CHAPITRE III.

QUI SE PASSE SUR LE CHEMIN DE FER DE PARIS A ORLÉANS.

«Quelle nauséabonde manière de voyager! s'écria le jeune Oscar, qui aimait bien suivre sa fantaisie, mais à la condition qu'elle n'allât pas trop vite.

--La vie humaine est courte,» répondit gravement monsieur l'abbé, enfoncé dans le coin du wagon.

Nos deux personnages étaient seuls dans cette partie de la voiture, seuls avec le petit Van qui regardait par la portière d'un air profond et méditatif.

Nos deux personnages étaient
seuls dans cette partie de
la voiture avec le petit Van,
qui regardait par la portière.

«Quelle fureur de rapidité, reprit Oscar, nous a fait chausser ces infernales bottes de sept lieues?... Tenez, voici une jolie femme assise sur le talus, je la regarde, je crois qu'elle va répondre à mon regard... et je suis déjà à deux kilomètres de ses jolis yeux. J'avise une petite maison, les fenêtres en sont chargées de fleurs; des têtes blondes de beaux enfants paraissent derrière la persienne entr'ouverte; vite je braque mon lorgnon pour mieux voir de cet aimable aspect... qu'aperçois-je? une affreuse masure enfumée, une fenêtre délabrée, derrière laquelle file une rustique mégère et pleurent de sales marmots... Maintenant vous ne pouvez plus dire: Je passe dans tel endroit;

Le moment où je passe est déjà loin de moi.

Évidemment, il faut être deux pour voyager, comme nous le faisons, sur ces damnés chemins de fer; l'un regarde par derrière, et l'autre par devant; de cette façon, en se communiquant réciproquement ce qu'on aperçoit, l'on a le temps de voir deux fois les objets fugitifs. Mon cher abbé, vous êtes l'homme des souvenirs; mettez la tête à la portière et tournez-vous vers le passé de notre chemin; moi, je suis plutôt l'homme de l'avenir, j'aspire encore au lieu de regretter; je regarderai donc devant nous, autant que me le permettra cette affreuse machine qui nous mène.»

L'abbé se conforma, sans mot dire, au vœu de son jeune ami, et tourna la tête vers Paris, tandis qu'Oscar tendait le nez vers Orléans. Mais tout à coup celui-ci se rejeta avec humeur dans le fond de la voiture, frottant ses yeux et se plaignant d'être aveugle par la fine poussière de charbon que sème sur le chemin la fumée noire de la machine. «Quel ennui! disait-il maussadement; ne pouvoir pas même regarder devant soi! En vérité, nous voyageons comme deux cartons à chapeaux, ou encore comme deux balles de fusil...

--Saisissante image de la vie! répondit d'une voix apostolique le bon abbé. Tant que nous sommes jeunes et avides de nouveautés, notre sens est offusqué et troublé par la poussière des passions, et nous ne voyons sous leur véritable jour et les choses et les hommes que dans la froide saison des souvenirs et des regrets, c'est-à-dire lorsque nous regardons en arrière?

--Mon cher abbé, si vous n'étiez pas un aussi saint homme, marqué d'avance pour le paradis, je vous donnerais volontiers au diable avec vos comparaisons édifiantes. Je me plains à vous de ne point trouver d'impressions sur le chemin de fer, et pour me consoler vous me faites un sermon.»

Un gros monsieur, coiffé d'un
énorme chapeau, avec une
jeune et jolie dame.

On arrivait à une station. «Dieu soit loué! s'écria Oscar; voici des compagnons de voyage qui nous viennent.»--Un gros monsieur coiffé d'un énorme chapeau de paille, et portant à son bras un vaste panier dont le couvercle était soulevé, d'un côté, par le goulot d'une bouteille, aidait une jeune et jolie dame à monter dans le wagon, et faisait ensuite lui-même sa pesante ascension.--La jeune dame s'était assise dans le coin, vis-à-vis d'Oscar. «Ma bonne, lui dit le gros monsieur, donne-moi cette place; tu sais que j'aime, en chemin de fer, avoir la main sur le bouton de la portière...

Oh! le joli petit chien, disait
la dame d'une douce voix en
caressant Van.

Il faut tout prévoir...» La dame se recula, et le petit Van, séduit apparemment par la bonne grâce de cette nouvelle figure, s'élança des genoux de son maître sur ceux de l'inconnue. «Oh! Le joli petit chien!» disait celle-ci d'une voix douce en caressant la mignonne bête. Et cependant son mari tenait d'une main attentive le bouton de la portière, en répétant; «Il faut tout prévoir... D'abord, au premier choc, je saute en bas, moi!» Puis, s'adressant à Oscar «Ah! monsieur, si au 8 mai, jour néfaste, les portières n'eussent pas été fermées à clef, la France n'aurait peut-être pas en à déplorer autant de victimes... belle invention, ma foi, que ces chemins de fer! Mais madame ma femme me traite de pusillanime parce que j'appréhende ce mode de transport... Ah! si vous aviez vu comme moi les restes des victimes au cimetière Mont-Parnasse... Croiriez-vous, monsieur, que l'autre jour encore...»

Le gros personnage raconta ainsi, l'un après l'autre, tous les sinistres connus dans les annales des chemins de fer, sans en excepter la fameuse partie d'honneur de ces deux champions américains qui fondirent l'un sur l'autre à toute vapeur. Oscar regardait la jeune femme, qui venait de relever tout à fait son voile vert, et il avait, ce semble, un fort légitime motif de la regarder comme il faisait, puisque le petit Van était son chien, et que la jolie voyageuse caressait le petit Van.

L'abbé Ponceau écoutait le mari, et même lui répondait; le digne prêtre professait un respect absolu pour la parole humaine, et il avait le cœur trop naïf pour penser que c'est sottise de répondre à un sot, et bavardage à un bavard. Aussi cherchait-il de toutes ses forces à raffermir le courage du gros homme, et s'évertuait-il à lui prouver par un simple calcul des probabilités qu'il y avait mille chances contre une pour que le convoi arrivât sain et sauf à Orléans.

«Cela se peut, disait le gros homme en hochant la tête d'un air incrédule, mais je ne lâche point le bouton; car enfin, monsieur, si, dans ce déplorable jour du 8 mai, les portières des wagons n'eussent point été fermées etc., etc.

--Mon Dieu! reprenait l'abbé je n'ai jamais été un esprit fort ni un fanfaron, grâce au ciel; et cependant je crois fermement qu'il n'y a pas plus de danger dans ces rapides voitures où nous sommes que dans toute autre. Un voyage a toujours été un péril, et à l'époque même où l'on voyageait aussi lentement que possible, je veux dire par le coche...

--Le coche? fit le gros monsieur.

--Oui, le coche, c'est ainsi qu'on appelait les diligences de l'ancien temps. Vous vous rappelez la fable de La Fontaine:

Six forts chevaux tiraient un coche.

--Très bien, très-bien.

Je me rappelle, dit l'abbé,
avoir lu le aventures
extraordinaires d'un coche
parti de Nantes, en Bretagne,
et qui demeura plus de deux
ans en route avant d'arriver
à Paris, lieu de sa
destination.

--A cette époque, dis-je, les voyageurs couraient presque à chaque pas de mortels dangers. Je me rappelle, par exemple avoir lu les aventures extraordinaires d'un coche parti de Nantes en Bretagne, et qui demeura plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa destination.

--Deux ans, cela est fort!

--Oui, deux ans, monsieur... C'était vers l'an de grâce 1580, si ma mémoire ne me trompe point...»

Pendant ce dialogue, le petit Van allai! et venait, comme un écervelé, des genoux de son maître sur ceux de la dame; ce qui faisait que les yeux noirs de celui-là rencontraient fort souvent les yeux bleus de celle-ci.

«C'était vers l'an de grâce 1589, le coche, tiré par six chevaux, sortit, de Nantes à la tombée de la nuit. Huit voyageurs s'y trouvaient enfermés, un peu les uns sur les autres: ces voyageurs étaient de condition, d'âge et de sexe différents, ce qui formait une réunion fort piquante...

--Pardon, s'écria le gros monsieur, n'avez-vous point éprouvé une secousse?»

Ce disant, il ouvrait la portière.

«Je n'ai rien ressenti du tout... Ces huit voyageurs avaient eu soin de faire leur testament avant de partir, et de communier comme des malades réduits in extremis.--Le coche roulait depuis quatre heures au moins, et la nuit était déjà en son milieu, lorsque tout à coup, à la hauteur d'un village nommé Oudon, l'essieu crie et se rompt...»

Comme l'abbé achevait ces mots, une détonation...

Mais avant de continuer notre récit, il nous faut supplier le lecteur de lire avec attention, de relire même au besoin le commencement d'histoire que l'abbé Ponceau vient de raconter. Les aventures du coche de 1580 doivent jouer un rôle marquant dans notre voyage, et l'abbé les reprendra toujours par le commencement, pour toujours s'arrêter à ce fatal endroit: «L'essieu crie et se rompt;» et pourtant l'histoire, sans cesser d'être la même, sera nouvelle à chaque fois qu'on la recommencera.--Qui lira verra.

M. Othon Robinard de la
Villejoyeuse était superbe à
voir sonnant la royale à 20
pieds au-dessus du sinistre.

Comme l'abbé achevait donc ces mots, une détonation épouvantable se fit entendre, et en même temps toutes les voitures du convoi éprouvèrent un choc terrible. La jeune dame fut lancée entre les bras d'Oscar, où elle acheva de s'évanouir; son mari alla durement cogner sa tête contre la paroi opposée du wagon, et s'écorcha le nez en même temps; l'abbé avait le devant des jambes fort endommagé, et il trouvait injuste le reproche qu'Oscar avait fait aux chemins de fer d'être tout à fait dépourvus d'impressions.

La machine avait éclaté; il n'y avait personne de mort: mais on criait, on s'appelait, on se bousculait au dedans et au dehors des voitures. Cependant, lancé par le choc de l'impériale d'un wagon sur le talus de la voûte, M. Othon Robinard de la Villejoyeuse soufflait comme un perdu dans sa magnifique trompe de chasse.

Qu'était-ce que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse?--Nous croirions faire injure à un tel personnage si nous ne lui consacrions un chapitre tout entier.--Mais disons tout de suite que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse était superbe à voir sonnant la royale à 20 pieds au-dessus du sinistre!

(La suite à un prochain numéro.)

Albert Aubert.