ROMANCIERS CONTEMPORAINS.
CHARLES DICKENS.
Séjour dans Éden.--Départ de ce Paradis terrestre.--Martin quitte l'Amérique.
(Suite et fin.--Voir t. II, p. 28, 56, 103, 139, 155, 214, 325, 347, et t. III, p. 37.)
Un peu ranimé par la contemplation de leurs communs malheurs, et laissant le pauvre Martin au bureau de l'agence générale d'architecture et de cadastre, Mark Tapley poursuivit sa course en quête de secours. Chemin faisant, il se félicitait de la situation digne d'envie à laquelle il se voyait parvenu.
«J'ai bien souvent songé, se disait-il, que rien ne m'irait mieux que d'échouer en quelque île déserte; mais là je n'aurais eu, au bout du compte, à m'inquiéter que de moi-même; moi, si peu difficile, si aisé à contenter, le beau mérite! Au lieu qu'ici, il me faudra prendre soin de mon associé, et c'est presque juste mon fait. Que me fallait-il? un homme dont les jambes fléchissent à l'heure où il en a le plus besoin; un homme si mal dans ses affaires, que le premier chiffre posé sur son livre de recette ne puisse jamais gagner de compagnon; un homme fait comme son manteau et son habit, même étoffe dessus que dessous, l'un n'enveloppant jamais que l'autre, et cet homme, poursuivit Mark Tapley après un moment de silence, l'homme qu'il me faut, je l'ai trouvé, je le tiens! quelle chance!»
Il s'arrêta pour regarder autour de lui, se demandant vers laquelle de ces misérables huttes il valait mieux se diriger d'abord.
«Je ne sais où frapper, sur ma foi, reprit-il. Toutes d'un extérieur aussi engageant, également commodes à l'intérieur sans doute, approvisionnées de tout le luxe, de tout le confortable que pourrait désirer un alligator dans l'état de nature! Voyons un peu: le citoyen que nous avons rencontré hier dans sa tournée du soir demeure au-dessous de l'eau, dans ce chenil là-bas, au tournant. Si je le puis, je voudrais éviter de déranger celui-là. Pauvre hère! Il fait une si triste figure; vrai colon dans toutes les règles! Ah! ici nous avons une hutte à fenêtre, c'est de quoi rendre les propriétaires trop fiers; et par là une porte! pure aristocratie! C'est égal, en avant, et va pour le premier bouge venu!»
Il marcha droit à la cabane la plus proche, heurta de la main; on lui cria d'entrer; il entra.
«Voisin! dit Mark, car je suis votre voisin, quoique vous ne me connaissiez pas; je viens vous demander... Eh! holà! oh!... Suis-je au lit? Rêvé-je?...»
Son nom venait d'être prononcé; ses pans d'habit étaient tiraillés, ses jambes embrassées par deux petits garçons dont il avait fréquemment débarbouillé les riants visages, et fait souvent chauffer la soupe à bord du noble et rapide paquebot le Screw.
«Ai-je la berlue? poursuivit Mark, se récriant toujours. C'est à n'en pas croire ses yeux! Mais, si ce n'est pas là ma compagne de voyage, soignant sa petite fille, que j'ai regret à voir si délicate; si ce n'est pas la son mari, qui était venu à sa rencontre à New--York: si ces petits drôles ne sont pas mes ci-devant jeunes amis, certes, il faut convenir que la ressemblance est à tromper.»
Dans sa joie de le revoir, la femme avait laissé échapper quelques larmes; le mari serrait cordialement les deux mains de Mark dans les siennes, et il les y retint tandis que les marmots se pendaient aux jambes du nouveau venu, et que l'enfant malade, bercée sur les genoux de sa mère, étendait vers lui ses petits doigts amaigris et brûlants, tout en murmurant du fond de sa gorge desséchée le nom si souvent répété de Mark Tapley.
Il était bien la même famille, passablement changée, grâce au salubre climat d'Éden, mais cependant toujours la même.
«Eh bien! je dis que voilà un réveil-matin qui compte! s'écria Mark reprenant haleine; il y a de quoi perdre l'esprit. Attendez, une minute seulement, et dans un tour de main je suis à vous. Nous y voilà!... Ces messieurs ne sont, pas de ma société? seraient-ils sur la liste des amis de la maison?»
Ces derniers mois avaient trait à certains cochons étiques, entrés à la suite de Mark, et qui paraissaient s'affectionner beaucoup aux talons de la famille. Comme ils n'appartenaient point au logis, ils furent chassés par les petits garçons.
«Je n'entretiens nulle prévention contre les crapauds, reprit Mark, qui d'un coup d'œil avait parcouru la chambre, pas la moindre; mais si mes deux jeunes amis pouvaient engager à sortir, par la même occasion, ceux qui nous tiennent compagnie, ils trouveraient l'air du dehors rafraîchissant, je n'en fais nul doute. Ce n'est pas, encore une fois, que je nourrisse contre eux aucune inimitié, poursuivit-il, s'asseyant sur un escabeau. Le crapaud est, j'en conviens, un joli animal, agréablement tacheté, à l'œil brillant, à la peau lisse et polie, tout lustré, des plus frais, et qui se rengorge à la façon d'un vieux gentilhomme; mais n'importe, ses qualités se déploient avec plus d'avantage dehors que dedans, à mon avis du moins.»
Affichant, à l'aide de ce bavardage, autant d'insouciance et de gaieté que possible, Mark avait cependant l'œil à tout. L'aspect débile et abattu de la malheureuse famille, le déplorable changement de la pauvre mère, l'état désespéré de l'enfant fébrile qu'elle tenait sur son sein, l'air de découragement répandu sur toutes choses, lui allaient au cœur; leurs souffrances, leur misère, étaient aussi évidentes à ses yeux que la tonne de farine en fermentation qui servait de table, que les couvertures moisissantes et les instruments de labourage rouillés qui pendaient aux murs, que l'humidité malsaine qui tachetait le sol, que la moisson de végétations croupissantes qui tapissaient chaque trou.
«Mais, dites-moi donc un peu qui vous amène? demanda l'homme, après les premières exclamations de surprise.
--Tout uniment le dernier bateau à vapeur. Nous venons ici faire fortune, à force d'exactitude et d'activité, puis réaliser au plus vite et nous retirer sur notre petit bien. Et vous autres, comment vous va? Comme des princes, on dirait?
--Nous sommes un peu maladifs pour l'instant, répliqua la pauvre femme en se penchant sur sa petite fille. Quand nous serons acclimatés, cela ira mieux.
--Le climat en dévorera plus d'un d'ici là, pensa Mark tout bas; tout haut il ajouta gaiement: Mieux, dites-vous? certainement que cela ira mieux pour tous. Nous n'avons qu'à nous maintenir en bonne humeur et bon courage, à vivre en bons voisins, et tout tournera à merveille. A propos, cela me rappelle, mon pauvre associé, assez mal en ce moment, et pour lequel je venais vous demander secours. Je voudrais bien, maître, que vous pussiez venir le voir tout de suite, et nous en dire votre avis.»
Il eût fallu une demande bien déraisonnable pour que les reconnaissants amis de Mark n'y fissent pas droit sur-le-champ. L'homme se leva prêta l'accompagner, non sans que Mark eût d'abord soulevé l'enfant malade entre ses bras, en s'efforçant de réconforter la mère; mais la main de la mort était déjà sur la pauvre petite créature, et il le vit.
Ils trouvèrent Martin étendu par terre, enveloppé de ses couvertures. Il paraissait fort malade; ses dents claquaient, et le frisson convulsif qui ébranlait tous ses membres ressemblait plutôt à un terrible spasme qu'au frémissement que donne le froid. L'ami de Mark déclara que c'était une fièvre d'accès du caractère le plus grave, assez commune dans le canton. Il prédit que le lendemain n'apporterait nul soulagement au malade, qui, pendant plusieurs jours encore, irait de mal en pis. Lui-même, atteint de cette fièvre, avait langui une couple d'années entre la vie et la mort, heureux, après en avoir vu succomber tant d'autres, d'en pouvoir retirer ses os.
«Et peu de chose avec, pensa Mark, regardant les formes amaigries du colon. Vive Éden!»
Le coffre des nouveaux arrivés contenait quelques médicaments; et, guidé par l'expérience personnelle de son ami, Mark put les employer au soulagement, de Martin. Les services de l'habitant d'Éden ne se bornèrent pas là; il allait et venait sans relâche, rendant à Mark toutes sortes de bons offices dans les tentatives variées du brave garçon pour améliorer leur situation, qui semblait désespérée. Cependant l'homme ne pouvait offrir d'espoir dans l'avenir, car la mauvaise saison commençait et la colonie n'était qu'une vaste tombe. La nuit même l'enfant du colon mourut, et Mark, qui aida le père le lendemain à enterrer le pauvre petit cadavre sous un arbre, eut grand soin d'en faire un secret à Martin.
Indépendamment de ses nombreux devoirs, en sa qualité de garde-malade d'un associé qui ne le laissait pas manquer d'occupations, et qui devenait plus exigeant à mesure qu'il souffrait davantage, Mark, de grand matin et tard dans la nuit, travaillait au dehors. Avec l'aide de son ami et de quelques autres, il labourait, s'efforçant de tirer partie de leur misérable terroir. Ce n'était pas que la moindre espérance stimulât son énergie, ce n'était pas qu'il eût quelque but fixe pour tendre ses nerfs et raffermir son courage, il agissait sous l'habituelle impulsion de son inaltérable bonne humeur, de son activité joyeuse, de l'étonnante élasticité de ses esprits. Au fond, il regardait leur position comme sans ressource; et, fidèle à sa devise, il se retrempait dans la souffrance.
«Quant à me faire fort, là, bien à ma guise, disait-il à Martin en confidence, dans un de ses moments de loisir (c'est-à-dire un soir, en lavant le linge de la maison, après une rude journée de travail), c'est à quoi je renonce, voyez-vous. C'est un coup de fortune sur lequel j'aurais tort de compter.
--En êtes-vous à souhaiter des circonstances plus difficiles? demanda faiblement Martin, de dessous sa couverture, en poussant un gémissement.
--Eh! monsieur, elles pouvaient si aisément le devenir, n'eut été le bonheur dont je suis enguignonné! La nuit de notre arrivée promettait, j'en conviens; je pensais vraiment que cela allait en valoir la peine, et que les choses prenaient tournure.
--Que vous faut-il donc, si vous n'en trouvez pas assez? murmura tristement Martin.
--Oh! monsieur, regardez comme tout a tourné maintenant! voyez plutôt! A peine ai-je mis le pied dehors, qu'il faut que je tombe sur une famille de connaissance; bonnes gens, toujours en l'air, toujours prêts à nous venir en aide: était-ce à cela que je devais m'attendre? Si j'avais trébuché sur un serpent pour m'en faire mordre; sur un patriote de première volée, pour y gagner un bon coup de couteau de Bowie; ou sur une bande d'associés du club de Sympathie universelle, pour qu'ils fissent de moi une bête curieuse, à la bonne heure! il y avait occasion de montrer son courage, de gagner quelque crédit à ses propres yeux. A présent, comme vont les choses, le grand but de mon voyage est manqué. Toujours même guignon! Mais vous, monsieur, comment vous sentez-vous ce soir?
--Pis que jamais, dit le pauvre Martin.
--Cela peut compter, assurément, reprit Mark; mais ce n'est pas assez, il me faudrait tomber grièvement malade moi-même, et n'en demeurer pas moins gaillard et joyeux jusqu'au bout!
--Au nom du ciel, ne parlez pas ainsi! s'écria Martin avec un tressaillement d'horreur. Et que ferais-je, moi, si vous tombiez malade?»
Quoique l'exclamation n'eût rien de bien flatteur, elle releva singulièrement les esprits de Mark; et, frottant son linge avec un redoublement de vigueur, il déclara que son baromètre était en train de remonter.
«Car il y a une chose encore qui me va dans ce canton, poursuivi t-il, c'est qu'on y trouve un petit échantillon au grand complet de la meilleure des républiques. Il nous est resté trois colons américains dans toute la force du terme. Ils vous jureront sérieusement et de sang-froid, ici-même, monsieur, que nous sommes dans le plus salubre et le plus agréable coin du globe. Comme ce coq qui se cachait pour sauver sa vie, et que son chant fit découvrir, à tout prix il faut qu'ils se vantent; ils sont nés et mis au monde pour cela.»
En parlant il regardait à travers la porte ouverte, et ses veux tombèrent sur un maigre individu, en souquenille bleue, coiffé d'un chapeau de paille, ayant entre ses lèvres une courte pipe noire, et à la main un immense gourdin en bois d'hickory des plus noueux. Le personnage marchait, fumait, chiquait, crachait, tout à la fois, marquant son passage par une longue trace de tabac décomposé.
«Justement, en voilà un! cria Mark. Hannibal Chollop, en personne.
--Ne le laissez pas entrer! murmura faiblement Martin.
--Oh! il n'en demandera pas la permission,» répliqua Mark.
Il avait dit juste; Hannibal Chollop entra gravement. Sa figure était presque aussi dure, aussi noueuse que son bâton, ses mains à l'avenant; sa tête ressemblait à un vieux balai de bruyère noire, et un inébranlable chapeau la surmontait. Il s'assit sur le coffre des Anglais, croisa ses jambes, regarda Mark, et dit, sans déranger sa pipe:
«Eh bien, monsieur Compagnie (Mark s'était sérieusement présenté sous ce nom à tous les Édennéens), comment vous tirez-vous d'affaires?
--A merveille! répondit celui-ci.
--N'est-ce pas M. Chuzzlewit que vous avez là? demanda à haute voix le visiteur. Et vous, monsieur, comment vous tirez-vous d'affaires?»
Martin secoua la tête, en s'abritant instinctivement sous sa couverture, il s'apercevait qu'Hannibal, l'œil fixé sur lui, se préparait à cracher, et comme le recommande la chanson, «il prenait garde.»
«Ces précautions sont superflues, monsieur, dit M. Chollop avec complaisance; je suis à l'épreuve de la fièvre, même la plus maligne.
--J'agissais par un motif tout personnel, reprit Martin, levant les yeux de nouveau avec inquiétude; vous sembliez sur le point de...
--Je sais calculer mes distances à un pouce près, monsieur.»
Et sur l'heure, M. Chollop donna la preuve de cette merveilleuse faculté.
«Je ne demande monsieur, poursuivit-il, que deux pieds dans une direction circulaire, et je m'engage à ne pas les dépasser. J'ai pris une fois dix pieds, en cercle bien entendu, mais c'était une gageure.
--J'espère que vous l'avez gagnée, monsieur? dit Mark.
--Moi, monsieur? j'ai raflé les enjeux. Oui, monsieur.» Chollop garda le silence quelques instants, qu'il employa activement à compléter le cercle magique au centre duquel il siégeait; puis il reprit la parole.
«Comment aimez-vous ma patrie, monsieur? demanda-t-il, fixant ses regards sur Martin.
--Pas du tout,» répondit le malade.
L'Américain continua de fumer sans la moindre émotion, attendant que l'envie de parler lui revint. Le moment arrivé, il ôta sa pipe et reprit:
«C'est tout simple; pour nous apprécier, il faut une certaine élévation.... L'âme de l'homme doit être préparée à la liberté, monsieur Compagnie.»
Ces derniers mots s'adressaient à Mark; car, sous l'excitation d'une fièvre ardente, que le bourdonnement monotone de cette insupportable voix poussait jusqu'au délire, Martin, plus qu'à demi fou, fermait les yeux, et, souhaitant le visiteur à tous les diables, s'était retourné sur son misérable grabat.
«Et le corps, répliqua Mark, qu'en dites-vous? ne lui faudrait-il pas aussi quelque utile préparation? surtout s'il est destiné à habiter un béni petit marécage dans le genre de celui-ci?
--Appelez-vous Éden un marécage, monsieur? demanda gravement M Chollop.
--Mais il me semble qu'il n'y a pas de doute là-dessus, du moins pour moi.
--Opinion tout à fait européenne, dit le major: aussi ne me surprend-elle nullement. Que diraient vos millions d'Anglais s'ils possédaient un pareil marécage au milieu de leur île mesquine, monsieur?
--Ils diraient que c'est un horrible trou, repartit Mark, et préféreraient, je gage, qu'on leur inoculât la fièvre de toute autre façon.
--Europien! répéta Chollop avec une pitié sardonique: de plus en plus europien!»
Il demeura alors immobile, silencieux, sombre, fumant; vraie cheminée de haut fourneau.
«Vous ne vous sentez pas à l'aise, comme chez vous, dans Éden, pas vrai? reprit enfin M. Chollop.
--Non, dit Mark; non assurément.
--Il vous manque les abus du vieux pays, n'est-ce pas? la taxe sur les maisons?
--Les maisons, plutôt.
--Vous n'avez pas ici d'impôts sur les fenêtres! dit Chollop.
--Ni de fenêtres, ajouta Mark.
--Point de gibet, donjons, potences, tortures, menottes, poucettes, échafauds, piloris! dit Chollop.
--Il faut nous contenter des pistolets à double batterie, des serpents à sonnettes et des couteaux de Bowie; mais est-ce la peine d'en parler!» dit Mark.
Il fut heureux pour l'Anglais que la conversation ne se terminât pas d'une manière funeste. M. Chollop, fougueux patriote, muni d'une canne à épée qu'il appelait agréablement sa chatouilleuse; d'un grand couteau que, dans ses jours de bonne humeur, il nommait son bistouri, portait constamment en poche, entre autre hochets, une paire de pistolets à sept coups, et, par une singulière logique, se trouvait être tout à la fois ardent avocat de la liberté et de l'esclavage, de la démocratie et de la loi de Lynch. Lorsqu'il avait, selon sa phraséologie, coupé le sifflet, ou frotté les oreilles d'un homme d'une opinion contraire à la sienne, et réfuté les arguments d'un adversaire par l'envoi de quelques balles, il s'applaudissait d'avoir «planté l'étendard de la civilisation dans les jardins sans bornes de sa patrie.» Par bonheur, devançant toujours les institutions de la grande république. Chollop se préparait à pousser plus loin, et vu ses apprêts de départ et l'état de désolation de la colonie, il se contenta de rire de bon cœur de l'admirable astuce dont Scadder avait fait preuve en flouant les Anglais. Après quoi, M. Hannibal Chollop demeura silencieux, aussi fidèle à sa double occupation qu'une des machines à vapeur de sa patrie et convaincu, à ce qu'il paraissait, que la plus grande marque de déférence que l'on pût donner à des étrangers était de passer trois heures à convertir leur maison en crachoir.
A peine avait-il enfin disparu, lui, sa chatouilleuse, son bistouri et ses pistolets à ressorts, que Mark s'adressa à Martin;
«Oh! vous pouvez mettre le nez hors de la couverture, monsieur, à présent, nous en voilà débarrassés. Mais qu'est ceci? poursuivit-il, s'agenouillant pour mieux voir les traits bouleversés de son associé, et pour soulever sa main brûlante. «Beau résultat de tant de bavardage et de rodomontades! Il a le transport maintenant, et ne me reconnaît plus!»
En effet, Martin, au plus mal, fut plusieurs jours à l'agonie, soigné tout le temps par les pauvres amis de Mark, qui s'oubliaient eux-mêmes.
Quant à celui-ci, fatigué d'esprit et de corps, travaillant tout le jour, veillant toute la nuit, soumis au plus maigre régime et aux plus durs labeurs, entouré des circonstances les plus décourageantes, jamais il ne laissa échapper un murmure, jamais il ne se montra las ou abattu. Si parfois Martin lui avait paru égoïste ou brusque, s'il avait eu lieu de juger que l'énergie de son compagnon, toute de boutade, tombait au premier choc de la mauvaise fortune, il oublia tout pour ne plus se souvenir que des meilleures qualités du malade et se dévouer à lui corps et âme.
Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que Martin eût repris assez de forces pour faite quelques pas aidé d'une canne et soutenu par le bras de Mark. Faute de bon air et d'une nourriture saine, son rétablissement fut des plus lents, et sa convalescence durait encore, lorsque le coup qu'il avait tant redouté les frappa; Mark tomba malade.
Il avait bravement lutté, mais la fièvre fut la plus forte.
«Tout à plat pour l'heure, monsieur, dit-il un matin en retombant sur son lit, mais joyeux tout de même!»
Abattu de fait et sous un lourd fardeau, comme personne ne devait le savoir mieux que Martin.
Si les amis de Mark s'étaient montrés bons et tendres pour un compagnon, pour lui ils le furent cent fois davantage. Maintenant le tour de Martin était venu: à lui de s'asseoir et de veiller près du triste chevet, écoutant pendant les longues nuits chaque lugubre son qui vibrait à travers la vaste et sombre solitude; à lui d'entendre le pauvre Mark, dans ses rêveries délirantes, tour à tour jouer aux quilles dans la cour du Dragon, faire de tendres remontrances à mistriss Lupin, chanceler à bord du paquebot, parcourir les routes de la vieille Angleterre avec l'ancien ami Tom Pinch, incendier les souches pourries des arbres de l'Éden, tout cela à la fois.
Mais dès que Martin lui donnait à boire, lui administrait quelque médicament, lui rendait n'importe quel service, ou rentrait au logis après les corvées du dehors, l'inébranlable Mark se réveillait pour s'écrier: «Toujours gaillard, monsieur, toujours content!»
A la fin le nouveau garde-malade ne put s'empêcher de remarquer la conduite de celui qui jamais ne lui avait fait l'ombre d'un reproche, jamais n'avait laissé échapper un soupir de regret, et qui s'efforçait encore de demeurer immuable et ferme. Martin s'étonna qu'un homme, né sans aucun des avantages qu'il possédait lui-même, montrât une aussi réelle supériorité. La ruelle d'un malade, surtout celle du joyeux compagnon que Martin avait toujours vu agir, et toujours pour autrui, offre de favorables chances à la réflexion. Le maître en vint à se demander pourquoi cette différence entre son serviteur et lui.
Les fréquentes visites de leur compagne de traversée, l'ancienne amie de Mark, contribuèrent à la solution du problème, en suggérant à Martin l'idée que, dans l'aide qu'il avait, ou plutôt qu'il n'avait pas prêtée à cette femme, et celle qu'il en recevait, la différence n'était pas moins saillante, et pas plus en sa faveur; de pensées en pensées, ces méditations finirent par l'affecter profondément.
La nature de Martin était originairement généreuse et franche; mais il avait été élevé dans la maison de son grand-père, et fréquemment les vices domestiques les plus bas se propagent pour s'entre-dévorer ensuite, l'égoïsme surtout. Martin, dès l'enfance, avait instinctivement raisonné ainsi: «Mon tuteur pense tellement à lui, que si je ne songe à moi de mon côté, je serai infailliblement oublié.» En conséquence, il avait grandi pour devenir personnel. Mais il ne se l'était jamais avoué.
Si quelqu'un l'eût taxé d'égoïsme, il eût repoussé l'accusation comme une infâme calomnie. Pour ébranler la bonne opinion qu'il avait de lui-même, pour qu'il s'interrogeât sérieusement et à fond, il fallut qu'à peine relevé de son lit de souffrance, il eût à veiller près de celui d'un autre moribond, et pût toucher au doigt tout ce qu'avait de pauvre, de dépendant, de misérable, ce Moi, qui venait à peine d'échapper à la tombe.
En passe de réfléchir (il eut de longs mois pour le faire) sur sa propre guérison et sur l'état désespéré de Mark il fut enfin amené à considérer lequel des deux il eût mieux valu qui fut épargné, et pourquoi. L'épais rideau tiré entre lui et sa conscience se leva alors quelque peu, et le Moi, toujours le Moi si perfectionné de nos jours, à l'étrange satisfaction de nos modernes philosophes, commença à se laisser entrevoir.
Durant ces longues heures où il semblait qu'il n'eût plus qu'à attendre le dernier soupir de Mark, il se demanda, comme tout homme se serait senti poussé à le faire en pareil cas, s'il avait rempli ses devoirs envers cet ami dévoué. Avait-il mérité cette fidélité, ce zèle sans bornes? y avait-il répondu?--Non.--Quelque courtes qu'eussent été leurs relations, il s'avoua qu'en mainte et mainte circonstance, il avait encouru le blâme: et comme il s'efforçait toujours de remonter à la cause, le rideau lentement levé lui découvrit le Moi, encore le Moi, toujours le Moi, de plus en plus élargi.
Il se passa longtemps, néanmoins, avant que Martin pénétrât assez avant dans la connaissance de lui-même pour discerner l'entière vérité. Mais, dans la terrible solitude de ce hideux désert, toute espérance brisée, toute ambition éteinte, et la mort râlant constamment à la porte, la réflexion régnait, comme sur une ville assiégée de la peste; et, frappé à la fin de ce qui, en tout temps, avait manqué à sa vie, Martin découvrit en plein la tache gangrenée.
Pour cette dure leçon, Éden était la bonne école, et cachait, dans ses marécages infects, dans ses impénétrables taillis, dans son air pestilentiel, d'admirables précepteurs, armés d'arguments sans réplique.
Convaincu qu'il avait nourri dans son sein un profond égoïsme, Martin s'arrêta à la résolution solennelle, si jamais il recouvrait la santé, de ne plus songer qu'à déraciner ce vice. En attendant, se déliant à juste titre de lui-même, il ne voulut parler à son malade ni de repentir du passé, ni de projets pour l'avenir, et se contenta de tenir les yeux fermement attachés à son but. L'orgueil n'était pour rien dans cette décision, c'était humilité pure, vrai courage, tant Éden l'avait jeté bas, tant Éden le relevait haut.
Après de longues souffrances, de mortelles crises, pendant lesquelles, lorsque la force de parler manquait au patient, il s'essayait à tracer, sur l'ardoise, d'une main défaillante; «Toujours joyeux!» Mark commença à aller moins mal; puis il retomba. Les symptômes, plus ou moins favorables, alternèrent; enfin, la convalescence prit le dessus.
Dès que son compagnon fut en état de parler sans fatigue. Martin le consulta sur un plan que, peu de mois auparavant, il eût exécuté sans s'inquiéter de l'opinion de personne.
Notre situation est évidemment désespérée, lui dit-il; le lieu est désert, le déplorable état de la colonie est connu; vendre le lot que nous avons acheté, n'importe à quel rabais, deviendrait impossible, quand ce ne serait pas déloyal. Le point vers lequel doivent tendre toutes nos pensées, c'est de quitter Éden pour jamais, et d'aller revoir l'Angleterre. Mais comment, par quels moyens? Il s'agit seulement de retourner au pays, Mark!
--Seulement, monsieur: mais c'est tout! dit celui-ci. en insistant sur le dernier mot.
--De ce côté de l'Océan, un seul homme nous peut venir en aide, poursuivit Martin; c'est M. Bevan.
--J'y pensais lorsque vous étiez malade, dit Mark.
--Si ce n'était la perte de temps, j'écrirais à mon grand-père, et j'implorerais de sa boute ce qu'il faut pour nous tirer de la trappe où nous nous sommes si cruellement laissés prendre. Essaierons-nous d'abord de M. Bevan?
--C'est un véritable gentilhomme, qui m'a toujours plu, répondit Mark.
--La petite cargaison, que tout notre avoir a payée, pourrait peut-être encore produire quelque argent, ce qui aiderait à nous acquitter; mais, ici, impossible de rien vendre.
--Pour chalands, on n'aurait que des cadavres, répliqua Mark, en branlant tristement la tête; des cadavres et des pourceaux!
--Faut-il écrire et demander uniquement la somme nécessaire pour nous faire atteindre New-York, ou tout autre port, ou nous pourrions ensuite gagner notre passage par n'importe quel travail? D'ailleurs, je puis expliquer à M. Bevan quelles sont mes relations de famille, et m'engager à le rembourser dès que j'aurai mis le pied en Angleterre.
--Le pire serait qu'il dît non, et il peut dire oui. Si donc ce n'est pas trop à contre-cœur que vous en essayez, monsieur...
--A contre-cœur! se récria Martin. Non, non: c'est par ma faute que nous sommes ici, et il n'est rien que je ne fasse pour nous en tirer. Le souvenir du passé est pour moi un remords. Ah! Mark, si je vous eusse consulté plus tôt, jamais nous ne serions venus ici.»
Ebahi de cet aveu, Mark n'en protesta pas moins de toutes ses forces qu'en tous cas les choses se seraient passées de même, puisqu'il avait mis dans sa tête de voir Éden du moment qu'il en avait entendu parler.
Laissant de côté la lettre à M. Bevan, l'anxieuse attente de la réponse, les étonnements de Mark à mesure qu'il s'apercevait du changement de son associé, et acquérait la certitude que désormais il n'y aurait plus aucun mérite à se maintenir de bonne humeur et joyeux auprès de lui; passant même sur la triste mort des deux petits camarades qui avaient si tendrement accueilli M. Tapley à sa première promenade dans Éden, nous contemplerons nos voyageurs debout, au soleil levant, sur le pont du navire qui les ramenait à New-York.
«Courage! cria Martin saluant de la main les deux maigres figures dont les ombres s'allongeaient sur la rive aplatie, nous nous retrouverons encore quelque jour dans le vieux monde!
--Ou plutôt dans l'autre, murmura Mark. Cela saigne le cœur de les voir là côte à côte, immobiles, seuls! ah! c'est pis que tout!»
Les deux amis échangeront un regard, tandis que le vaisseau fuyait rapidement; puis leurs yeux se reportèrent sur la plage qu'ils venaient de quitter. La hutte, avec sa porte toute grande ouverte et les arbres abattus à l'entour, la stagnante brume du malin et le rouge soleil entrevu au travers, les vapeurs qui s'élevaient du rivage et du fleuve, les rapides flots qui faisaient paraître et plus plate et plus triste la boueuse grève qu'ils lavaient en courant; Éden enfin, plus d'une fois depuis, hanta leurs rêves; et à quelle joie alors de s'éveiller et de voir que ce n'était qu'une ombre, un mirage du passé!
Nos voyageurs atteignirent enfin New-York, où les attendait l'excellent M. Bevan, et nous les retrouvons en sûreté à bord du même paquebot qui les avait amenés jadis, heureux de voir l'Amérique disparaître et se fondre avec les images.
«Eh bien! Mark, à quoi pensez-vous donc avec votre air grave? demanda Martin.
--Eh! monsieur, je me demandais comment je m'y prendrais si j'étais peintre, et chargé de faire le portrait de l'aigle américaine. Quelle mine lui donnerais-je?
--La mine d'un aigle, à ce que je présumé.
--Non, monsieur, non, cela ne m'irait pas; je la ferais rassembler à la chauve-souris, à cause de sa courte vue; au coq-d'inde, attendu sa jactance, vu sa probité, à la pie; au paon, à cause de sa vanité; à l'autruche, parce qu'elle croit, en cachant sa tête dans la boue, que personne ne la verra.
--Et au phénix, interrompit Martin. Comme lui, elle peut s'élancer du milieu ses cendres accumulées par ses fautes et par ses vices, et prendre un nouvel essor vers le ciel.»