LUTHERIE--PIANOS.

Il y a à l'exposition une galerie qui jouit du privilège d'attirer incessamment la foule et de la retenir des heures entières, pressée, agglomérée et silencieuse: c'est la galerie des instruments de musique, pianos, orgues, etc. O vous qui aimez à voir de beaux instruments, allez-y bien vite; mais si vous aimez la bonne musique, prenez la précaution que prit Ulysse pour ses compagnons, mais non par le même motif, bouchez-vous les oreilles et partez bien vite, car jamais charivari organisé n'a trouvé un plus bel emplacement et de plus nobles encouragements. De tous côtés des sons se heurtent dans l'air et éclatent sur vous en dissonances monstrueuses, en cascades de notes qui n'ont rien à faire avec l'harmonie, en accords les plus contre nature: ici c'est l'orgue, là un instrument de Sax, plus loin, en avant, en arriére, de tous côtés, un piano, deux pianos, dix pianos, cent pianos, et tout cela marche en même temps. Serait-ce, par hasard, les profondes méditations qu'a dû faire un de nos musiciens feuilletonistes les plus excentriques sur les effets d'harmonie étrange qui ont fait élection de domicile dans cette galerie de neuf à cinq heures, qui lui ont inspiré l'idée de ce festival monstre avec 843 musiciens, dont 10 fifres, dont on doit régaler les malheureux exposants et ceux qui voudront bien donner 10 francs!

Le bilan de l'exposition musicale, cette année, peut se chiffrer ainsi:

Sept exposants d'orgues d'église, dix d'orgues expressives, quatre-vingt-neuf de pianos, dix-huit d'instruments à cordes, et vingt-neuf d'instruments à vent. C'est déjà un bon commencement pour le concert-monstre.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les instruments à corde. Notre lutherie commence à prendre un nom, et les amateurs, en continuant à apprécier comme il convient les Amati et les Stradivari, ne dédaignent pas les produits des Gand, des Vuillaume, des Bernardel, qui sont obligés de copier servilement la forme, les couleurs, et même les défauts des instruments des grands maîtres. Tous ces habiles artistes excellent trop dans l'imitation pour qu'on doute que, livrés à eux-mêmes, ils ne puissent acquérir un nom pour eux et leurs produits. La grande difficulté pour ces instruments c'est d'avoir du bois convenable, du bois dont toutes les molécules vibrent de même. Aussi la perfection serait-elle de trouver une table d'harmonie sur laquelle il ne se forme pas de nodosités qui interceptent les vibrations et dénaturent le son. L'habile physicien, M. Savart, était parvenu à composer la table supérieure d'un violon de petits morceaux de bois qu'il avait éprouvés isolément. Ce violon avait un beau son, mais sa forme était disgracieuse; et d'ailleurs aucun luthier, que nous sachions, ne s'astreindrait à ces recherches minutieuses et patientes, qui augmenteraient énormément le prix de l'instrument. Ce qui rend les instruments anciens préférables aux nouveaux, c'est qu'à la longue, et sous les vibrations répétées des cordes, les molécules des tables se sont disposées, habituées, pour ainsi dire, à vibrer ensemble, à prendre la même sonorité, et à devenir, par l'effet du temps, ce que la physique indique qu'elles doivent être pour donner le son le plus plein et le plus beau.

Exposition.--Piano de M. Érard.

Instruments de Sax: Sax
Tromba et cornet à cylindre.

Quant aux pianos et orgues, quatre-vingt-neuf d'une part et sept de l'autre. Mais à tout seigneur tout honneur! Commençons par les orgues. Deux des exposants se distinguent tout d'abord et par leur ancienne renommée, et par la perfection soutenue de leurs produits. Ce sont MM. Cavaillé-Coll, et Daublaine-Collinet. Ces facteurs ont résumé dans leur art tous les progrès, et ont appliqué avec bonheur à leurs instruments les perfectionnements les plus récents.

L'orgue de MM. Cavaillé-Coll est le modèle de l'orgue destiné à la Madeleine. Le plus beau titre de ces habiles facteurs est d'ailleurs le magnifique orgue de Saint-Denis.

La maison Daublaine-Collinet soutient dignement sa réputation. On sait que M. Barker, un des chefs de cette maison, est parvenu à rendre les claviers réunis aussi doux au toucher que le clavier d'un piano, au moyen d'un appareil pneumatique très-ingénieux. Le perfectionnement que présente l'orgue exposé cette année, qui est destiné à l'église Saint-Nicolas de Toulouse, consiste à produire l'expression par une seule pédale et avec des nuances très-variées, au lieu de l'obtenir, comme on le fait sur les autres orgues, au moyen du mouvement alternatif de deux pédales agissant sur la soufflerie.

Du reste, une tendance bien manifeste aujourd'hui, et qui a donné naissance à l'harmonium, au mélophone, etc., est de pouvoir se procurer sur les instruments à touches l'expression qu'on obtient sur les instruments à cordes ou à vent. C'est dans cette direction que le progrès se fait, et il y a déjà bien loin de l'épinette et du clavecin d'autrefois au piano à queue, et surtout au piano à sons soutenus de nos jours.

Comme toujours, à la tête de nos facteurs se placent Érard, Pape, Pleyel, Herz, puis M. Boisselet, de Marseille, et quelques autres fort remarquables, parmi lesquels nous citerons MM. Faure et Roger.

C'est à la maison Érard que revient l'immortel honneur d'avoir fait les premiers pianos complets, et d'avoir, par une série de travaux non interrompus depuis près de soixante-dix ans, perfectionné, amélioré, complété cet admirable instrument. C'est ici que nous regrettons que l'espace nous soit mesuré, et que nous ne puissions entrer dans les développements que comporte la science du facteur. Il en est en effet du mécanisme du piano comme de celui d'une montre; tout le monde en a, mais bien peu en connaissent les éléments. Nous ne pourrions donc pas être entendu à demi-mot, et nous devons nous borner à signaler, en les récapitulant, les nombreux perfectionnements dus à Érard:

Instruments de Sax.

1° Un nouvel échappement qui, de 1809 à 1844, a été constamment amélioré, et qui rend le toucher plus facile et fait mieux résonner la corde;

2º Un système d'agrafes pour tenir les cordes et qui procure un tirage plus égal et plus rationnel;

3° Le barrage métallique inventé en 1822, et qui a été perfectionné par des essais successifs jusqu'à cette année. Pour se rendre compte de l'importance de ce procédé, il faut songer que le tirage des cordes du piano équivaut à environ 12,000 kilogrammes. De là la nécessité de pièces d'une grande force et d'une grande rigidité pour résister à ce tirage énorme;

4° L'application depuis 1834 d'un nouveau système de monture et de proportion des cordes de basse qui leur permet de résister à des variations de température de quinze à vingt degrés;

5° L'introduction de la basse harmonique qui a permis de mettre en rapport les dessus des grands pianos avec le médium et les basses.

M. Érard ne s'est pas borné à la partie la plus importante de son art, il a également apporté tous ses soins à l'ébénisterie et à l'ornementation de ses instruments, comme nos lecteurs peuvent s'en convaincre par le dessin d'un piano en chêne sculpté, peint et doré, que nous mettons sous leurs yeux.

Sculptures exécutées par les détenus de la
maison centrale d'Eysses (Lot-et-Garonne),
sous la direction de M. de Saint-Amant.

M. Pleyel a conservé la vieille réputation de ses pianos si bien appropriés à nos petits appartements; il les a améliorés en leur donnant plus de son et plus de tenue.

M. Pape a exposé un piano qui compte huit octaves et qui se distingue en outre par la réduction du format, l'augmentation de sonorité et la simplicité de son mécanisme, qui se trouve réduit à quelques frottements, les marteaux fonctionnant directement sous les touches, sans l'intermédiaire d'aucun levier.

L'exposition de M. Boisselet se distingue par deux utiles innovations: l'une est le piano-octavié. Ce piano a la propriété de produire les octaves avec un seul doigt et par un seul mouvement. Les pianistes apprécieront cet immense avantage. L'autre est un piano à sons soutenus à volonté, qui rend possible l'exécution d'un chant en notes liées et de longue valeur, sans qu'on soit obligé de laisser le doigt sur la touche, tandis qu'en même temps on peut faire entendre des passages en notes brèves et piquées.

Exposition.--Pendule exécutée par Paul Garnier, horloger, pour lord Seymour.

Pendule exécutée par M. Victor Paillard,
sur les dessins de M. Feuchères.

Mais voici un de nos plus habiles facteurs avec deux perfectionnements notables; M Henri Herz, avec son piano à queue, du format des pianos carrés, donnant autant de son que les grands pianos à queue, et surtout avec son piano droit dont les sons se prolongent et se nuancent à volonté. Nous passerons rapidement sur le premier, dont nous avons admiré les sons larges et pleins, et dont nous approuvons tout à fait l'ensemble et les détails. Mais ce qui nous a le plus frappé, c'est le piano à sons continus et nuancés. Ici rien n'est ajouté au piano, pas de lame métallique, pas de tuyaux, un simple soufflet disposé de façon à ce que la note une fois frappée, la corde mise en vibration conserve cette vibration sous un courant d'air qui en augmente ou en diminue l'intensité à volonté. Cette invention est due à M. Isoard, qui en s'associant à M. Herz, a donné à son idée et à ses essais la vie et la direction qui leur manquaient. C'est, à notre avis, pour nos habiles pianistes une mine inépuisable de richesses encore inconnues. Donner aux sons du piano l'expression, c'est galvaniser un cadavre, et nous pensons que cette heureuse innovation doit changer bientôt le genre de musique de cet instrument.

Bénitier modelé par M Châtillon, exécuté
en bronze par M. Victor Paillard.

MM. Faure et Roger, au milieu de bons pianos dus à leur fabrication courante, ont exposé un piano droit (style Louis XV) en bois de rose avec dorures et porcelaines qui en font un magnifique meuble de salon. L'espace nous empêche de nous appesantir sur les diverses innovations dues à ces habiles facteurs.

Enregistrons en passant trois inventions dues à M. Guérin: c'est le pianographe, espèce de daguerréotype musical qui permet de fixer instantanément les improvisations, les pensées les plus fugitives; le sténoclure destiné à plier les doigts aux exercices du piano, et une nouvelle clef de piano à engrenage, dont l'effet est d'augmenter la facilité à accorder, en amenant peu à peu, par un mouvement doux et sans saccade, la corde au point désiré.

Signalons aussi les inventions de M. Sax dans les instruments à vent. M. Sax a perfectionné tous les instruments en cuivre et en bois; il a appliqué de nouveaux systèmes de cylindres aux instruments en cuivre sans rien changer à leur sonorité. Son exposition forme une musique militaire complète: bugles à cylindres, trompettes grandes et petites, nouveau basson, flûte, clarinette basse et contre-basse, et principalement le saxophone, véritable création, puis le saxotromba, que sais-je, des cornets, des trombones, tout s'y trouve et dans des conditions d'exécution telles qu'on peut dire que ce sont des instruments nouveaux. Quant à nous, nous ne doutons pas que l'auteur, le promoteur et le conducteur du festival monstre ne leur donne une large place dans son orchestre; et en attendant ce grand jour, nous félicitons sincèrement M. Sax des habiles modifications et des utiles perfectionnements de sa fabrication.