(PREMIÈRE PARTIE)
«En vérité! m'écriai-je», du ton irrésistible d'un homme qui a trouvé un argument péremptoire, on dirait que vous n'avez pas lu Euripide!
Cette autorité imposante (je dois prévenir le lecteur qu'il y a de cela quelques années, et qu'on avait encore la faiblesse d'estimer les anciens), cette autorité produisit l'effet attendu. Il y eut un moment de silence.
«Pourquoi? répondit enfin le plus intrépide des adversaires; je l'ai même traduit. Ensuite?
--Pourquoi? parce que vous comprendriez alors le sacrifice d'Alceste. Vous auriez vu que les anciens admettaient, comme moi, le dévouement de l'amour dans toute sa puissance, et qu'Alceste se dévouant pour son mari, donnant sa vie pour racheter la sienne, est l'emblème le plus touchant de ce sacrifice...
--Renouvelé des Grecs!» interrompit un autre, qui prit sa revanche par une plaisanterie, et mit pour un moment les rieurs de son côté.
Pendant tout ce vacarme, mon oncle Antoine, appuyé sur son fauteuil, les pieds sur les chenets et les bras croisés, sifflotait sans mot dire son thème favori de la bataille de Marengo.
«Voyons donc, papa: lui dis-je en lui mettant la main sur l'épaule; on dirait que vous n'êtes pas de mon avis.
--Si fait! dit l'oncle Antoine. Seulement, raie Alceste de tes arguments. C'est une invraisemblance hellénique.»
A ce mot irrévérencieux, il y eut un nouveau tumulte. L'oncle Antoine l'apaisa bien vite.
«J'ai une histoire là-dessus,» dit-il.
Alors, il se fit silence; on se resserra autour de son fauteuil; il frappa deux ou trois fois la pincette sur les tisons, et commença:
Tu as entendu ton père, me dit-il, parler souvent du comte de Keraudran? C'était un aimable homme, et j'étais fort lié avec lui... avant la révolution. Nathaniel de Keraudran était bien fait de sa personne, d'un esprit peu commun et d'une instruction rare; seulement, sa tête bretonne avait été douée d'une imagination tellement vive, que parfois on pouvait craindre qu'elle ne dominât sa raison. Les croyances superstitieuses dont il avait été bercé, les vieilles légendes galliques qui avaient entouré son enfance, avaient laissé dans son âme des traces ineffaçables. Un penchant secret l'entraînait sans cesse vers ces idées vagues et mystiques de rapports magnétiques, de puissances cachées et surnaturelles, de pressentiments, de divinations spontanées, enfin, vers toutes ces faiblesses du cœur et de l'âme qui prennent leur source dans les passions exaltées d'une imagination poétique et rêveuse. Malgré cela, et peut-être même à cause de cela, Keraudran était un homme remarquable. Sa conversation était spirituelle et vive, son caractère égal, son cœur sensible, son amitié dévouée. Nous fûmes presque inséparables!
Nathaniel de Keraudran était fiancé avec Mathilde de Larcy, charmante enfant gâtée de dix-huit ans. Il l'aimait comme un fou, et franchement Mathilde était faite pour tourner la tête la mieux organisée. Vous me dispenserez de vous décrire ses superbes cheveux noirs, ses grands yeux bleus, son teint blanc et rose, et surtout l'inexprimable vivacité de sa physionomie, qui semblait si bien d'accord avec les mille petits caprices charmants qui faisaient à la fois le bonheur et le tourment de mon pauvre ami. Ils s'aimaient comme deux enfants, et devaient se marier dans quelques mois.
Cependant, en approchant de ce moment si désiré, il semblait que Mathilde perdit quelque chose de sa gaieté, de sa vivacité habituelles. Elle devenait rêveuse, et fixait par intervalles sur Keraudran des regards pénétrants, dont l'expression à la fois mélancolique et passionnée excitait ma surprise. Au reste, je l'expliquai facilement par le prochain départ du fiancé, qui devait aller à Rennes dans quelques jours pour préparer leur union.
Je ne pus m'empêcher de lui en dire quelques mots un soir que pendant la promenade, plus rêveuse encore que de coutume, elle avait pris mon bras.
«Vous croyez donc que Nathaniel m'aime! me répondit-elle avec expression Oh! oui, il m'aime comme les hommes savent aimer!... Il m'aime parce que je suis riche et jolie; il m'aime pour le plaisir que je puis lui donner. Le cœur d'une femme vaut mieux que cela, monsieur le marquis! L'amour d'une femme, c'est le dévouement; l'amour d'un homme, c'est l'égoïsme.
--Si vous avez une exception à faire dans cette condamnation générale, répondis-je, vous pouvez la faire pour Keraudran... Je le connais assez pour en répondre.
--Bonne caution! dit-elle en riant. Répondez-vous toujours ainsi l'un pour l'autre? Ce serait comique. Je serais curieuse de savoir si vous feriez honneur à la lettre de change tirée sur vous au nom de Keraudran?
--Essayez!» répliquai-je.
Elle rit encore un moment, puis retomba dans sa rêverie. Quelques jours après, Keraudran partit pour Rennes, et je l'y accompagnai.
Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que Keraudran avait contracté une singulière habitude. Tous les soirs, à dix heures, il envoyait un baiser... à la lune. Je me moquai passablement de lui, et il convint, non sans quelque confusion, qu'il avait promis à Mathilde de remplir scrupuleusement ce devoir.
«A la même heure, me dit-il, Mathilde regarde également le ciel, et nos pensées s'unissent par un lien sympathique, malgré la distance qui nous sépare...»
Je ne pus m'empêcher de rire.
«Vous êtes bien heureux de vous aimer ainsi... Seulement cet astre inconstant et de forme bizarre me paraît assez mal choisi.»
A cette plaisanterie, Keraudran faillit se fâcher pour tout de bon, et nous en restâmes lâ.
Malgré l'impatience de Keraudran, notre séjour à Rennes se prolongeait. Un soir, nous entrâmes dans un café pour passer le temps, et nous nous mîmes à regarder plusieurs individus qui jouaient aux échecs. Keraudran se croyait fort à ce jeu, et il suivit avec intérêt la partie qui se trouvait engagée. Moi, je regardai surtout l'un des joueurs. C'était un homme déjà sur le retour, mais grand et robuste. Sa tête, fortement caractérisée, avait une expression remarquable, et ses grands yeux, abrités sous d'épais sourcils noirs, brillaient d'un tel éclat, qu'il était difficile d'en soutenir le regard. Au reste, il semblait distrait et préoccupé; Keraudran semblait surtout attirer son attention, et il négligeait évidemment son jeu, qui s'embrouillait de plus en plus.
«Enfin, s'écria l'adversaire, je le tiens!»
Et il fil un coup qu'il méditait depuis longtemps.
«La partie est gagnée,» dit Keraudran.
L'inconnu sourit, et lui jetant un regard expressif:
«Croyez-vous?» répondit-il.
En même temps il déplaça une pièce, et en trois coups son adversaire fut mat. Keraudran resta stupéfait. L'inconnu lui fit un geste amical et s'éloigna. Nous sortîmes du café presque aussitôt.
«Voici un homme extraordinaire! me dit Keraudran avec enthousiasme.
--C'est un homme qui joue bien aux échecs,» répondis-je froidement.
Nous continuâmes à nous promener en silence sur la place. L'heure du rendez-vous était arrivée, et la lune brillait de tout son éclat dans un ciel d'azur. Keraudran s'arrêta, la regarda un moment, et lui envoya le baiser d'usage. Au bruit qu'il entendit derrière lui, il se retourna brusquement et vit l'inconnu. Il fit un pas pour se retirer; mais celui-ci s'avança et le retint par le bras. Il y avait dans ce mouvement et dans l'expression de sa remarquable figure quelque chose d'imposant et de noble qui fascina Keraudran.
«Pourquoi n'attendez-vous pas la réponse? lui demanda-t-il.
--La réponse? repartit Keraudran avec surprise. Quelle réponse puis-je attendre?
--Un moment! répliqua l'étranger avec une certaine autorité; et il serra fortement la main du jeune homme, tandis qu'il lui posait son autre main ouverte sur le cœur, en regardant fixement l'astre qui brillait au ciel.--La voici! continua t-il: «Les sympathies de deux âmes qui s'aiment franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le temps.» Souvenez-vous de ces paroles, et vous verrez que je ne me suis pas trompé. Vous êtes heureux, jeune homme, d'être aimé ainsi.»
En achevant ces mots, il s'éloigna. Keraudran resta immobile.
«C'est étrange! murmura-t-il.
--Il s'amuse à tes dépens,» lui dis-je. Mais il m'entendit à peine; évidemment son imagination était frappée.
Deux jours après, lorsque j'entrai dans sa chambre le matin, je le trouvai à demi vêtu, assis sur son lit, la tête dans sa main et profondément absorbé dans ses méditations, il tenait une lettre qu'il relisait par intervalles.
«Qu'y a-t il?» lui demandai-je. Il tressaillit.
«Te souviens-tu des paroles que m'a dites l'inconnu avant-hier soir?
--Ma foi... à peu près. Il était question de sympathies, de distance, d'amour, de temps; toutes choses assez banales et qui prêtent fort bien à l'improvisation.
--Tiens!» me dit-il, et il me tendit la lettre qu'il tenait à la main. Elle lui arrivait par la poste, et lui était écrite par Mathilde. Elle lui parlait de leurs conversations nocturnes, et je lus en effet cette phrase singulière: «Ce soir, lui disait-elle, en regardant à l'heure fixée la discrète et pâle intermédiaire de nos pensées, je n'ai pu m'empêcher de croire que les sympathies de deux âmes qui s'aiment franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le temps.»
«Eh bien! reprit Keraudran, voyant que je restais muet, qu'en dis-tu maintenant?
--Je ne dis rien, de peur de me tromper, répondis-je. C'est, en effet, assez singulier. Il a deviné juste, s'il n'a fait que deviner.»
Mais j'eus beau examiner le cachet, il était intact. D'ailleurs la lettre avait été évidemment écrite à peu près au moment même de la rencontre, et l'étranger ne pouvait en avoir en connaissance. Ce ne pouvait être qu'un de ces hasards fabuleux qui arrivent aux joueurs audacieux et aux équilibristes. Je ne pouvais donner d'autre explication. Mais Keraudran secoua la tête et haussa les épaules.
«Quand on veut tout expliquer, on n'explique rien.»
Je n'avais rien à répondre, et je le laissai. Je ne sais trop quand et comment il revit l'individu en question, mais il paraît qu'ils eurent plusieurs conversations en mon absence. Mon scepticisme choquait Nathaniel, et loin de moi il s'abandonnait bien plus facilement à son imagination rêveuse. Un soir, cependant, il me dit:
«Il faut que lu viennes avec moi.
--Où? répondis-je.
--Dans l'église des Cordeliers. J'y ai rendez-vous, et j'ai besoin que tu voies comme moi ce qui s'y passera.
--Ah! ah! répliquai-je, le sorcier est de la partie! Eh bien, partons je ne demande pas mieux.»
Nous nous rendîmes aux Cordeliers. La soirée était superbe. La chaleur du jour avait été, tempérée par une brise rafraîchissante, et le ciel scintillait d'étoiles. Lorsque nous entrâmes dans l'église, elle nous parut déserte; mais à peine avions-nous fait quelques pas dans la nef que nous aperçûmes le grand inconnu devant nous. Dans cette obscurité croissante, sa haute taille et sa figure majestueuse prenaient un caractère imposant qui commandait en quelque sorte le respect. On eût dit qu'on voyait jaillir de ses paupières le feu de ses regards. Il s'approcha de nous lentement.
«Je suis satisfait de vous voir, dit-il d'une voix grave; je suis disposé, et je tiendrai tout ce que je vous ai promis.--Et vous?
--Que faut-il faire?» dit Keraudran.
Et je m'aperçus au son de sa voix de l'émotion qui le dominait.
«Priez, espérez... et ne parlez pas.»
Il parut ensuite se recueillir un moment; puis il leva la tête et regarda la lune qui commençait à traverser les vitraux.
«L'heure est venue! ajouta-t-il à voix basse; suivez-moi.»
Nous le suivîmes dans une chapelle latérale qu'inondait un rayon de lumière argentée. Là, une jeune fille d'une douzaine d'années était étendue, profondément endormie, dans une stalle garnie de velours rouge; ses cheveux blonds flottant sur ses épaules étaient couverts d'une légère guirlande de bluets; sa figure délicate et pâle, sa longue robe blanche, vivement éclairées par la lune au milieu de cette obscurité, sous les noirs arceaux de la chapelle, semblaient en faire une forme aérienne, transparente et légère. Je m'arrêtai à la considérer; il y avait un charme indicible dans cette poétique et frêle vision.
«Voici l'enfant, dit notre guide; le sommeil magnétique l'enchaîne, et son regard, quoique voilé, va percer le temps et l'espace. Je suis maître de lui, et je n'ai qu'à commander pour être obéi.»
En même temps il leva le bras... et comme du même mouvement, par une attraction irrésistible, le bras de l'enfant se souleva, et se dirigea vers le sien, restant immobile et tendu; il baissa sa main, et par la même action mécanique, le bras de la jeune fille se reposa sur l'accoudoir; il fit un signe, et la tête angélique de l'enfant, comme si elle eût suivi la voir l'indication muette du doigt fascinateur, se tourna lentement et regarda les vitraux.--C'était étrange.
«Avez-vous apporté le gage? dit l'inconnu à voix baisse à Keraudran.
--Le voici! répondit-il; et il lui remit une tresse de cheveux, don que sa fiancée lui avait remis avant son départ.
--C'est bien, répondit-il; et il alla le placer sur le cœur de l'enfant, puis il revint auprès de nous.--Regarde!» dit-il d'une voix basse mais vibrante.
L'enfant se souleva avec roideur, comme sous l'impulsion d'une volonté étrangère, se retourna et regarda à travers l'ogive le disque brillant de la lune.
«Je la vois! murmura-t-elle; elle regarde aussi.»
Sa voix semblait une modulation lointaine, indépendante de ses lèvres.
«Qui vois-tu?
--Celle que j'ai sur le cœur.
--Comment est-elle? que fait-elle? où est-elle?
--Elle est appuyée sur le balcon d'une terrasse sculptée--les boucles de ses cheveux noirs flottent sur son cou et sa poitrine... ses grands yeux bleus me regardent... son regard est si doux!... Elle envoie un baiser... là!...»
Et par un mouvement elle indiqua Keraudran, qui l'écoutait avec avidité; mais l'enfant se tut, retomba sur le fauteuil avec un soupir, et parut reprendre son sommeil immobile.
«Que voulez-vous apprendre encore? demanda l'inconnu.
--Peut-on voir dans l'avenir, comme dans le présent? répondit Keraudran.
--Sans doute! répliqua l'inconnu. Et reprenant son geste impérieux.
--Regarde! dit-il à l'enfant.
--Non, non, assez! répondit la jeune fille d'une voix suppliante en s'agitant avec effort; je souffre! grâce... je n'en puis plus...»
Et sa tête se renversant convulsivement allait frapper les stalles de chêne.
«Lève-toi, et regarde! continua l'inconnu. Comment la vois-tu dans trois jours?
--Elle rit, et tresse une guirlande de jasmin.
--Dans huit jours?
--Je la vois encore... oui... c'est elle... mais... elle est changée... elle est pâle... ah! je souffre... car... elle souffre aussi.. ah! j'étouffe... elle est bien pâle... ah!... ah!... ah! le cœur me fait mal!»
Et elle s'agitait péniblement. Son gracieux visage se contractait et s'agitait convulsivement; ses mains semblaient vouloir éloigner d'elle quelque chose qui eût pesé sur sa poitrine; sa voix devenait de plus en plus faible et sourde, entremêlée de soupirs et de gémissements étouffés. Il y avait, je l'avoue, dans ces paroles sinistres, dans cet enfant se débattant ainsi, comme sous la pression d'un démon invisible, quelque chose de saisissant qui remplissait l'âme d'une émotion involontaire et d'une sorte d'effroi.
«Ah! oui! continuait l'enfant... je la vois... ses joues sont creuses et ses yeux brillants.. ils me font mal... ah! ah!... au secours... au secours... je n'en puis plus... j'étouffe... qu'on m'ôte ce cadavre... je l'ai sur le cœur... ah! ah!»
L'inconnu se précipita, et enleva à l'enfant la fatale mèche de cheveux. Elle retomba immobile sur la stalle.
«Êtes-vous satisfait? dit-il à Keraudran d'une voix émue... Sortez!»
Keraudran restait devant lui en proie à une agitation fébrile, ne pouvant ni parler ni partir. Je l'entraînai hors de l'église, et le ramenai chez lui. Son émotion était si violente, que je craignais presque pour sa raison. Je n'essayai de le calmer que le lendemain matin; mais mes raisons eurent peu d'influence. Keraudran était fasciné, et moi-même j'avais peu de chose à lui dire. Je ne voyais pas le but de cette comédie, et il réfutait sans peine mes arguments, qui n'étaient au reste que des présomptions.
«Je ne puis rester ici, me dit-il; je n'aurai de repos qu'auprès de Mathilde. Je verrai alors s'ils m'ont trompé.»
Deux jours après nous étions au château de Lurcy; Mathilde, rayonnante et plus gaie que je ne l'avais vue depuis longtemps, accueillit avec tendresse son fiancé. Cette courte absence semblait avoir dissipé les nuages qui avaient obscurci un moment leur intimité.
«Tu es bien heureux! dis-je à Keraudran en revenant avec lui d'une promenade que nous avions faite dans le parterre.
--Attendons encore, répondit-il avec un soupir en me serrant la main; le délai fatal n'est pas expiré.
--Tu es fou!» répliquai-je.
En ce moment nous entrions au salon, dont les larges fenêtres s'ouvraient sur la terrasse, ornée de fleurs odoriférantes. Mathilde était appuyée sur le balcon; elle s'avança en riant au devant de nous.
«Tenez, beau chevalier! dit-elle avec gaieté, je vous ai tressé de mes mains une guirlande.»
Et elle tendit à Keraudran une guirlande de jasmin qu'elle achevait de nouer. Keraudran me tenait encore le bras. Je le sentis tressaillir et chanceler; et j'avoue que cette singulière coïncidence, que ce rapprochement inconcevable avec la vision de l'enfant me frappa au cœur.
«Eh bien! dit Mathilde en continuant de rire, est-ce ainsi le vous recevez mes présents, Nathaniel? me laisserez-vous encore longtemps le bras tendu?»
Nathaniel se précipita vers elle, prit la guirlande, et par et mouvement involontaire, tombant en même temps à ses pieds, couvrit ses mains de baisers éperdus.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en essayant de se dégager, en voilà trop maintenant, Nathaniel!... Assez, assez!»
Et son émotion était visible, «Quoi! vous pleurez! mon Dieu! qu'avez-vous donc?»
Nathaniel balbutia quelques mots entrecoupés, sans suite, j'essayai moi-même d'intervenir pour terminer cette scène dont je redoutais l'issue. Keraudran sortit et me laissa seul avec Mathilde.
«C'est étrange! dit-elle après un moment de silence; comprenez-vous cela?
--Mais, sans doute! répondis-je avec, quelque embarras, Keraudran a été touché de votre attention... Il vous aime tant!
--Je le crois... je crois même en être sûre... mais... c'est égal, c'est trop; et je ne puis m'expliquer cela.»
Je n'essayai pas de l'aider dans cette recherche, car j'étais un peu troublé moi-même. Au reste, elle l'oublia bien vite, prenant l'émotion de Keraudran comme une nouvelle preuve de sa tendresse, elle fut d'autant plus gaie, d'autant plus affectueuse. Deux ou trois jours passèrent ainsi rapidement.
Le troisième jour après notre arrivée, nous étions réunis soir dans le parterre. Elle était silencieuse. Je m'en aperçut et je m'en plaignis.
«Ce n'est pas ma faute, me répondit-elle; j'ai un mal de tête affreux. Je crois même que j'ai un peu de fièvre.» Keraudran se rapprocha vivement de nous.
«Quoi! vous souffrez! dit-il d'une voix altérée.
--Ce n'est rien, reprit-elle en souriant, une migraine! nous avons trop ri ce matin.»
Elle se retira de bonne heure.--Le lendemain elle ne parut pas au déjeuner, et fit dire qu'elle était indisposée. Elle ne parut que fort tard, en peignoir. Je la trouvai réellement changée. Elle était pâle et silencieuse, et se plaignait de douleurs dans la poitrine.--Keraudran paraissait presque fou. J'avoue que je devenais inquiet.--Le lendemain, elle fut obligée de garder le lit. Je ne savais plus que penser, Keraudran avait disparu dès qu'il avait appris quelle avait passé une mauvaise nuit, et je ne savais ce qu'il était devenu.--C'était en effet le huitième jour.
Le neuvième jour, je vis entrer chez moi Keraudran méconnaissable. Je ne pus m'empêcher de tressaillir en apercevant ses traits décomposés, sa physionomie bouleversée, ses yeux hagards.
«L'as-tu vue aujourd'hui? me dit-il d'une voix étouffée.
--Non! répondis-je.
--Est-ce quelle ne va pas mieux?»
Il fit un geste de désespoir et tomba dans un fauteuil.--Je me rendis à son appartement, et demandai si je pouvais être introduit. La vieille gouvernante y consentit avec quelque difficulté, et je fus admis. Je fus frappé du changement qui était opéré en si peu de temps. Elle était excessivement pâle, et paraissait déjà maigrie. Dans ce demi-jour, qui régnait dans sa chambre, je pouvais distinguer cependant ses yeux mobiles, qui semblaient animés de cet éclat extraordinaire que donne une fièvre ardente, et que faisait encore ressortir le cercle bleuâtre dont ils étaient entourés. Je fus terrifié en reconnaissant ces symptômes qui nous avaient été décrits si bien, et en voyant se réaliser l'effrayante vision de la jeune fille. Je crus encore entendre les gémissements terrifié de l'enfant, et ce en sinistre: «Otez-moi cadavre!»--Je sentais malgré moi mes genoux fléchir et une sueur froide m'inonder le visage Je dis quelques mots, auxquels elle répondit d'une voix faible et entrecoupée,--puis je sortis.
«Mon Dieu! quelle est donc cette maladie? que dit le médecin?» demandai-je à la gouvernante.
Elle haussa légèrement les épaules.
«Imprudence de jeune fille! répondit-elle avec un sourire. Que voulez-vous? elles ne comprennent jamais le danger de cela.»
Je sentis que je ne pouvais insister davantage, et je me retirai hors de moi. Je ne revis Keraudran que le soir. Quand il entra dans ma chambre, je crus voir s'avancer un spectre, à l'abattement de sa physionomie, et en même temps l'égarèrent de ses regards m'effrayèrent; je craignis sérieusement pour sa raison, et j'essayai, par quelques mots, de lui donner une confiance que, réellement, j'avais peu moi-même Il m'écoutait à peine; son regard, mobile et vague, était invariablement fixé devant lui, et, par intervalles, un frissonnement convulsif passait sur tous ses membres. Il n'interrompit tout à coup.
«Maintenant je suis sans inquiétude!» me dit-il d'une voix caverneuse, avec un indéfinissable sourire.
Je le regardai avec étonnement.
«Je suis sans inquiétude! reprit-il d'un ton plus sombre encore.
--Comment cela?
--Oui... j'ai entre mes mains le remède qui doit la sauver!»
Et comme il remarqua mon air incrédule, il ajouta:
«Je l'ai retrouvé... et je viens de lui parler.
--Qui? interrompis-je vivement, le jongleur des Cordeliers? Que t'a-t-il dit encore, cet homme que Dieu confonde?
--Il m'a donné le remède qui doit la sauver» répéta-t-il l'un air égaré. Je l'ai... le voici' et il tira de son sein une petite fiole, qui me parut pleine d'une liqueur épaisse et noirâtre.
--Ah! malheureux! m'écriai-je en essayant de la lui prendre des mains; garde-toi bien de l'essayer! Qui sait ce que ce détestable charlatan a mis dans cette fiole?...
--Je le sais, moi!... c'est du poison!
--Du poison?...»
Je restai stupéfait.
«Voyons, Nathaniel, es-tu fou?
--Oui, c'est du poison!... et ce poison, continua-t-il d'une voix sourde et vibrante, ce poison est pour moi!»
Je gardai un moment le silence, ne sachant trop si mon malheureux ami jouissait encore, en effet, de toute sa raison, et cherchant à lire sur son visage, où se peignait toute l'agonie du désespoir.
«Oui, continua-t-il d'une voix entrecoupée, je l'ai vu, je lui ai parlé... nous avons interrogé le présent et l'avenir... L'enfant a lu dans son sein... elle y a vu la cause du mal et le remède... Le remède..., le voici... je dois le prendre, c'est du poison. Je mourrai, mais elle vivra. Mon seul attouchement l'aura sauvée.
--Quelle atroce folie! quel ridicule délire! m'écrai-je Comment peux-tu croire, Nathaniel, à de semblables rêveries? Reviens à toi, mon ami.
--Écoute! dit Keraudran d'une voix saccadée, et en me saisissant fortement le bras. Tu doutes toujours, n'est-ce pas? c'est ton esprit, ta nature! Eh bien, homme sensé, homme raisonnable, explique-moi comment cet homme a lu, vingt-quatre heures à l'avance, la lettre que j'ai reçue le lendemain; explique-moi cette guirlande de jasmin qui m'a été offerte à l'heure même qu'il me l'avait prédite; explique-moi... comment Mathilde se meurt!... et tu me diras ensuite pourquoi je ne puis la sauver.»
J'avoue, mes amis, que je restai muet. Mon bon sens, qui se révoltait contre cette succession de faits incompréhensibles, surnaturels, ne me fournissait pas un seul argument solide pour les réfuter. Au reste, Keraudran ne m'en laissa même pas le temps.
«L'arrêt est prononcé! continua-t-il d'un ton sombre avec une sorte d'égarement; le poison est là. Si demain, au point du jour, je n'ai pas fait passer dans mes veines ce venin mortel... qui lui donnera la vie... elle est morte!... et moi je vivrai!... Mais non, elle vivra... et alors, moi... je ne serai plus!...»
Il tomba dans le fauteuil, et se cacha la figure entre ses mains.
«Pour l'amour du ciel, Keraudran, m'écriai-je, garde-toi bien!....
--Laisse-moi! répliqua-t-il en m'échappant; la nuit porte conseil! Adieu!» Et il sortit précipitamment. Je voulus le suivre et le rejoindre, mais il se barricada dans son appartement, et je ne pus pénétrer jusqu'à lui.
Vous concevez que ma nuit fut triste et sans sommeil. Je vous laisse à juger aussi quelle fut celle de Keraudran. Le lendemain matin j'allai frapper à son appartement: je n'obtins pas de réponse. Fort effrayé, j'allai me procurer la seconde clef pour ouvrir la porte, et en revenant en toute hâte, je rencontrai la vieille gouvernante qui montait aussi l'escalier avec précipitation.
«Pour Dieu! madame Gervais, comment va mademoiselle Mathilde? demandai-je.
--Beaucoup mieux, Dieu merci! me répondit-elle. Je l'ai veillée toute la nuit. Elle a eu, au petit jour, une crise terrible; mais elle est toute soulagée; la lièvre l'a quittée, et elle repose J'allais le dire à M. Nathaniel.
--Au petit jour!» répétai-je avec un saisissement dont je ne pus me défendre; et je hâtai le pas vers l'appartement de Keraudran. J'ouvris la porte et j'entrai. Les volets étaient fermés; la bougie placée sur la table, entièrement consumée, fumait en s'éteignant, et ne jetait plus que par intervalles une rouge et vacillante lueur, trop faible pour distinguer les objets. La chambre était silencieuse, et paraissait déserte. Je courus au lit; il était vide. Je courus à la fenêtre et j'ouvris les volets pour donner de la lumière... Keraudran, à demi vêtu, était étendu sur le sol, auprès de la table.--Je le relevai... Il était sans connaissance. Je regardai avec effroi, et je vis la fiole fatale renversée et vide; mais la liqueur était encore tout entière dans la coupe où mon pauvre ami l'avait versée... Il n'avait pas eu la force de la boire et de consommer le sacrifice... Il était tombe évanoui.
«Dieu soit loué! m'écriai-je à haute voix; il n'a pas bu... Et je le portai sur son lit.
«Il n'a pas bu? répéta madame Gervais en regardant la liqueur; c'est vrai! tout y est.» Et elle sortit aussitôt, me laissant seul avec Keraudran, que je fis revenir à lui avec beaucoup de peine.
«Mathilde' dit-il avec effort.
--Elle est sauvée, répondis-je.
--Sauvée!.. répéta-t-il en se levant sur son séant malgré sa faiblesse; et je n'ai pus bu!
--Eh! non, parbleu! mais elle va beaucoup mieux malgré cela; il n'y a plus de danger.
--Dieu soit béni! dit-il en retombant sur le lit. Ah! j'ai cru en mourir.»
En effet, la unit terrible qu'il avait passée, et toutes les émotions qui avaient précédé ce fatal moment, l'avaient épuisé. Il était en proie à une lièvre ardente. Il voulut se lever pour aller s'assurer lui-même de la guérison de Mathilde; mais il ne pouvait se soutenir, et je le mis au lit malgré lui. Quelques minutes après il avait le délire, et ne parlait que visions, mort et poison. J'envoyai vite chercher le médecin.
Je redescendais pour apprendre des nouvelles de Mathilde que je croyais encore très-souffrante, quand je rencontrai madame Gervais à la porte de l'appartement.
«Mademoiselle m'envoie savoir comment M. Nathaniel a passé la nuit.» me dit-elle aussitôt qu'elle me vit.
Je restai un peu surpris de cette phrase et du ton qui l'accompagnait.
«Mais... fort mal! répondis-je. J'ai envoyé chercher le médecin. Je suis fort inquiet.--Et mademoiselle Mathilde?
--Oh!... elle va bien. Elle se lèvera aujourd'hui.»
Puis elle se mit à rire et rentre.
J'étais stupéfait. Je descendis au jardin pour rencontrer quelqu'un qui pût me donner quelques éclaircissements, lorsqu'on traversant le parterre, et levant les yeux sur la façade du château, je vis, à ma grande surprise, Mathilde debout, habillée, et appuyée sur son balcon Je croyais rêver. Elle me vit aussi, me fit un geste aimable de la main et de la tête, et disparut. Je restai cloué à la même place, lorsqu'un vint m'avertir que le docteur était chez Keraudran. J'y courus. Il me rassura et prescrivit une ordonnance que je me chargeai d'exécuter. Lorsqu'il sortit, j'entendis du bruit dans le château, et j'appris que Mathilde avait fait mettre les chevaux à la voiture et qu'elle partait. Presque aussitôt après on vint remettre de sa part à Keraudran une lettre, qu'il ne lut que quelques jours plus tard, mais dont voici à peu près le contenu:
«Vous m'aviez dit souvent que vous m'aimiez plus que vous-même, plus que votre existence, que vous donneriez mille fois votre vie pour la mienne. J'ai voulu savoir si vous me la donneriez une seule; j'ai fait l'épreuve de ce dévouement que vous m'aviez promis, et j'ai vu que, pour vous aussi, promettre et tenir sont deux.
«J'ai perdu une illusion; mais je ne risque plus d'être trompée. Comme vous vous étiez déjà résigné à ma perte, je pense que vous accepterez sans beaucoup de regret une séparation qui, bien qu'elle ne soit pas éternelle, Dieu merci! n'en sera pas moins sans retour. Adieu.»
Mathilde.»
Dès ce moment, tout devint clair comme le jour, les prédictions du sorcier et la maladie de la fiancée n'étaient qu'une comédie arrangée à l'avance. Il faut avouer qu'elle avait été bien jouée.
Ici mon oncle Antoine s'arrêta.
«Mais, qu'est-ce que cela prouve, papa? repartis-je. Sans doute ton Keraudran n'eut pas la force d'accomplir le sacrifice d'Alceste? Eh bien! c'est qu'il n'aimait pas assez pour cela.
--Erreur! répliqua mon oncle Antoine, double erreur! 1° Parce qu'il aimait assez pour sacrifier sa vie, et que c'est la forme seule du sacrifiée, présent, inévitable, raisonné, à heure fixe, qui répugne à la nature humaine, et qu'il ne put accomplir; 2º parce qu'il n'est pas nécessaire d'aimer bien vivement pour sacrifier sa vie... et la suite le prouvera bien.
--Il y eut donc une suite? s'écria-t-on.
--Sans doute!» répondit l'oncle Antoine.
D. Fabre d'Olivet.
(La suite à un prochain numéro.)