. Il ne faut pas d'ailleurs prendre pour terme de comparaison des prix de la fonte et du fer, ceux des pays étrangers. En ce moment, en Belgique et en Angleterre, les fers se vendent il vil prix, il est vrai; mais la raison en est dans la production exagérée à laquelle on s'est livré dans ces deux pays pour les rails de chemins de fer. On a répondu à un besoin accidentel par des établissements permanents, et le besoin une fois satisfait, la cessation des travaux, ou la vente au-dessous du prix de fabrication, sont venues jeter le trouble et le désordre dans les usines les mieux montées. Les lenteurs du gouvernement et les tergiversations de l'industrie dans les questions de chemins de fer ont en cela d'heureux, que la France a évité cet écueil; quelques usines nouvelles se sont montées dans la prévision des fournitures de rails, mais peu à peu, et sans jeter de trouble sur le marché. Aussi les prix baissent, mais sans secousse, les procédés de fabrication s'améliorent, et tout fait présager que si nous arrivons enfin à un système de voies de communication perfectionnées, et à un tarif de douanes suffisamment protecteur, les consommateurs français auront le bon marché des Anglais sans leurs crises commerciales. Tout tarif de douanes doit subir deux phases: dans la première, à la naissance de la fabrication, ces tarifs doivent être assez élevés pour permettre aux producteurs et aux constructeurs de monter leurs ateliers et de lutter de prime abord avec l'industrie étrangère; dans la deuxième, quand l'industrie est suffisamment assise, si l'on peut fabriquer au même prix dans les deux pays, tout tarif doit être supprimé, sinon il faut en conserver la portion représentative de la différence des prix de main-d'œuvre ou de matières premières. Nous sommes arrivés pour la plupart de nos industries à cette seconde période. Mais la difficulté, on le conçoit, est de tarifer ces différences de prix sur lesquelles doit être assis un tarif équitable; la nouvelle loi de douanes, présentée cette année à la chambre des députés, satisfait en partie à ce besoin.


Pompe foulante et aspirante Letestu.

Pompe d'épuisement Letestu, avec la disposition des tuyaux d'aspiration.

Nos lecteurs nous permettront de ne pas les arrêter plus longtemps sur les métaux proprement dits; disons seulement que l'exposition renferme de beaux échantillons de cuivre, de zinc, de fer, de fonte, et surtout d'acier fondu et de métaux ouvrés, et que, sous ce rapport, les prévisions du jury de 1839 n'ont pas été trompées. Ce que nous ne pouvons donner, sans entrer dans des détails longs et fastidieux, et ce qui pourtant constitue le véritable progrès de ces industries, ce sont les prix comparatifs de ces produits à dix ans de distance. La baisse est en général satisfaisante; mais nous avons hâte de conduire nos lecteurs au milieu des applications auxquelles nos industriels ont plié les métaux.

L'aspect général de la salle des machines, de cette triple galerie où l'on trouve près l'une de l'autre la machine la plus minime, celle à faire des chaussons de lisière ou à cambrer les tiges de bottes, par exemple, et les énormes outils-machines, qui semblent destinés à des travaux herculéens; cet aspect général, disons-nous, est saisissant, et donne de l'intelligence de l'homme l'idée la plus haute et la plus complète. Comment se dire, en effet, sans admiration, que cet être si petit, si faible, si incapable par lui-même d'un effort matériel puissant, domine la matière la plus rebelle, change et modifie suivant ses besoins la création tout entière, dompte et plie à son service les animaux les plus redoutables, et manie les masses les plus énormes, comme fait le vent de la feuille qu'il pousse devant lui? Quant, à nous, en parcourant cette magnifique exposition de l'industrie, encore si nouvelle en France, de la construction des machines, si nous rencontrions sur notre chemin quelqu'un de nos fiers et dédaigneux voisins d'outre-mer, nous leur montrerions avec orgueil le résultat de quelques années de paix, et nous leur dirions: Nous avons appris pendant les guerres de l'empire, pendant l'époque qui vous a été si désastreuse, du blocus continental, à nous passer de vous pour une foule de fabrications dont nous étions habitués à vous demander les produits. Aujourd'hui nous vous enlevons encore un des fleurons de votre couronne industrielle; non-seulement nous faisons des machines pour nous, mais nous commençons à les transporter sur les marchés étrangers. C'est une guerre toute pacifique que nous vous faisons, guerre digne des deux peuples, où l'on est fort par le travail et où l'on triomphe par l'intelligence.

Un dernier préjugé, cependant reste à vaincre dans l'esprit d'un grand nombre de Français, et ce préjugé fatal a été l'obstacle le plus fort au développement de l'industrie des constructeurs; c'est la suprématie accordée jusqu'à ce jour aux produits anglais sur les produits français. Ce préjugé, disons-le, tend à disparaître, et pour ceux chez lesquels il est encore enraciné, nous ne pouvons que les inviter à parcourir l'exposition de 1844, à regarder d'un œil non prévenu ce magnifique spécimen de l'industrie française, et à se demander ensuite, tout esprit national à part, si on fait mieux ou autrement chez nos voisins.

Nous voudrions pouvoir donner à nos lecteurs des explications détaillées sur chacune des nombreuses machines exposées cette année; mais ils comprendront que nous sommes obligés de nous arrêter à un petit nombre d'entre elles et à celles qui nous paraissent le plus remarquables. Encore ici avons-nous l'embarras du choix. Il y a en France six à huit constructeurs dont les ateliers sont moulés sur l'échelle la plus grande et outillés de la manière la plus puissante, et un grand nombre d'autres de proportions moindres. La plupart de ces constructeurs ont envoyé à l'exposition des produits dont les uns se distinguent par le fini des pièces, par la bonne exécution de l'ensemble, et les autres par d'utiles innovations. La navigation à vapeur et la locomotion sur chemins de fer ont été les points de départ de ce progrès. Les ateliers français ont eu à construire, depuis quelques années, les machines de 450 chevaux destinées aux paquebots transatlantiques et un grand nombre d'autres appareils de force moindre, mais dont les dimensions sont encore colossales. Ces ateliers se sont mis à l'œuvre, et, au dire des connaisseurs, la fabrication en est excellente et égale au moins à ce que les Anglais ont fait de plus perfectionné dans ce genre.

Plusieurs ateliers se sont également outillés pour la fabrication des locomotives, et leurs produits, d'abord repoussés à cause de l'infériorité inévitable d'un premier essai, puis quelque temps encore victimes du préjugé dont nous parlions plus haut, commencent cependant à prendre le rang qui leur appartient dans les constructions de ce genre. Les modèles, d'abord empruntés aux Anglais, ont été changés, modifiés, améliorés, et maintenant c'est à un Français, M. Meyer, de Mulhouse, que l'on doit l'importante innovation de la détente variable de la vapeur, innovation qui se traduit en économie de combustible, d'usure et d'entretien.

Les grands fabricants ont donc envoyé quelques-uns de ces produits dont nous parlions plus haut, parmi lesquels nous avons notamment remarqué un tour parallèle de M. Calla, dont la table a dix mètres de longueur; une machine à faire les roues, de M. Eug. Philippe; des appareils énormes en masse et en puissance, de M. Aug. Pillet, tels qu'un tour parallèle, des machines à diviser les engrenages, à tarauder les écrous et les boulons; les machines de M. Decoster et celles de MM. Durosne et Gail.

Parmi les établissements qui ont envoyé de magnifiques produits en ce genre, le Creusot occupe une des premières places. Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas cette importante usine, nous dirons que les éléments de production du Creusot se composent de trois industrie» distinctes et concentrées dans un même lien, c'est assez dire qu'elle se trouve dans les conditions d'une bonne fabrication à bon marché. Les industries sont, 1° l'extraction de la houille, qui s'élève à un million d'hectolitres par an; 2° la fabrication du fer et de la fonte au moyen de quatre hauts-fourneaux qui produisent ensemble, seize à dix-huit tonnes par jour, et de feux de forge et d'affinerie pouvant fabriquer huit cents tonnes de fer par mois; et 3° la construction des machines, pour laquelle le Creusot s'est acquis une réputation européenne.

Ce qui, parmi les produits de cette usine, attire principalement l'attention dans les salles de l'exposition, ce sont les pièces suivantes: une traverse et une grande bielle pour un appareil de quatre cent cinquante chevaux; un mouton à vapeur vertical, et une marmite à percer et river les tôles. La bielle présente un spécimen des proportions données aux appareils destinés à la navigation transatlantique. Cette pièce, d'une difficile exécution, se distingue par sa masse imposante et par la perfection du travail.

Le mouton à vapeur est une précieuse application de la force de la vapeur au battage des fers. Jusqu'à présent les marteaux et martinets sont généralement mus par l'eau, et les coups qu'ils donnent en retombant de tout leur poids sur l'enclume sont à peu près uniformes, ou au moins on ne peut pas en modérer la force à volonté. Ce nouveau marteau se compose d'un cylindre à vapeur à simple effet, avec un piston dont la tige traverse le fond du cylindre, pour être fixée ensuite au mouton. Le cylindre est monté sur une charpente en fonte qui sert de coulisse au mouton. Au moyen de cet appareil, et à la volonté du conducteur, sur deux coups qui se suivent, l'un est capable de pénétrer dans une masse de fer chaud, comme dans de l'argile, et l'autre peut être assez doux pour faire entrer à moitié seulement un clou dans le bois le plus tendre. Cette machine peut employer sa puissance à des coups longs et terribles, ou bien, se réglant elle-même, faire tomber sur l'enclume des coups modérés par centaines et par minute. Le mécanisme consiste simplement dans l'appareil qui permet l'introduction et la sortie de la vapeur. Si la vapeur, après être entrée et avoir soulevé le piston et le marteau, sort brusquement, le marteau retombe de tout son poids; si elle sort peu à peu, le marteau redescend doucement. Une discussion s'est élevée entre un Anglais, M. Nasmith, et M. Schneider, pour savoir à qui appartient la priorité de cette invention. Sans vouloir entrer dans ce débat, ni expliquer les raisons de notre conviction, nous dirons que, des explications données par ces derniers, il résulte pour nous la certitude que la priorité appartient à M. Bourdon, ingénieur mécanicien en chef du Creusot.

La troisième pièce, la machine à percer et à river les tôles, est conçue d'après le principe du marteau dont nous venons de parler. Elle réunit par compression, au lieu du procédé long et dispendieux du martelage, les tôles et fers d'angle par des rivets ordinaires, ou des rivets de fer rond, à chaud ou à froid. Le travail est simplifié, et présente plus d'uniformité et d'économie.

Puisque nous avons parlé du rôle que joue la vapeur dans les outils-machines de la haute industrie, nos lecteurs nous sauront gré de les entretenir des nouveaux appareils de sûreté contre les explosions de machines à vapeur, imaginés par M, Chaussenot aîné, et qu'il a envoyés cette année à l'exposition. On sait combien sont redoutables ces explosions, contre lesquelles la science cherche en vain à lutter depuis longtemps, qu'elle parvient quelquefois à prévenir, et pas toujours à expliquer après l'événement. Sans parler de la partie mystérieuse de la force de la vapeur, de cette partie qui trompe toutes les prévisions et produit une catastrophe là où on se croyait à l'abri de tout danger, nous dirons qu'il est cependant une série d'accidents qu'on peut éviter au moyen de bons appareils de sûreté et de soupapes convenablement établies, et nous ne saurions recommander trop vivement aux industriels ceux de M. Chaussenot. Ils se composent d'un nouveau système de soupapes excessivement sensibles, et dont la disposition est telle qu'elles se soulèvent à la moindre tension de vapeur supérieure à celle à laquelle l'appareil doit marcher, et avec la plus grande facilité; d'un flotteur d'alarme équilibré dans l'intérieur de la chaudière, et qui permet à la vapeur de soulever une soupape et de se faire jour jusqu'à un sifflet, qui prévient le chauffeur, et enfin d'un flotteur indicateur, au moyen duquel le chauffeur peut lire à chaque instant, sur un tableau placé en dehors de la chaudière, à quel niveau se trouve l'eau, et en régler l'introduction; et l'on sait que beaucoup d'explosions ont eu pour cause l'abaissement de l'eau qui laisse rougir les parois de la chaudière, et la production instantanée d'une grande masse de vapeur, quand l'eau arrive sur ces parois rougies. Nous sommes persuadé que l'emploi simultané de ces trois appareils doit prévenir la plupart des explosions.

Nous ne quittons qu'à regret ces magnifiques produits de la haute industrie française; nous voudrions qu'il nous soit permis de faire voir une à une à nos lecteurs chacune de ces machines; et ceux qui comme nous ont parcouru l'exposition comprendront nos regrets; car tout, dans ces salles, concourt à l'instruction des masses; et, tel qui entre ignorant à l'exposition, s'il parcourt les galeries avec un bon cicérone, en sortira instruit; car, à côté de l'instrument, il aura eu l'explication; à côté de la machine, son histoire et son usage; à côté de l'industriel, l'aperçu de la situation commerciale de son pays. Mais nous avons encore à vous entretenir de machines non moins intéressantes, et dont nous vous offrons quelques dessins. Passons donc aux petits appareils.

Pompes.--Cette année, comme aux expositions précédentes, il y a un grand nombre de pompes, dont les inventeurs ont tous la prétention d'avoir illuminé le système le plus simple, celui qui se dérange le moins, et qui, avec une force donnée, produit le plus d'effets utiles. On conçoit en effet, que les esprits ingénieux travaillent dans cette direction, si l'on songe que la pompe est l'engin le plus indispensable à toute espèce d'industrie; qu'elle est le principe de l'alimentation de toutes les usines; qu'elle sert pour les travaux agricoles, pour les incendies, dans un grand nombre de travaux où les épuisements sont indispensables, dans les vaisseaux où le travail des pompes absorbe une grande partie du temps de l'équipage, et que son usage est aussi fréquent que celui de l'eau qu'elle doit chercher, épuiser, retenir et emmagasiner.

Parmi les différents systèmes exposés, nous avons surtout remarqué les pompes de M. Letestu. Il y a dans ce système un progrès évident sur toutes les inventions précédentes. Ce progrès consiste uniquement dans l'adoption d'une soupape et d'un piston entièrement nouveaux. Une grande difficulté qui a constamment nui à l'usage avantageux des pistons des pompes, c'est la matière dont est faite ce piston. Il est ordinairement en métal, fermant hermétiquement le corps de pompe, condition indispensable pour que le vide se fasse exactement, que l'eau s'élève et ne redescende pas; mais on conçoit que si cette fermeture hermétique est indispensable lorsque le piston remonte avec l'eau qui s'est introduite à sa partie supérieure au moyeu de l'ouverture du clapet, il n'en est pas de même lorsqu'il redescend, et que l'eau, forçant le clapet à se soulever, passe de la partie inférieure à la partie supérieure. A ce moment il y aurait avantage à ce que le piston disparût, pour laisser affluer la plus grande quantité d'eau possible. De plus, si l'eau contient du gravier ou des corps étrangers quelle entraîne avec elle dans son mouvement ascensionnel, ces corps, en s'insérant entre les lèvres du clapet, l'empêchent de se refermer, et des lors l'eau, quand le piston remonte, repasse à travers le clapet, et le jeu de la pompe est arrêté ou son effet devient nul.

M. Letestu a supprimé tous ces inconvénients: sa soupape et son piston, dont nous donnons les dessins à nos lecteurs, sont de la plus grande simplicité. Le piston (fig. 2) se compose d'un cône en cuivre, percé d'une multitude de trous pour donner passage à l'eau. Ce cône métallique est recouvert d'un cône en cuir (fig. 4) d'un millimètre d'épaisseur, préparé à la chaux et formant soupape. Une tige en fer traverse le cône ou entonnoir, et est rivée en dessous, de manière à joindre d'une manière fixe et invariable les deux cônes. Le cône en cuivre ne touche pas le cylindre du corps de pompe, et le cône en cuir le dépasse un peu, de manière à s'appliquer contre ce corps de pompe dans la manœuvre. Le jeu de ce piston est simple et facile à comprendre: quand on baisse le piston, l'eau passe par les trous de l'entonnoir et par le vide annulaire que forme l'interstice entre les cônes et le corps de pompe; dans le mouvement ascensionnel, au contraire, le cuir s'applique hermétiquement contre le cuivre, et ses bords, qui le dépassent un peu, forment bourrelet contre le corps de pompe: en sorte qu'au-dessous du piston le vide est parlait, et l'eau qu'un autre coup de piston ira puiser soulève le clapet (fig. 3) et remplit l'intervalle qu'il vient de quitter. On comprend que dans ce système, les graviers et les corps étrangers ne peuvent plus déranger le jeu de la pompe, puisque si ce gravier entre par les trous de l'entonnoir, le cuir, qui jouit d'une grande souplesse, l'enveloppe de toutes parts, et, s'il entre par le vide annulaire, son poids le fait retomber au fond du cône de cuir, d'où il ne peut plus s'élever. Le bourrelet de cuir donnant toujours une fermeture hermétique, permet d'appliquer ce système aux corps de pompe les plus imparfaits en bois, ou les plus grossièrement alésés en métal. M. Letestu a appliqué son système à toutes les espèces de pompes. Nous donnons à nos lecteurs le dessin d'une pompe aspirante et foulante (fig. 1) et celui d'une pompe d'épuisement (fig. 5). Enfin nous dirons spécialement pour ceux qui savent le prix d'une pompe à incendie et qui regrettent que chaque commune ne puisse pas s'en procurer, que l'inventeur a simplifié considérablement ses appareils de manière à ce que le bourrelier et le maréchal ferrant du plus misérable hameau peuvent les réparer dans toutes les circonstances. Ajoutons qu'il a fait acte de bon citoyen en en réduisant le prix et en offrant aux communes pauvres de ne les payer que par annuités, selon leurs ressources et à leur gré. Les pompes de M. Letestu ont été expérimentées en grand par la marine, et ont donné les résultats les plus satisfaisants comme simplicité de mécanisme, durée et économie.

Instruments de pesage.--Parmi les objets d'une utilité générale et pratique, qui ont pris rang dans les salles de l'exposition, nous pouvons citer les balances de toute espèce, et principalement celles qui sont dites à MM. Rollé et Schwilgué, de Strasbourg, qui ont exposé des balances de comptoir très-sensibles, et l'on sait à combien de fraudes les consommateurs sont exposés tant par l'imperfection des balances que par la mauvaise foi des marchands; à MM. Sagnier et compagnie, de Montpellier, et à MM. George, ingénieurs-mécaniciens. Les balances-bascules exposées par MM. Sagnier sont des romaines, qu'ils ont perfectionnées au point d'en faire des instruments de précision: romaine oscillante à plateau, romaine-bascule portative et romaine oscillante de précision. On connaît le principe d'après lequel est construire la romaine. Ce principe est celui du levier du premier genre, c'est-à-dire pour lequel le point d'appui est situé entre la puissance et la résistance. Si le point d'appui est exactement au milieu du levier, on a la balance ordinaire; mais si le point d'appui est placé de manière à ce que les deux bras de levier soient inégaux, les poids qui se feront équilibre aux deux extrémités du levier seront dans le rapport inverse des longueurs des bras; ainsi, un poids d'un kilogramme, placé à l'extrémité d'un bras de levier de 10 centimètres de long, fera équilibre à un poids de 10 kilogrammes placé à l'extrémité du bras de levier qui n'aurait qu'un centimètre de longueur. On voit donc que, pour la romaine, il suffit d'avoir un poids unique, qu'on fait voyager sur le grand bras du levier divisé et gradué convenablement pour obtenir instantanément, par une seule opération et sans poids additionnel, le poids d'un objet quelconque placé à l'extrémité de l'autre bras. Dans les romaines-bascules en usage jusqu'à présent, le grand bras du levier a une longueur constante; à son extrémité est un plateau fixe, qui reçoit les poids; mais ce système est incommode, d'abord parce qu'il faut avoir une série de poids à sa disposition, et qu'une erreur de quelques grammes, facile à commettre, prend de suite une proportion assez forte quand elle a lieu à l'extrémité d'un bras de levier un peu long. MM. Sagnier ont évité cet inconvénient en appliquant à ces romaines-bascules comme aux romaines ordinaires, un poids curseur; seulement leur portée ou calibre se trouve limitée par la longueur du bras de levier.

MM. George ont introduit dans les instruments de pesage une innovation que nous regardons comme une des plus fécondes en résultats heureux. Nous voulons parler de leurs balances-bascules et de leur» grues-balances-bascules. Dans les premières, le parallélogramme, qui donne le parallélisme au mouvement du plateau, est placé verticalement entre deux montants fixes; et le plateau, solidement relié d'équerre aux tiges verticales, et forcé de prendre un mouvement toujours parallèle, peut ainsi porter la charge sur un point quelconque sans qu'il en résulte aucune inexactitude.

Quant à la grue-balance, c'est une combinaison fort ingénieuse de ces deux machines qui n'en forment plus qu'une seule. Nous donnons à nos lecteurs le dessin de cette nouvelle machine. Tout le monde a vu, sur les quais ou dans les usines, des grues, ces énormes engins au moyen desquels quelques hommes agissant sur une roue d'engrenage soulèvent les fardeaux les plus pesants, et en imprimant ensuite, suit un mouvement de rotation, soit un mouvement de translation, les transportent ou les déposent avec la plus grande facilité. C'est cet engin qui, par un mécanisme très-simple, devient lui-même une balance. La difficulté à vaincre était de mettre en oscillation la grue avec tout son mécanisme, de manière à en faire un plateau de bascule. C'est à quoi les inventeurs sont parvenus, en conservant à la grue toute sa puissance et à la balance toute sa sensibilité. On élève le fardeau à la manière ordinaire, et on le pèse dans son état de suspension sans embarras et sans autre perte de temps que celui nécessaire pour reconnaître le poids de l'objet suspendu. Cette machine peut rendre de grands service à l'industrie des transports, et notamment aux chemins de fer, où des voitures entières, des fourgons, des diligences sont enlevés par des grues et placés sur les cadres qui les emportent en convois.

Moulin à bras portatif.-Nous avons tenu à donner à nos lecteurs une idée d'une de ces machines simples et économiques dont l'usage est journalier et indispensable, et qui, par la simplicité de leur mécanisme et la modicité de leur prix, sont à la portée de toutes les bourses et de toutes les positions. Nous avons voulu leur montrer en même temps un des appareils adoptés pour nos frères d'Afrique, et qui, grâce à leur légèreté, peuvent se transporter à la suite des corps d'armées, et donner aux troupes campées et loin de tous les lieux habités l'élément le plus indispensable de la nourriture, une farine bien faite, et du pain frais et de bonne qualité. Le moulin à bras portatif, dont nous donnons le dessin, a réalisé ces avantages. Il se compose, comme tous les moulins, d'une meule fixe et d'une meule tournante. On introduit le blé au-dessus de la meule fixe: il est d'abord concassé par une noix cannelée, puis réduit en farine entre les deux meules; il est bluté dans un tamis qui reçoit son mouvement de va et vient d'une tige mise elle-même en oscillation par une pièce carrée montée sur l'axe des manivelles; la farine tombe dans le fond de la caisse du moulin, et le son est expulsé par un auget qui termine le tamis. Pour empêcher l'écartement des meules, on se sert d'une vis taraudée qui passe dans une traverse fixée à la partie supérieure du moulin, et qui presse sur une griffe scellée dans la meule fixe. Ce moulin, manœuvré par deux hommes, donne 20 kilogrammes de mouture de blé par heure. En remplaçant la noix ordinaire par une noix à grosses dents, il devient propre à moudre du maïs ou d'autres grosses graines. Enfin, on peut remplacer les manivelles par des roues à courroies, et le mettre ainsi en communication avec une machine à vapeur ou une roue hydraulique. L'inventeur de cet ingénieux appareil est M. Tarm.

Machine à sculpter.--Il nous reste à parler d'une des machines les plus intelligentes que nous ayons jamais vues. Avouons d'abord que cette machine n'est pas à l'exposition, mais seulement les œuvres d'art qu'elle a produites.

Nous aurions peut-être dû attendre, pour en entretenir nos lecteurs, notre article sur les objets d'art, mais nous n'aurions eu qu'à les signaler, tandis que la partie vraiment intéressante n'est pas le résultat seulement du travail de cette machine, mais la machine elle-même, dont nous avons pu nous procurer un dessin. Qu'on se figure une série de parallélogrammes articulés qui soutiennent entre eux un cadre, qu'on imagine que ce cadre a de véritables bras, dont les articulations sont des roues et des pignons; des nerfs, des chaînes, des cordes sans fin; des doigts, du fer et les ongles des instruments pointus, ronds, échancrés, à vis, à spirale; qu'on donne à ces bras le mouvement, au moyen d'une machine à vapeur, l'un d'eux va venir s'appuyer sur l'objet à reproduire de manière à suivre délicatement tous les contours, le creux des yeux, la saute du nez, les intervalles des cheveux, et l'autre suivant rigoureusement les mouvements du premier va d'abord, au moyen de deux marteaux glissant l'un sur l'autre, ébauche à coups précipités le marbre qu'il touche; puis, au moyen d'un ciseau, enlever peu à peu les parties que le marteau a laissées; et enfin, au bout d'une heure, vous verrez l'outil intelligent se retirer et présenter à vos regards surpris un nez parfaitement modelé, des cheveux artistement travaillés; enfin une copie semblable en tout au modèle. Tel est l'instrument que nous avons vu fonctionner il y a peu de jours, et peu s'en est fallu que nous ne lui demandions notre buste, séance tenante. Les produits figurent à l'exposition sous le nom de M. Contzen.

Du reste, les machines envahissent tout; à l'exposition nous avons vu une machine à faire des moulures qui, en trois minutes, en a produit dix-sept mètres; pauvres menuisiers! une machine à battre ou plutôt à comprimer le linge; pauvres blanchisseuses! une machine à cambrer les tiges de bottes et à comprimer, sans les battre, les semelles; pauvres cordonniers! une machine à faire des tonneaux, avec une économie de 40 à 70 pour cent; pauvres tonneliers!

Mais rassurez-vous, vous tous qui craignez que les machines ne vous ôtent le travail; partout et toujours la substitution d'un métier au travail manuel a augmenté la consommation et appelé un plus grand nombre de bras. Depuis l'invention du métier à bas, cette marchandise, de luxe autrefois, est devenue une des parties indispensables du plus pauvre vêtement; depuis le métier à la Jacquart les étoffes de soie sont devenues l'apanage de la bourgeoisie; depuis qu'il y a des chemins de fer en Belgique, les marchands de chevaux, les carrossiers, les bourreliers, ont vu doubler leur industrie. C'est qu'à côté d'un progrès est un besoin, et que jamais l'un ne se développe sans être amené, excité et adopté par l'autre.