Courrier de Paris.

Voici un temps qui n'est pas rafraîchissant du tout: le ciel est lourd et l'air brûlant; Paris ne ressemble plus à rien, si ce n'est à un four; on n'entend de tous côtés que des ouf! et des holà! on ne voit que des visages rouges et haletants, des regards mornes et des fronts qui s'essuient; que de gens ôtent leur chapeau et passent leurs doigts dans leurs cheveux humides; que d'autres enflent leurs joues et cherchent, tristes Borées, à faire un peu d'air et de fraîcheur! Heureux les Parisiens favorisés du ciel que leurs affaires ne forcent pas à mettre le pied, par ces jours de canicule, sur le pavé brûlant et l'asphalte calciné! Heureux ceux qui ne sont point condamnés à traverser, en plein midi, le quai du Louvre, la place Louis XV ou le Carrousel, immenses fournaises d'où les humains sortent dix fois plus rôtis qu'un poulet qu'on vient de tirer de la broche! Heureux, enfin, les rentiers et les fainéants qui peuvent s'étendre sur un divan recouvert d'une toile de Perse, toutes fenêtres closes, et au milieu de cette fraîche atmosphère que produit le demi-jour dans le boudoir de nos femmes élégantes et de nos raffinés.

S'il y a encore un Paris qui travaille et s'agite, on peut dire, sans exagération, qu'il y a aussi un Paris qui passe sa journée étendu, comme un mouton haletant à l'ombre des haies; s'il y a encore un Paris vêtu, il y en a un qui ne l'est guère. Arrivez à l'improviste chez votre voisine ou chez votre voisin, sans donner l'alarme par un coup de sonnette, vous les verrez, comme des ombres épouvantées, s'enfuir de porte en porte, dans ce simple appareil dont parle Néron, et que ne justifient que trop les fureurs caniculaires de la saison.

Les glaciers et les limonadiers triomphent et se rengorgent: la canicule fait leur bonheur et leur joie. Blanche est ravi, et Tortoni ne se sent pas d'aise. Le Paris aristocratique est voué au sorbet et à la coupe à la merise; le Paris bourgeois, au verre d'eau sucrée et à la limonade; le Paris populaire, à la bière et au cidre; chacun se rafraîchit comme il peut; toutes les soifs sont égales, mais l'inégalité règne dans les moyens et dans la façon de la satisfaire; et si Jean Jacques ressuscitait, quel beau chapitre il pourrait écrite sur cette matière, pour faire suite à son discours philosophique couronné par l'Académie de Dijon.

Cependant, les théâtres ne partagent pas l'avis de Tortoni et de Blanche; la canicule et les théâtres sont deux ennemis nés, qui ne s'entendront jamais ensemble. Dès que juin et juillet paraissent à l'horizon, au milieu des feux de leur soleil éclatant, les théâtres s'attristent et entrent en solitude. Peuplés tout à l'heure, et assiégés par la foule, ils se dépeuplent tout à coup et sont abandonnés; si vous aimez le désert, si vous voulez, comme Alceste, fuir l'approche des humains, louez une stalle ou une loge pendant les jours d'été, du 13 juin au 15 août; vous êtes sûr de pouvoir donner un libre cours à votre misanthropie, et de ne percevoir qu'à de rares intervalles cette espèce malfaisante qu'on appelle vulgairement l'espèce humaine.

Ces malheureux théâtres comprennent si bien leur infortune, qu'ils ne cherchent pas même à lutter contre elle, tant elle leur semble fatale et inévitable; résignés à leur sort, ils chantent, déclament et gambadent devant des loges vides, et des banquettes où quelques spectateurs égarés s étendent de long en large, sans craindre de rencontrer le bras, la jambe ou le dos d'un voisin. Aussi l'été est-il la saison stérile pour les champs dramatiques; tandis que ailleurs les fleurs et les fruits abondent, parent la surface de la terre et ornent les vergers et la cime des arbres, les théâtres ne donnent ni fleurs ni fruits; ils vivent tant bien que mal des restes de leur hiver et de quelques vaudevilles, comédies ou drames avariés, dont les fins gourmets n'auraient pas voulu dans une autre saison. Les mauvaises pièces, celles du moins dont on n'attend rien ou peu de chose, sont qualifiées, en style de direction théâtrale, de pièces d'été; on les met en réserve sous cette étiquette, et on les garde pour les mois étouffants. Il y a plus d'une raison pour que les théâtres en agissent, ainsi; d'abord, les bonnes pièces, ou plutôt celles qui ont la prétention d'être bonnes, font les reinchéries et refusent d'affronter les chances du mois de juillet ou du mois d'août; d'autre part, les mauvaises pièces se laissent faire; il est clair, en effet, que leur intérêt les engage à se produire dans une saison où les juges sont absents et les banquettes désertes; elles sont à peu près sûres d'être applaudies quand personne n'est là pour les siffler. De là cette abondance d'ouvrages détestables qui affligent l'été.

C'est aussi le temps où les acteurs un peu en crédit prennent leur congé; ils quittent Paris, qui va bientôt les quitter, pour aller chercher en province ou à l'étranger les succès, les bravos, la foule que la canicule leur enlève. Cette émigration a l'avantage de donner un grand attrait aux dernières représentations qui précèdent leur départ, et de faire oublier au public les ardeurs du thermomètre; sans compter qu'elle prépare à ces acteurs bien-aimés le triomphe d'un retour éclatant. Paris, qui s'est trouvé privé de leur talent pendant deux ou trois mois, les revoit plus tard avec transport; il n'y a rien de tel que l'absence pour aiguiser l'appétit; la possession sans relâche blase et fatigue les plus amoureux.

Nous allons donc perdre, pour quelques semaines, nos acteurs et nos chanteurs les plus renommés, mademoiselle Rachel à leur tête; ou plutôt, nous avons déjà perdu mademoiselle Rachel; elle a donné, l'autre jour, sa représentation d'adieu au milieu des bravos et des couronnes; c'est la Catherine II de M. Hippolyte Romand qui en a fait les honneurs. A l'heure où nous écrivons, mademoiselle Rachel est à Bruxelles, où elle jouera six fois pour les menus plaisirs de la Belgique; il est probable que Gand. Anvers, Mons et les autres villes accourront pour l'applaudir; les railways vont avoir fort à faire. Où ira ensuite mademoiselle Rachel? Personne ne le sait positivement; les uns parlent de l'Angleterre, les autres de l'Italie; les mieux informés pensent que mademoiselle Rachel, déposant pour quelque temps le sceptre et la couronne tragiques, se vouera au silence, au repos, à la solitude, et, laissant là Corneille et Racine, lira Berquin ou l'Ami des Enfants.

Nous disions qu'il était impossible d'avoir raison de la canicule: non certes... à moins qu'on ne s'appelle Marie Taglioni; juin a beau faire, il n'est pas le plus fort contre ce talent divin; les sept représentations données par la ravissante danseuse ont été, pour elle, autant de triomphes; en vain l'ingénieur Chevalier nous menaçait de ces vingt degrés au-dessus de zéro, la foule impatiente se disputait les places, au risque de l'asphyxie. Aujourd'hui samedi, Marie Taglioni a clos ces soirées magnifiques; elle se dérobe, le sourire sur les lèvres, à l'avalanche de couronnes et de fleurs amoncelées sous ses pas et sur sa tête, par l'enthousiasme du parterre. On avait annoncé,--nous avions annoncé nous-même,--que mademoiselle Taglioni était résolue à se retirer ensuite définitivement du monde des sylphides; Paris aurait reçu ainsi son suprême adieu. Il n'en est rien: mademoiselle Taglioni n'entend pas faire de jaloux; après Paris, elle ira successivement visiter les royaumes et les capitales qui l'ont admirée et fêtée pendant sa brillante carrière; à chacune d'elles, Marie Taglioni veut demander une dernière couronne et adresser un dernier sourire; ou a calculé que ce voyage de reconnaissance pourra durer à peu près deux ans et rapporter à mademoiselle Taglioni de trois à quatre cents mille francs; c'est sur ce lit d'or et de fleurs, et seulement après ces deux années mémorables, que Marie Taglioni compte se reposer sans retour.

Le vénérable Berton, l'auteur du Montano et d'Aline, est mort il y a quelques semaines, comme chacun sait; nous ne savons pas si l'habile compositeur a légué son génie musical à quelqu'un; jusqu'ici nous n'en avons rien vu; mais du moins son fauteuil académique ne restera pas sans héritier; l'Académie des Beaux-Arts en a fait sortir un de l'urne du scrutin; ce bienheureux élu est M. Adolphe Adam. Pourquoi pas? M. Adolphe Adam est un compositeur fécond et spirituel, et l'ombre du bonhomme Berton n'y trouvera rien à redire; Berton lui-même, de son vivant, avait donné trois ou quatre fois sa voix à Adolphe Adam, qu'il aimait beaucoup. On ne croit pas cependant qu'il ait poussé l'amitié jusqu'à mourir tout exprès pour lui laisser son fauteuil.

«Enfin le voilà! il a paru! ouvrez les oreilles et les yeux!

--Quoi donc? de qui parlez-vous? quelle est cette merveille?

--Ne le savez-vous pas? de quoi parle-t-on depuis six mois? quel est le prodige que Paris, que la France, que l'Europe, que le monde attend avec anxiété?--Ah! je comprend; le Juif Errant de M. Eugène Sue!--Précisément. Le Constitutionnel a commenté la fameuse publication; aussi l'abonné se rue-t-il aux portes; et il faut avouer qu'on n'a pas perdu pour attendre: les cinq premiers feuilletons qui sont comme l'avant-scène du livre, promettent monts et merveilles; le singulier y règne, la curiosité y est vivement excitée; et tout fait croire que les Mystères de Paris ont trouvé un frère puîné qui ne leur cédera en rien, ni pour l'originalité, ni pour la variété, ni pour la hardiesse, ni pour le plaisir, ni pour la terreur.

Mais voici un autre drame qui se déroule sous nos yeux; et malheureusement ce n'est plus d'un roman qu'il s'agit, mais d'une épouvantable réalité. On voit que nous voulons parler du crime qui jeta l'effroi dans la ville de Pontoise au mois de janvier dernier, c'est-à-dire de l'assassinat du banquier Donon-Cadot.

Cour d'assises de la Seine;-Audience du 27 juin
1844--Procès d'Édouard Donon-Cadot et de Rousselet, accusés
d'assassinat sur la personne de Donon-Cadot, banquier Pontoise.

Maison de Donon-Cadot, rue Arrestation de Rousselet, assassin de Donon-Cadot.
Basse de la Tannerie, à Pontoise.

Donon-Cadot, ancien marchand de draps à Pontoise, avait abandonné ce commerce depuis 1837, et se livrait à des opérations d'escompte et de banque; il passait pour très-riche dans le pays, et aussi pour très-parcimonieux. Donon-Cadot habitait une des rues les plus fréquentées de Pontoise; une femme de ménage composait tout son domestique. Le riche banquier, continuellement occupé de ses nombreuses affaires, s'installait d'habitude, dès le matin, dans son bureau, situe au rez-de-chaussée et donnant sur la rue par une fenêtre ornée de longs rideaux verts; c'est là que le 15 janvier, vers quatre heures et demi du soir, le fils aîné, le gendre, la sœur, et la belle-fille de Donon-Cadot trouvèrent un cadavre gisant dans le sang et horriblement mutilé: c'était celui du malheureux vieillard. Des traces d'effraction annonçaient que le vol avait suivi l'assassinat; en effet, sur la déclaration du jeune Édouard, second fils de la victime, il fut constaté que l'assassin avait soustrait une somme d'argent s'élevant à peu près à 6,000 fr., et un portefeuille contenant pour plus de 600,000 francs de valeurs.

La justice fit pendant longtemps de vains efforts pour découvrir les traces du coupante; rien n'éclairait ses recherches: enfin, on apprit que plusieurs des billets soustraits chez Donon-Cadot avaient été présentés en paiement à différentes personnes; la justice remonta aux informations, épia, surveilla, se tint sur ses gardes, et enfin, le 15 février, elle opérait l'arrestation d'un jeune homme âgé de seize à dix-sept ans, qui se trouvait porteur d'un billet endossé par Donon-Cadot Ce jeune homme était le fils d'un nommé Rousselet, de Sannois; dès ce moment, tout fut dit; on tenait le coupable.

Le 18 février, Rousselet père était arrêté à Sannois à six heures du matin. Les gens de justice ne le trouvèrent pas chez lui, mais dans une cabane isolée et attenante à un petit jardin dont Rousselet était propriétaire; depuis quelques semaines, Rousselet avait quitté sa maison pour cette retraite solitaire; quand on l'y surprit, il avait un pistolet placé près de lui, mais il n'en fil pas usage pour se détendre; sur le mur de la cabane, près de la porte, on lisait ces inscriptions lugubres, récemment tracées à la pointe d'un couteau:

«Ma tombe est à trente mètres de cette porte, à un mètre du mur.

«Rousselet Père.

«Ne pleurez pas sur ma tombe, je l'ai arrosée de mes larmes en la fouillant.»

Une fosse était creusée, en effet, près de la porte.

D'abord Rousselet nia toute participation au crime; il déclara qu'il avait trouvé les billets dont il était nanti à l'embarcadère du chemin de fer, rue Saint-Lazare. Puis peu à peu, pressé de questions et vaincu par l'autorité des faits, il s'avoua coupable; c'était bien lui qui avait frappé, dans la matinée du 13 janvier, le malheureux Donon-Cadot!

a. Porte conduisant à la chambre du jury.
b. Porte conduisant à la chambre du conseil.
c. Le président.
d. Les conseillers assesseurs.
e. Le procureur général ou son substitut.
f. Le greffier.
g. Le jury.
h. Porte conduisant à la Conciergerie.
i. Banc des accusés.
j. Banc des avocats.
m. Places réservées aux magistrats.
n. Huissiers.
o. Banc des sténographes.
p. Places réservées aux témoins.
q. Porte conduisant à la salle des témoins.
s. Enceinte publique.
t. Porte de l'enceinte publique.

Ce n'était pas assez; il fallait qu'un fait inattendu, douloureux, effrayant, vînt augmenter l'horreur de cette terrible et sanglante aventure; Rousselet avoua qu'il avait un complice; mais quel était ce complice? Après avoir fait planer quelque temps les soupçons sur le jardinier attaché à la maison de Donon-Cadot, Rousselet, abandonnant ce pauvre homme dont l'innocence, en effet, fut aisément constatée, désigna pour son complice... le fils de la victime elle-même, le jeune Édouard Donon-Cadot, âgé de dix-huit ans et sorti, depuis une année seulement, des bancs du collège. Rousselet accusa positivement ce jeune homme de lui avoir suggéré le premier la pensée du crime et de l'avoir poussé à l'accomplir par l'horrible appât d'une somme de cent mille francs.

Devant une pareille complicité, devant l'idée d'un forfait que certains législateurs de l'antiquité avaient déclaré impossible, tant il semble intervenir les lois divines et humaines, les magistrats s'arrêtèrent d'abord; et nous-mêmes, en écrivant ces lignes, nous avons hésité un instant à mêler le nom d'un fils à l'assassinat d'un père; mais nous ne sommes ici que les historiens de ce drame lugubre, et le fait de l'arrestation d'Édouard Donon-Cadot et de sa mise en jugement est plus fort que notre répugnance; comment se taire, en effet? A l'heure même où nous parlons, Édouard Donon-Cadot est assis sur les bancs de la cour d'assises, à côté de Rousselet, et Dieu veuille qu'il parvienne à prouver qu'il n'y a qu'un coupable dans cette sinistre et fatale affaire! Rousselet avoue et accuse; Édouard Donon-Cadot nie.

Quant à la justice, elle s'appuie, pour justifier l'arrestation du jeune Édouard et sa mise en jugement, d'abord sur les aveux formels et réitérés de Rousselet, puis sur les hésitations, les explications embarrassées et contradictoires du malheureux Édouard, et sur des circonstances fatales qui semblent l'accuser. Quand le crime a été commis, en effet, Édouard Donon-Cadot était dans la maison paternelle. Comment n'a-t-il pas entendu le cri épouvantable qu'a poussé la victime, et comment n'a-t-il pas volé à son secours? L'acte d'accusation argue d'aileurs de ce fait, qu'Édouard est resté toute la journée enfermé dans cette maison sanglante, disant à tous ceux qui venaient demander son père, qu'il était absent sans doute dès le malin. Ce ne fut qu'à quatre heures et demie du soir, près de sept heures après l'assassinat, qu'Édouard Donon-Cadot sortit enfin et alla prévenir son frère, non pas du crime, mais de l'inquiétude qu'il éprouvait en ne voyant pas son père, et de ses soupçons qu'il pouvait bien lui être arrivé quelque chose.

Arrêtons-nous là; les accusés sont devant leurs juges, et la vérité doit bientôt sortir du débat dramatique et terrible qui vient de s'engager. Laissons donc la vérité se faire jour dans cette nuit épouvantable, et ne hasardons pas davantage des conjectures et des faits que l'accusation fait peser, il est vrai, sur la tête d'Édouard Donon-Cadot, mais qui ont besoin, pour être démentis ou affirmés, que la voix équitable de la justice ait prononcé le non qui absout ou le oui terrible qui condamne.

C'est devant la cour d'assises de Paris que cette nouvelle cause célèbre est engagée; Me Chaix-d'Est-Ange prête à Édouard Donon-Cadot l'appui de sa vive éloquence. Rousselet est défendu par un jeune avocat de talent, Me Nogent-Saint-Laurent.