La Fête-Dieu, à Aix, et le roi René d'Anjou.

L'institution de la fête du Saint-Sacrement ou la Fête-Dieu ne remonte qu'au treizième siècle. Ce fut une jeune fille, la bienheureuse Julienne, religieuse hospitalière du Mont-Cornillon, près de Liège, qui en eut la première idée. Un jour, ravie en extase, elle vit un croissant splendide dont la courbure avait une brèche, et il lui sembla que cette vision s'expliquait clairement ainsi; le croissant, c'était l'Église, et la brèche signifiait qu'il manquait une fête au calendrier, la fête du Saint-Sacrement. La jeune religieuse ne déclara cependant qu'après de longues hésitations l'avis qu'elle avait reçu du ciel. On trouve dans les Hollandistes le récit des tribulations qu'elle éprouva lorsque, devenue supérieure du Mont-Cornillon, elle entreprit d'accomplir sa mission, et qu'elle fit célébrer dans son monastère l'office qu'elle avait composé pour la fête du Saint-Sacrement. Soutenue par l'évêque de Liège et par quelques autres prélats contre les membres du clergé qui n'approuvaient pas les innovations en matière de culte, elle passa sa vie entière à lutter contre la persécution, et mourut âgée de plus de soixante ans sans avoir eu la satisfaction d'achever son œuvre. Une autre fille dévote, son amie et sa confidente, sœur Ève, recluse de Saint-Martin de Liège, jouit de ce triomphe; elle obtint du pape Urbain IV que la Fête-Dieu serait célébrée non-seulement dans les monastères des Pays-Bas, mais encore dans toute la chrétienté, le jeudi après l'octave de la Pentecôte.

Deux cents ans plus tard, René d'Anjou, comte de Provence, roi titulaire de Sicile, de Naples et de Jérusalem, composa pour cette solennité le spectacle original qu'on appelle les jeux de la Fête-Dieu. René d'Anjou était un prince assez semblable à ce bon roi d'Yvelot, qui dormait fort bien sans gloire, sous un simple bonnet de coton; bien qu'il fût d'un grand cœur et d'un grand courage, il n'eut pas de bonheur à la guerre; le roi d'Aragon, qui avait déjà son royaume de Sicile, lui prit encore son royaume de Naples, et les infidèles n'eurent garde de lui rendre son royaume de Jérusalem. Il se résigna philosophiquement à son rôle de roi in partibus et vint tenir sa cour à Aix, l'ancienne cité romaine, la ville capitale de son comté de Provence. Ce beau pays de Provence était à peu près tout ce qu'il lui restait de ses États, et il pouvait se considérer comme le plus pauvre souverain de la chrétienté. Pourtant il protégea magnifiquement les lettres et tint une cour plus brillante que son beau-frère le roi Charles VII, que son neveu le roi Louis XI et que son gendre le roi d'Angleterre, Henri de Lancastre.

Après la mort de sa première femme, Isabelle de Lorraine, il épousa la belle Jeanne de Laval, de laquelle, disent les historiens, il était depuis longtemps et en tout honneur secrètement épris. René d'Anjou avait alors près de cinquante ans, et, d'après les portraits authentiques qui sont restés de lui, il n'était pas beau de visage. Pourtant sa nouvelle reine l'aima si tendrement, qu'elle mettait en action avec lui les galantes pastorales dont les poètes espagnols et provençaux ont donné les premiers modèles. Souvent le royal couple prenait de rustiques habits, et le bon roi René, la houlette à la main, conduisait ses petits montons dans les prairies riantes qu'arrose l'Arc. Un poète de l'époque, Georges Chatelain, a consacré ce fait dans sa chronique en vers:

/* J'ai le roi de Sicile Vu devenir forger, Et sa femme gentille De ce propre métier, Portant la panetière, La houlette et chapeau, Longeant sur la bruyère Auprès de leur troupeau. */

Ce fut au milieu de ces délassements bucoliques que René d'Anjou imagina les jeux de la Fête-Dieu. Peintre, musicien et poète, il inventa toutes les scènes de son drame, dessina les costumes des personnages, et composa les airs naïfs qu'on joue encore aujourd'hui dans cette solennité. Cette pièce, tout à la fois profane et religieuse, n'avait pas moins de vingt-quatre actes qui se jouaient simultanément à tous les carrefours de la ville. A la vérité les acteurs étaient muets, et leur rôle se réduisait à une pantomime expressive. Ce gigantesque spectacle, qui dut paraître au monde élégant de cette époque une composition sublime, une œuvre magnifique, n'est plus aujourd'hui qu'un curieux spécimen des divertissements de la société du quinzième siècle. Du reste, la pièce du roi René a fourni une aussi longue carrière que les chefs-d'œuvre de la scène française. Jouée pour la première fois en 1162 et reprise d'année en année jusqu'en 1790, elle a eu trois cent vingt-huit représentations, sans compter quelques reprises données de loin en loin sous l'empire et sous la restauration.

Voici le programme de cette fête, dont une tradition non interrompue a conservé dans leur originalité tous les détails.

Trois personnages, choisis entre les plus considérables de la cité, représentaient les trois ordres, et présidaient, chaque année, aux jeux de la Fête-Dieu; c'étaient le prince d'Amour, pour la noblesse; l'abbé de la Jeunesse, pour le clergé; et le roi de la Basoche, pour le tiers-état. La veille de la fête, vers le soir, les bâtonniers du roi de la Basoche et de l'abbé de la Jeunesse parcouraient la ville, précédés des tambourins et des galoubets, qui jouaient l'air de la passade, et se rendaient à l'hôtel de ville pour se joindre à la procession nocturne, qu'on appelle ou qué. Cette étrange cavalcade, où figurent tous les dieux de l'antiquité païenne, met fort en relief l'érudition mythologique du roi René; l'Olympe et les Enfers y sont au grand complet. La Renommée ouvre la marche, vêtue d'une robe jaune, à travers laquelle sortent deux grandes ailes d'oie; elle porte au cou une ample fraise, et tient à la main sa classique trompette; un bonnet rouge, orné de quatre petites ailes, complète le costume de la déesse aux cent voix, laquelle, comme toutes les autres divinités, est représentée par quelque jeune garçon au teint fauve, aux traits fins et hardis, à l'air grave et malin.

Les Lépreux.

L'Abbé de la Jeunesse.

Après la Renommée marche en bel ordre la foule des poétiques divinités que René a naïvement costumées suivant les traditions de l'antiquité et la mode du quinzième siècle, Pluton a quelque chose des allures du diable avec sa robe noire semée de flammes et sa collerette bordée de rouge. La sombre Proserpine l'accompagne en robe de deuil, une torche à la main. Neptune et sa jeune épouse sont couronnés de roseaux et portent des habits du plus beau vert de mer. La troupe joyeuse des nymphes et des satyres entoure le dieu Pan, lequel est vêtu d'une peau de bouc et coiffé d'un petit chapeau à plumes de dessous lequel ressortent ses cornes. Le costume des autres divinités est dans le même goût: Apollon est charmant, surtout avec son rebec, dont il brandit glorieusement l'archet, et sa couronne de lauriers entremêlés de rosettes en papier rose. Le grand char qui ferme la marche porte le maître des dieux couronné d'une tiare de fer-blanc; son altière moitié trône près de lui, un bouquet de plumes de paon à la main, en guise de sceptre, ce qui nous semble une économie d'attributs tout à fait ingénieuse; Vénus et son fils sont sur le même char, environnés d'une foule de Jeux, de Ris et de Plaisirs, lesquels sont représentés par les plus déterminés polissons de la ville. La belle Aphrodise a pour sceptre un bouquet et minaude derrière un grand éventail. Enfin, derrière le char, marchent les trois livides sœurs; Ctotho tient une énorme quenouille, et Atropos, armée d'une grande paire de ciseaux de tondeur, coupe à chaque instant la ficelle que Lachésis lui tend avec un geste lugubre. Tous ces personnages sont à cheval et accompagnés de lampadophores qui portent des torches de résine dont les clartés fumeuses environnent les dieux d'une espèce de nuage.

Le Veau d'or.


Le prince d'Amour.

Le Bâtonnier du roi de la Basoche.

La belle Étoile.

Les Apôtres.

Cette étrange cohorte parcourt les rues jusqu'à minuit; c'est le triomphe des divinités païennes, la dernière de ces riantes fêtes, de ces magnifiques théoxénies dont les Grecs avaient transmis le programme aux habitants de Massilie; le paganisme régnait encore un moment dans l'antique Provence; mais au premier rayon du jour ces fantômes disparaissaient; le christianisme sortait radieux des ténèbres, et les saints personnages évoqués par le roi René commençaient à représenter les pieuses légendes de l'Ancien et du Nouveau Testament.

La reine Sabo, la reine de Saba, s'avance, entourée des dames de sa cour; elle vient, dans les atours d'une dame du quinzième siècle, visiter le roi Salomon et tâche de le séduire avec des révérences et des minauderies un peu vives pour une personne de son éminente condition. Le roi Salomon, sensible à ses grâces, danse devant elle au son du tambourin et des grelots attachés à ses jarretières, et la salue en baissant épée, laquelle est surmontée d'un petit château représentant probablement le temple de Jérusalem.

Leis chivaou frus les centaures, décorés du scapulaire de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, exécutent des manœuvres et des évolutions, et forment ainsi une espèce de contredanse, dont la mesure est marquée par les tambourins et les galoubets.

La bello estelo, la belle étoile. L'astre radieux, porté au bout d'un bâton, guide les rois mages, lesquels ont des pantalons turcs de filasse et des couronnes dorées. Ces grands potentats sont suivis chacun d'un page, qui salue à chaque instant l'étoile par un mouvement des reins; ce geste gracieux, qu'on appelle lou réguigneau, charme d'autant plus les assistants qu'il est très-difficile à exécuter; c'est une invention chorégraphique du roi René dont la tradition est près de se perdre.

Lou juech d'oou cat, le veau d'or. Moïse s'avance; il tient d'une main une baguette et de l'autre les tables de la loi; à ses côtés marche le grand prêtre coiffé de la cédaris et portant le pectoral. Ces deux vénérables personnages cherchent à ramener les Israélites infidèles; mais ceux-ci se moquent d'eux et dansent autour du veau d'or, représenté par un matou, lequel hissé sur une planchette, au bout d'un bâton, miaule et roule des yeux effroyables à la grande satisfaction de ses impies adorateurs.

Leis tirassouns, le massacre des innocents. Hérode paraît la couronne en tête et un soleil d'or sur la poitrine; il est suivi d'un tambour, d'un porte-drapeau et d'un fusilier; une douzaine de marmots en chemise fuient devant lui. Le barbare Hérode lève son sceptre, le drapeau s'agite, le tambour bat, le coup de fusil part, et les ennemis tombent les uns sur les autres comme des capucins de carte; ordinairement, ils choisissent pour se laisser choir quelque endroit propice, un tas de boue par exemple, ou le milieu d'un ruisseau, d'où ils se relèvent aux applaudissements de la foule, crottés jusqu'à la nuque et barbouillés jusqu'aux yeux.

Leis apotros, les apôtres. Judas ouvre la marche; il tient la fatale bourse, prix de sa trahison; saint Paul le suit, portant la grande épée, instrument de son supplice; les autres apôtres viennent après avec leurs attributs et vêtus d'une dalmatique ornée de rubans; tous ont à la main un morceau de bois semblable à la batte d'Arlequin. Cette troupe de saints personnages environne le traître Judas, et le frappe sans miséricorde devant le Sauveur, qui les suit en traînant sa croix.

Lou juech deis diables, le jeu des diables. Satan et sa cour viennent en grand costume, les cornes à la tête, une fourche à la main, et des grelots à la ceinture. Le diable est marié; sa femme, représentée par quelque rustre d'une taille gigantesque et d'un affreux visage, est vêtue d'après le journal des modes. Avant, la révolution, elle portait la poudre et les paniers. On l'affubla, sous l'empire, d'une robe de satin rose et d'un chapeau à la comète. Cette troupe maudite entoure le roi Hérode et le harcèle avec ses fourches, pour venger sans doute le meurtre des innocents; le roi tâche de les écarter avec son sceptre, et fait en fuyant des bonds prodigieux. Quand il leur échappe enfin, il saute encore et célèbre en dansant sa délivrance; mais le groupe infernal ressaisit sa proie, et la diablesse cabriole alors pour marquer sa satisfaction à son funèbre époux.

L'armette, la petite âme. Un adolescent s'avance, vêtu de blanc et les cheveux épars; il tient une grande croix et l'embrasse avec ferveur, tandis qu'une légion de diables et son bon ange gardien se battent derrière lui. Les démons tâchent de l'enlever avec leurs bâtons fourchus; l'ange le défend, et reçoit sur son dos garni d'un épais coussin les coups qu'on veut lui porter; enfin l'enfer est mis en fuite, et le bon ange danse en agitant ses ailes dorées, tandis que la petite âme prie au pied de la croix.

Lei rascassetos, les lépreux. Tout le monde danse dans la pièce du roi René; le lépreux immonde danse, tandis que d'autres lépreux peignent, brossent et accommodent une grosse perruque posée sur la tête de l'un d'entre eux. La tradition n'a pas conservé l'explication de cette scène, qui fut peut-être, dans l'origine, une allégorie fine et hardie.

Sun Christoou, saint Christophe, le géant du paradis, se mêle à ces groupes, portant sur son bras le petit enfant Jésus. D'autres troupes succèdent à celles dont nous venons de parler; ce sont les grands et les petits danseurs, et enfin la Mort, qui passe seule et silencieuses, balayant le sol de sa faux, et traînant sur les pas de la foule joyeuse ses pieds décharnés.

L'ensemble de cette étrange représentation peint bien, ce me semble, l'humeur pacifique, l'esprit tolérant et libéral de René d'Anjou. Rien dans son drame ne rappelle les fêtes guerrières de cette époque. Après la grande cavalcade où elles triomphent, les divinités païennes ne sont point poursuivies à outrance et exterminées par les saintes légions du vrai Dieu; elles disparaissent aux premières lueurs de la foi nouvelle, devant l'aurore du christianisme. Aucune trace des mœurs féodales ne paraît non plus dans cette fête; la noblesse n'y est point représentée par quelque seigneur puissant accompagné de ses écuyers, de ses hommes d'armes, et le prince d'Amour n'a d'autre suite que les officiers de sa cour, troupe jeune et galante qui porte le pourpoint de soie en guise de cuirasse, et un bouquet à la main au lieu de l'épée et de la lance. Aussi le peuple a-t-il conservé la mémoire du débonnaire et pieux souverain qui imagina les jeux de la Fête-Dieu, et l'appelle-t-on encore, en Provence, le bon roi René.