Des Vitraux anciens et modernes.

VITRAUX DE MM. GALIMARD ET LAMI DE NOZAN,
A SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Depuis quelques années, la peinture sur verre fait d'honorables efforts pour reconquérir dans nos édifices religieux la place qu'elle y occupait autrefois; nous avons à constater aujourd'hui un des plus beaux succès qu'elle ait encore obtenus: nous voulons parler de la fenêtre que viennent de placer à Saint-Germain-l'Auxerrois MM. Galimard et Lami de Nozan.

Pour mieux faire comprendre les éloges que nous avons à donner en ce moment et les critiques que nous nous permettrons, nous allons entrer dans quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour la plupart de nos lecteurs.

Une verrière ne se peint pas comme un tableau; l'artiste ne dispose pas du verre comme le peintre de sa toile, ni de ses couleurs comme ce dernier de sa palette. Les verres employés dans les vitraux sont colorés d'avance, teints dans leur pâte; ce sont des verres de couleur, en un mot. Ainsi, lorsque l'on voit une draperie rouge, par exemple, briller sur un fond bleu, le rouge et le bleu ne sont pas deux couleurs appliquées sur un même morceau de verre blanc, mais bien deux morceaux de deux feuilles de verre différentes mis à côté l'un de l'autre, et réunis au moyen d'un plomb qui les maintient invariablement dans le même plan. On voit de suite quel travail complexe exigent les vitraux. Il faut d'abord composer sa fenêtre avec un grand soin, en arrêter le dessin et les couleurs. Cette première opération demande un grand talent, une grande habitude, un goût sûr et une entente peu commune de l'harmonie des couleurs. On possède alors ce qu'on appelle un carton. Sur ce carton on découpe avec soin des verres de couleur, en ayant soin que les plombs destinés à les réunir tracent les contours du dessin représenté par le peintre. Ces plombs, loin de nuire à l'effet de la verrière, font au contraire l'office d'un trait vigoureux sans lequel les couleurs juxtaposées arrivaient confusément à l'œil du spectateur.

Les verres une fois découpés, on trace alors sur eux, avec une couleur fusible au feu, les ombres et les plis des draperies; on passe les teintes des chairs qui se peignent sur verre blanc, ainsi que certains jaunes, et on les fait cuire à la manière de la porcelaine, dans une moufle. Le feu fixe d'une manière indélébile ces couleurs à la surface des verres. Il ne reste plus qu'à les réunir par des plombs, et à monter la fenêtre au moyen de ferrures qui lui donnent la solidité nécessaire pour résister aux énormes pressions qu'exerce le vent sur les grandes ouvertures des églises.

Ces opérations demandent donc bien des talents divers, il est rare que la même main les exécute toutes. Nous verrons tout à l'heure les plus grands peintres faire des cartons, et leur exécution paraître chose assez difficile pour que des artistes du premier ordre se chargent de les traduire en vitraux.

Peinture sur verre.--Fenêtre de Saint-Germain-l'Auxerrois
par MM. Galimard et Lami de Nozan.

Un mot maintenant sur l'histoire de la peinture sur verre.

On ne connaît pas de vitraux antérieurs au douzième siècle. Parmi ceux-ci il faut citer deux fenêtres de l'abbaye de Saint-Denis, réservées de l'ancien édifice du temps de l'abbé Suger. L'inauguration en avait été faite en 1140. La peinture n'est alors qu'une mosaïque; les dessins sont au trait, sans ombre. Au treizième siècle on ajoute quelques hachures pour donner du relief aux draperies. Les deux rosaces latérales de Notre-Dame, les vitraux de la sainte Chapelle sont de cette époque. On peut juger de la prodigieuse activité des artistes du temps: les vitraux de la sainte Chapelle furent exécutés en un an, de 1247 à 1248. Jusque-là les sujets affectent le style légendaire; ce sont de petites figures, divisées en panneaux. Le quatorzième siècle, au contraire, voit exécuter des figures colossales portées sur des piédestaux et surmontées de dais; on essaie des rinceaux, des fleurons en pièces de rapport; enfin apparaissent les premières armoiries; les plus anciennes sont du règne de Charles VI. L'église de Saint-Sévérin nous offre quelques fenêtres de ce siècle. Les grands portraits de la cathédrale de Strasbourg doivent aussi y être rapportés. Mais, quelques années plus tard, le gothique se perd, la renaissance apparaît de toute part, les élevés d'Albert Durer enseignent la perspective. Loin de perdre à ce mouvement universel, la peinture sur verre lui doit ses plus brillants chefs-d'œuvre. A la fin du quinzième siècle, à Beauvais, les vitraux de Saint-Étienne, de Notre-Dame-de-Lorette, de Saint-Jean, s'exécutaient sur les cartons de Raphaël, et Jules Romain dessinait les vitres de Saint-Sébastien et l'arbre de Jessé. Au seizième siècle l'art est dans toute sa splendeur: Arnault des Molles, en 1517, peint toutes les fenêtres du sanctuaire de la cathédrale d'Auch, et l'ensemble admirable produit par l'unité de composition et de manière en fait un chef-d'œuvre encore plus peut-être que le mérite de l'exécution et du goût. Bernard de Palissy travail le à Saint-Gervais avec Jean Cousin, et ce dernier, s'écartant de la destination religieuse des vitraux, peint en grisaille, pour le château d'Éconen, les amours de Psyché d'après des cartons de Raphaël.

Nous touchons à la décadence; la peinture sur verre, comme tous les arts, en fut atteinte; cependant, au commencement du dix-septième siècle, se peignaient encore les vitraux de Saint-Méry et ceux de Saint-Paul; les Leviel travaillaient à Rouen, famille de peintres verriers dont le dernier descendant laissa un traité complet sur la matière, traité qui n'est pas assez rare pour qu'on puisse s'expliquer comment s'est accréditée cette universelle croyance de prétendus secrets perdus et retrouvés. Mais une autre cause que celle que nous venons de signaler contribua à accélérer la ruine de l'art. On voulut se passer de ces plombs qui assemblent les verres de couleurs différentes. Jean de Bruges trouva des émaux qui, appliqués sur le verre blanc et fondus au feu, donnaient les mêmes tons que ceux qu'offraient les verres teints en pâte. Il fit ces délicieux petits panneaux si recherches des amateurs. Pinagrier le suivit et le surpassa dans cette voie. On peut admirer plusieurs de ses chefs-d'œuvre à Saint-Etienne-du-Mont. Mais la peinture sur verre est de son essence une décoration; elle doit être traitée comme un décor; les émaux en firent une peinture de chevalet. Le public se dégoûta des vitraux; la nouvelle architecture s'en accommoda difficilement; le gothique, à cette époque, était traité de barbare. Cependant un des Leviel fut mandé de Rouen pour peindre les vitraux des Invalides; le projet resta sans exécution. Les fenêtres de la chapelle de Versailles reçurent des bordures coloriées en bleu et en jaune. Plus tard, à Saint-Sulpice, on fit des essais encore plus malheureux. Enfin, en 1811, Pâris, émailleur de la Légion d'honneur, peignit un panneau qu'on voit encore dans la chapelle des chanoines à Saint-Denis.

Lors donc que, de nos jours, il y eut réaction dans le goût du public en faveur de l'art gothique de la renaissance, la tradition des vitraux était à peine perdue. Puisqu'on restaurait nos vieilles basiliques, il était tout naturel qu'on cherchât à les éclairer telles qu'elles l'étaient à l'époque de leur construction. Dans le premier moment de ferveur, de lourdes bévues furent commises; ainsi, à Saint-Germain-l'Auxerrois, église du commencement du quinzième siècle, on plaça des vitraux qui, outre qu'ils sont fort mauvais, ne peuvent, par leur style et l'agencement des figures, dater que du treizième siècle. En première ligne, parmi les faiseurs de vitraux, parut la manufacture de Sèvres, qui, par un déplorable abus de l'emploi des émaux, une mauvaise direction, et de malheureuses habitudes de peintres sur porcelaine, est loin de produire ce qu'on pourrait espérer d'elle avec les beaux talents dont elle dispose; puis vinrent se placer à côté d'elle, sans pouvoir cependant lui être comparés, M. Thevenot de Clermont, la verrerie de Choisy, M. Laurent, et plusieurs autres fabricants plus ou moins habiles; mais les vitraux faits en fabrique ne sont pas des vitraux; c'est ce qu'on ne saurait trop répéter à MM. les architectes; la peinture sur verre est un art, et une fabrique n'est pas plus apte à faire une verrière qu'un marchand de couleurs à couvrir une toile.

Aussi avons-nous hâte de citer M. Maréchal, dont les pastels ont fait tant de sensation lors de leur apparition. M Maréchal est un artiste, il a étudié les beaux vitraux de Metz; et, sans chercher à les copier, il a voulu créer des verrières qui ne relevassent d'aucune époque, mais de son seul talent. On peut voir ses essais dans l'église de Saint-Jacques-du-Haut Pas.

Ce n'est pas dans cette voie qu'ont tenté de le suivre, quant à présent, MM. Galimard et Lami de Nozan; ils ont pensé que, dans une église d'une époque et d'un style donné, il valait mieux s'en tenir au simple pastiche; l'harmonie du monument y gagne assurément, et le choix d'une telle verrière fait autant d'honneur au goût de l'architecte qui sait l'apprécier qu'aux artistes qui l'ont exécutée. Nommer d'ailleurs M. Lassus, quand il s'agit de goût, c'est mettre tout le monde de son côte.

Donnons donc une description de cette fenêtre.

Elle appartient évidemment, par son style, à la seconde moitié du quinzième siècle, et elle est du genre historié le plus brillant de cette époque. Les costumes rappellent ceux du temps de Louis XII.

Les trois panneaux d'en bas représentent, ainsi que nous l'apprend la légende: «Comment le corps de monseigneur saint Landry fut porté en terre.» Le premier panneau, où se trouvent le sonneur, le porte-étendard et les deux enfants de chœur, est au-dessus de tout éloge; comme style, inspiration religieuse, on ne peut rien imaginer de mieux. Composition et exécution, c'est assurément ce qu'il y a de plus remarquable dans toute la fenêtre. Placez ce panneau au milieu des vitraux de Beauvais, il soutiendra la comparaison. Les deux autres panneaux sont aussi dignes d'éloges; la procession marche bien, il y a du deuil et de la solennité tout à la fois.

On sait que lors de l'invasion des Normands, au septième siècle, les reliques de saint Landry, ancien évêque de Paris et patron de Saint-Germain-l'Auxerrois, furent transportées dans la cité. Les trois panneaux supérieurs nous montrent donc «comment ceux de Saint-Germain-l'Auxerrois translatèrent le corps de monseigneur saint Landry.» Ici l'effet est tout différent: tout à l'heure la composition était calme et triste, maintenant elle est étincelante; peut-être même trouverions-nous à blâmer cet éclat. Les Normands approchaient; c'étaient de terribles barbares, idolâtres, sans pitié ni merci, et ce n'est pas avec cet air de fête que des gens frappés de terreur vont cacher l'objet de leur culte et de leur dévotion. Il semble, du reste, que le peintre ait prévu notre critique en plaçant à la fin du cortège ce guerrier qui, s'appuyant sur sa longue épée, semble honteux d'une aussi triste prévoyance, et cet enfant qui regarde derrière lui d'un air effrayé. Après tout, le brillant combiné avec l'harmonie n'est pas chose assez commune pour que nous tenions à notre objection, et nous signalerons, pour en terminer avec ces panneaux, le seigneur en robe rouge doublée d'hermine qui porte la châsse. On le croirait arraché à une de ces inimitables verrières de Saint-Patrice, à Rouen.

Les trèfles sont fort sagement décorés; c'est ordinairement un écueil que ne savent pas éviter les faiseurs de vitraux modernes; il semble qu'ils n'aient pas assez de couleurs criardes pour garnir les meneaux du haut de leurs fenêtres. Ici, au contraire, tout est calme et harmonieux.

Des dais à clochetons surmontent la procession des reliques et relient ainsi, d'une manière ingénieuse, avec la bande d'architecture qui occupe la partie supérieure des panneaux d'en bas, tout l'ensemble de la composition. Si nous avons des éloges à donner à cet ange à ailes rouges et à robe verte qui est si admirable d'effet, nous sommes forcés de trouver bien maigres les guirlandes qu'il tient suspendues; ne pouvait-on pas, sans nuire à la composition, faire quelque chose de plus étoffé?

Le trèfle supérieur représente saint Landry fondant l'Hôtel-Dieu. Ce panneau est digne de ceux qu'il couronne et termine glorieusement l'ouvrage. Les anges qui l'entourent sont d'un goût exquis. Nous recommandons l'ange qui est au faîte de la fenêtre, et, pour terminer par une critique, nous voudrions que celui qui est à sa droite eût les ailes moins noires; elles font presque tache.

Quant à cet éclat trop vif qui choque toujours nos yeux dans les vitraux modernes, comme il ne vient pas ici de l'assemblage de couleurs en désaccord les unes avec les autres, que les critiques prennent un peu de patience, et la poussière et la crasse auront bientôt donné à cette verrière cette profondeur de ton et cette harmonie que nous admirons tant chez les anciens. Qu'en n'oublie pas que nous les voyons après plusieurs siècles de mise en place, et qu'on regarde les vieilles fenêtres nettoyées de l'abbaye de Saint-Denis.

C'est, nous croyons, la première fois qu'on tente de reproduire le style du quinzième siècle, et ce coup d'essai est un coup de maître; il laisse bien loin derrière lui tous les pastiches essayés des autres époques. Mais aussi MM. Galimard et de Nozan sont des artistes, et non des fabricants; là est le secret de leur succès.

M. de Nozan a, depuis quelques années, enrichi plusieurs églises du Midi de vitraux, qu'il a faits à lui seul, composition et exécution, et qui, dit-on, sont dignes de son dernier ouvrage en collaboration. Il n'a pas craint de mettre tout amour-propre de côté en exécutant des cartons composés par M. Galimard, élève de M. Ingres; et ce dernier, qui lui aussi a fait des vitraux, ne s'est pas cru déshonoré en s'associant à un homme de talent. Ils ont sagement pensé et agi en gens qui aiment l'art; car, pour faire de bons cartons, il faut avoir exécuté des vitraux, et pour traduire en vitraux les cartons d'autrui, il faut soi-même être capable d'en faire. Le beau succès dont leur œuvre est l'objet doit être aujourd'hui leur plus douce récompense.