CHAPITRE II.

POUR QUELLE AFFAIRE D'IMPORTANCE NOS VOYAGEURS SE METTAIENT EN ROUTE.

Sterne divise le cercle entier des voyageurs comme il suit: voyageurs oisifs, voyageurs curieux, voyageurs menteurs, voyageurs orgueilleux, voyageurs vains, voyageurs sombres; viennent ensuite les voyageurs contraints, les voyageurs criminels, les voyageurs innocents et infortunés, les simples voyageurs, et, enfin, s'il vous plaît, le voyageur sentimental.

Mais le satirique Anglais a évidemment oublié, dans cette classification, une des espèces les plus curieuses de la race en question, je veux dire le voyageur conjugal.

Voici votre cousin qui fait sa malle avec un soin inaccoutumé, y renfermant moelleusement son plus bel habit noir, sa plus riche cravate de soie, en garnissant tous les vides avec des flacons d'odeurs, des savons parfumés et des gants paille. Manifestement, vous avez devant les yeux un voyageur conjugal.--Tenez! une teinte solennelle se répand sur la figure de votre cousin, un regard patriarcal vient ennoblir ses yeux, et, montant en voiture, le voyageur vous serre gravement la main, comme il convient de faire dans les grandes occasions.--Parti garçon, il reviendra mari, et peut-être père!

Or, le jeune Oscar était à la veille d'entreprendre un semblable voyage, et déjà son visage se serait modifié selon la formule conjugale, s'il n'avait point eu, comme nous l'avons dit, un petit grain de distraction d'esprit, qui le préservait de devenir jamais monomane. Non qu'il fût de ces distraits de comédie, qui se mouchent par erreur dans la robe blanche de leur fiancée, ou qui s'oublient au point de s'asseoir sur une vieille dame; mais enfin il aimait à penser à autre chose. Grave défaut aux yeux de ces terribles logiciens, que l'on nomme les gens sérieux, et chez qui les idées marchent au pas et en rang d'oignons.

Cependant Oscar ne pouvait se dérober tout entier à cette impression conjugale, qui absorbe si bien le commun des hommes; et, un jour, lundis qu'il jouait sur sa flûte un air de valse, qu'il aimait, l'idée du mariage se réveilla si vive dans son cerveau, qu'il cessa brusquement sa musique entre deux notes charmantes.--Ce qui fit grogner le petit van, qui savait que l'air ne finissait point là.

Oscar déposa sa flûte sur la table, ouvrit son secrétaire, en tira un médaillon, et resta deux bonnes minutes au moins à le contempler sans mot dire. Le petit Van, grimpé sur la table, regardait de tous ses yeux le médaillon que tenait son maître, et, s'imaginant sans doute que c'était là encore un rébus, il attendait patiemment que le mot en fût trouvé.--Mais ce médaillon renfermait une énigme que le sphynx lui-même serait fort en peine de deviner,--un portrait de femme.

«Hélas! mon pauvre Van!» dit enfin Oscar avec un gros soupir; et, ce disant, il prenait amicalement le petit chien par ses deux longues oreilles soyeuses... «Hélas! quand on est marié, c'est pour longtemps!»

Puis il reprit sa flûte, et recommença plusieurs fois de suite l'air de valse qu'il avait si soudainement interrompu.

Oscar avait naturellement l'humeur froide; toutes les descriptions d'amour qu'il avait lues dans les romans, ou que lui avaient faites ses amis, lui semblaient entachées d'une irrémédiable puérilité; et, comme lui-même, il avait au contraire une idée très-grave il très-sérieuse des fonctions du cœur, il avait toujours fui, par raison et par goût, le libertinage que recherchent d'ordinaire les hommes de son âge. Mais il s'aperçut bientôt que cette grande continence de cœur, qu'il s'imposait volontairement, lui causait parfois des accès de tendresse opposés à la nature même de son caractère et qui lui paraissaient plus puérils encore que tout ce qu'il avait vu chez les autres et dans les livres.--Aussi ne s'en vantait-il guère.

En jour, par exemple, un jour d'été que toutes les fenêtres de Paris étaient ouvertes, les airs tranquilles et doux, et le pavé désert à cause de la grande chaleur, Oscar passait au petit pas dans une rue détournée, pleine d'ombre et de silence, et, comme il goûtait une impression de fraîcheur très-aimable, il entendit, tout à coup une jolie voix qui chantait, sans que l'on pût voir, derrière les rideaux rouges de la fenêtre, le visage de la chanteuse. La jolie voix résonnait si doucement dans l'atmosphère d'été, si purement dans cet air limpide, si fraîchement dans cette fraîcheur de l'ombre, que le jeune Oscar s'arrêta tout enchanté, son cœur se remplissant d'une indicible tendresse, et ses veux se mouillant sans qu'il sût pourquoi.

C'était précisément cet air de valse qu'il venait de jouer sur sa flûte plusieurs fois de suite,--et il y prenait sans doute un plaisir trop vif, car lorsqu'il eut fini sa musique il regarda de nouveau le médaillon; et, secouant la tête, il dit encore à son petit chien: «Mon pauvre Van, nous allons donc nous marier!»

Ce disant, il se rappelait, à cause de cette pointe de scepticisme qu'il avait dans l'esprit, le fameux dialogue de madame et de M. Shandy sur le mariage: «Votre frère Tobie épouse mistriss Wadman... le pauvre homme, il n'aura donc plus la liberté de se coucher en travers de son lit!»

Notez que le petit Van était accoutumé de venir se coucher sur le pied du lit du son maître, et Oscar pensait avec ennui au dérangement que son mariage allait causer dans les habitudes dormitives de la bonne petite bête; car, enfin, un chien est sujet à aboyer...

Quoi qu'il en soit, la résolution conjugale se maintint jusqu'à l'heure du dîner; et, en se mettant à table, aussitôt que le cher abbé eut achevé le benedicite mental qui ouvrait tous ses repas:

«Mon ami, demanda Oscar, combien de lieues à peu près compte-t-on de Paris à Marseille?

Albert Aubert.

(La suite à un prochain numéro.)