HORLOGERIE.

Les produits devant lesquels s'arrêtent le plus volontiers les visiteurs de l'exposition, sont, en général, ceux qu'ils comprennent le moins. Est-ce envie de s'instruire? Nous pourrions en douter, car, pour comprendre, il faut des explications, et rarement on a à sa portée quelqu'un qui veuille ou qui puisse descendre dans les détails et donner les premiers rudiments d'une branche d'industrie qui a devant les yeux son expression la plus accomplie. N'est-ce pas plutôt cet amour du mystère, disons mieux, ce besoin incompréhensible de trouver autour du nous quelque chose d'inexpliqué, quelque chose qui nous fasse rêver et méditer? n'est-ce pas ce besoin qui nous arrête des heures entières devant les longs bras d'un télégraphe, dont nous ne connaissons pas la langue, mais dont nous voyons les allures et qui, à l'exposition, a amené tant de personnes devant les grands appareils, devant le métier à la Jacquart et devant l'horlogerie?

Quant à cette dernière, peut-être la plus incomprise de toutes, tout le monde cependant se croit apte à en juger; chacun, en effet, porte une montre, a chez lui, depuis la chaumière jusqu'au château, sous ses yeux, depuis le clocher de village jusqu'à l'orgueilleuse tour de l'église métropolitaine, une horloge, une pendule; et comment ne pas porter un jugement sur ce qu'on a sans cesse à sa portée? Mais ces jugements ne portent que sur des faits; la montre va mal, l'horloge retarde ou avance, et pourquoi? Là s'arrête la science de fait; beaucoup seraient encore tentés de chercher, comme les petits enfants ou comme les sauvages, ces enfants de la civilisation, dans l'intérieur de la montre, le petit animal qu'on entend vivre, respirer, se remuer, aller et venir. Nous ne disons pas cela, croyez-le bien, pour les lecteurs de l'Illustration, qui savent tous ce que c'est qu'un mouvement de montre et qui n'ont pas besoin des détails que nous pourrions leur donner sur son admirable mécanisme.

La plupart des montres produites à l'exposition, sinon toutes, ne sont pas de fabrique française et viennent de Genève, de la Chaux-de-Fonds et du Locle, en Suisse. Mais, comme toujours, le repassage s'exécute à Paris, et ce n'est même qu'à Paris que se fait bien cette opération, qui consiste à remanier chaque pièce, à repasser chaque pignon, chaque engrenage, à finir, en un mot, ce que les premiers fabricants n'ont fait qu'ébaucher. Nous n'avons pas remarqué d'innovations dans l'horlogerie; c'est que, au dire des praticiens les plus éclairés, il n'y a plus rien à inventer dans cette branche, mais beaucoup à améliorer, à perfectionner. Ainsi la division du travail et l'introduction des machines dans la confection de toutes les pièces d'un mouvement, ont bien pu amener une baisse de prix et mettre à la portée de toutes les bourses ces indispensables moyens de mesurer le temps; mais le progrès, appelé par tous maintenant, portera sur la perfection de ces objets; car, véritablement, il y a trop de disproportion aujourd'hui entre un mouvement de 10 francs pour le commerce et un chronomètre de 2,000 francs.

Les horloges, pendules, montres et chronomètres sont composés de métaux sur lesquels la température influe d'une manière sensible. Aussi l'imagination des horlogers s'est-elle évertuée à tromper le meilleur système de compensation. On conçoit en effet quelle incertitude doit régner dans les indications d'une horloge dont le pendule peut, suivant la température, s'allonger ou se raccourcir. Il faut que, le plus possible, les oscillations du pendule soient isochrones, c'est-à-dire durent rigoureusement le même temps; car si le pendule se raccourcit, le mouvement est précipité; s'il s'allonge, le mouvement est plus lent. De là la nécessité de recourir à l'alliance de deux métaux dont les dilatations soient inégales, ou disposées de telle façon que quand la chaleur en dilatant l'un tait descendre le centre d'oscillation, l'autre, par le même effet de dilatation, remonte ce centre d'oscillation et par cette combinaison le remet dans la même position et procure ainsi des oscillations isochrones.

Parmi les meilleurs régulateurs, nous avons à signaler celui de M. Houdin. Au lieu d'employer des tiges volumineuses, ce qui est contraire à la théorie, puisque pour obtenir des oscillations parfaitement isochrones, il faudrait que toute la masse du pendule fût réduite à un point, cet habile mécanicien a relié la lentille de son pendule au point de suspension par une simple lige en acier recouverte d'un manchon de cuivre. Par un mécanisme ingénieux et d'une grande simplicité, la tige d'acier vient presser par un support en croix sur deux tablettes fixées au bas du manchon de cuivre, et qui sont elles-mêmes pressées en sens contraire par la vis qui supporte la lentille. Ainsi quand le manchon de cuivre se dilate, il presse sur les tablettes, et la lentille se relève d'une quantité déterminée par la distance à laquelle se trouvent l'un de l'autre le pied du manchon et la vis qui supporte la lentille. L'exposition de M. Houdin se compose en outre de pièces détachées, roues d'échappement, engrenages, etc., d'une remarquable exécution.

Nous ne parlerons pas ici des Wagner, des Lepaute, des Berthoud, des Bréguet, dont les noms sont attachés depuis longtemps à tous les progrès qu'a faits l'art de l'horlogerie et principalement ce qu'on appelle l'horlogerie de précision. La plupart des horloges publiques de Paris, et presque tous les chronomètres, sortent des ateliers de ces grands industriels.

Faisons mention des grands établissements de M Japy, à Beaucourt près de Montbéliard, auxquels l'industrie dont nous nous occupons doit tant de progrès, et qui sont arrivés par un travail persévérant et le génie de l'invention à livrer au commerce à raison de 2 fr. et même de 1 fr. 25 c. des mouvements de montre qui, avant la mise en pratique de leurs moyens simplifiés, coûtaient 7 et 8 fr. Ils se représentent encore cette année, et, comme aux exportions précédentes, ils soutiennent dignement leur vieille réputation.

Il est un fait que nous signalons avec regret: c'est qu'à part quelques hommes qui ont l'amour de leur art, et qui font tous leurs efforts pour aller en avant, l'horlogerie est devenue une affaire essentiellement commerciale, et que sur dix hommes qui s'intitulent fabricants d'horlogerie, il n'y en a souvent pas un qui soit un véritable horloger. Ce fait, on doit l'attribuer surtout à ce que les pièces sortent toutes fabriquées des ateliers de Suisse et de Beaucourt, et qu'on n'a plus qu'à les assembler. Nous déplorerons également l'absence de goût qui se fait généralement remarquer dans les pendules exposées; les modèles sont d'un dessin grossier et mauvais, les figures ne sortent pas de l'allégorie, les formes de l'empire dominent encore; trop heureux quand, au milieu de ce chaos, on parvient à reposer sa vue sur un modèle élégant ou sur une ornementation dans laquelle on peut chercher et découvrir une pensée d'artiste. C'est ce qui nous a déterminé à choisir les deux pendules que nous offrons à nos lecteurs; l'une exécutée par M. Paillard, sur le dessins de M. Feuchère; l'autre de M. Paul Garnier, sur les dessins de M. Vieil-Castel.

Le dessin de la pendule de M. Paillard est simple et distingué; la base est large et le couronnement gracieux; l'exécution d'ailleurs ne laisse rien à désirer, et nous reconnaissons avec plaisir l'artiste que le jury de 1839 a déjà honoré d'une médaille d'argent. Nous donnons également le croquis d'un bénitier en bronze pour oratoire, exécuté sur les dessins de M. Châtillon. Deux anges, les anges de la prière, appuyés l'un sur l'autre, s'ombrageant de leurs ailes, tiennent entre eux la coquille du bénitier. Ce groupe est calme et recueilli; les vêtements ont l'ampleur suffisante, et sont bien drapés. Nous sommes heureux de donner ici à M. Paillard la preuve que ses produits n'avaient pas échappé à notre attention, et que nous n'attendions que l'occasion de leur donner une mention convenable et méritée.

Quant à M. Paul Garnier, sa case est une de celles devant lesquelles nous nous sommes arrêté avec le plus d'intérêt. C'est que cet habile mécanicien ne s'est pas contenté d'exposer des pièces d'horlogerie; nous lui devons encore une mention particulière pour différentes inventions qui commencent à se répandre dans l'industrie, et, par leur précision, ne peuvent manquer de conduire à des résultats d'observations remarquables. M. Paul Garnier a résumé dans sa pendule, commandée par lord Seymour, tous les progrès qu'a faits l'horlogerie; il y a appliqué un mouvement à secondes fixes, obtenues par l'emploi d'un nouvel échappement libre à coups perdus. La pièce d'échappement porte une détente qui dégage à chaque oscillation le valet de repos, pour laisser passer la dent suivante et donner une nouvelle impulsion. L'aiguille des secondes est concentrique au grand cadran. Les heures et minutes sont indiquées sur un cadran excentrique au précédent, au centre duquel se trouve un fond en émail bleu parsemé d'étoiles, percé d'un orifice par où apparaissent les configurations de la lune, dont l'âge est indiqué par un troisième cadran concentrique. Les jours de la semaine, les dates et noms des mois sont indiqués sur une ligne formée par les sections apparentes de trois rouleaux en émail. La compensation du pendule est à masses mobiles, et la sonnerie a heures et quarts en passant.

L'ensemble de cette pendule présente un portique de style renaissance en marbre statuaire. Au-dessous du cadran est un bas-relief représentant des attributs de sciences et d'arts. De chaque côté du cadran sont deux pilastres à enroulements sculptés, sur lesquels sont posés deux statuettes, personnifiant l'astronomie et l'imprimerie, sous les traits de Galilée et de Gutenberg. Les extrémités sont terminées par des consoles ornées de fruits sculptés dans le marbre. Le fronton est surmonté de trois figures représentant Shakspeare, Raphaël et le Palestrina, la base porte des panneaux incrustés en lapis-lazuli et en malachite. Enfin, le bas-socle de style roman, en cuivre ciselé et doré, est découpé de manière à laisser entendre une musique placée dans la base de la pendule.

Le plus beau titre de M. Paul Garnier à la reconnaissance des industries à vapeur, est son compteur simple et à horloge simultanée. Par son emploi, un chef d'établissement tient se rendre compte de la manière la plus précise du nombre de coups de piston qu'a produits une machine dans un temps donné, ou, plus généralement, du nombre de périodes de mouvement d'un moteur quelconque, et de la durée totale de la fonction de la machine. Ainsi, par exemple, on a appliqué ce compteur à une locomotive en service sur le chemin de Versailles. Le compteur a donné le nombre exact de tours de roues; mais ce nombre était supérieur à celui de l'espace réellement parcouru par la locomotive. Cette différence tenait au temps où les roues avaient tourné sur elles-mêmes sans avancer, par défaut d'adhérence occasionnée par une cause quelconque, telle que l'humidité. On a donc pu déduire de là le glissement des roues qu'on n'avait pas encore pu constater directement et d'une manière rigoureuse. Le compteur avec l'horloge indique d'une part, au moyen de l'horloge, le temps pendant lequel la machine a fonctionné, et d'autre part, au moyen du compteur, l'espace parcouru par les roues. Le compteur s'adapte avec avantage aux bateaux à vapeur, aux machines fixes, aux machines d'épuisement, aux moulins, aux laminoirs. Les ministres des finances et de la marine en ont déjà ordonné l'application aux bateaux à vapeur de l'État et aux paquebots transatlantiques. De grands propriétaires d'usines, et, entre autres, MM. Schneider, en ont adopté l'usage pour leurs usines, et peuvent ainsi se rendre un compte exact du travail et du produit de leurs différentes machines. Ajoutons que le compteur peut compter jusqu'à un million, et que l'horloge peut à volonté être mise en rapport avec lui, et marcher et s'arrêter en même temps que le compteur.

M. Paul Garnier a exposé en outre des régulateurs, des chronomètres, un indicateur dynamomètre, des pendules de voyage d'une solidité et d'une simplicité admirables, et d'autres pièces détachées pour l'horlogerie du commerce, qui prouvent que cet artiste n'est étranger à aucune des branches de son art, et qu'il poursuit le progrès dans toutes.