CHAPITRE VI.
LA GRAINE DE LUZERNE.
Pourquoi donc M. Robinard avait-il serré le bras de madame Verdelet avec cette grossière familiarité? Et pourquoi la jeune dame avait-elle baissé les yeux en rougissant?--Je connais, parmi les lecteurs, de si mauvaises langues, que je dois me hâter de prévenir les inductions malignes que plus d'un tirerait sans doute de l'impertinence et de la rougeur de nos deux personnages.
Le présent chapitre sera donc uniquement consacré à démentir les malhonnêtes apparences des précédents; car, comme l'a dit M. Ponsard:
La maison d'une épouse est un temple sacré,
Où même le soupçon ne soit jamais entré.
Othon revenait tristement chargé
de sa fameuse graine, dont
regorgea bientôt la maison
paternelle.
M. Othon Robinard de la Villejoyeuse cachait pourtant, sous cette mine superbe que vous lui connaissez, un souci rongeur comparable au ver qui mord le cœur d'une belle pomme. M. Othon voulait se marier, et quoiqu'il fût doué d'un physique plus que convenable, qu'il portât un beau nom et qu'il eût une bourse ronde, aucune demoiselle de l'Orléanais ne s'était encore souciée de s'appeler madame de la Villejoyeuse. Inde iræa. Vingt fois, on avait vu Othon seller sa grosse jument poulinière et embrasser son affectionné père, en lui disant de faire préparer la chambre verte, destinée, depuis un temps immémorial, aux nouveaux mariés de la famille Villejoyeuse, et vingt fois aussi on avait vu le même Othon revenir l'oreille basse, le chapeau enfoncé sur les yeux, et garçon comme devant. Les bonnes gens s'imaginaient qu'un malin sorcier avait jeté un sort sur le beau blond.
Louise, qui tricotait au coin du
feu, entendant le récit de ces
prouesses, levait ses yeux timides
vers les deux hercules.
Ici Othon était supplanté par un misérable maigre qu'il aurait tué de son petit doigt; là, les trois sœurs déclaraient qu'elles voulaient se faire religieuses plutôt que d'épouser le magnifique baronnet; naguère enfin, pour comble de honte, une riche héritière des environs d'Étampes, courtisée en même temps par un vieil employé de la douane et par le bel Othon, avait fait choix de celui-là à la barbe rousse de celui-ci.
Décidément Othon mettait sa gloire à vaincre la rigueur du destin, et, jour et nuit, il n'avait plus qu'une idée: «Il faut que je me marie, il faut que je trouve une femme plus belle et plus riche que toutes celles qui m'ont rebuté; il faut, pour vexer tout le pays, que je fasse une noce dont on se souviendra comme de la plus fameuse de toutes les noces.» Et là-dessus, il sellait derechef sa jument, embrassait encore son père, lui disant désormais, par prudence:
«Je m'en vais à Étampes chercher de la graine de luzerne.
--Bon, répliquait le vieux baronnet; moi, je m'en vais faire préparer la chambre verte.»
Trois jours après, Othon s'était
glissé dans la chambre de
l'héritière, et lui demandait sa
main à genoux.
Ce qui donnait aux plus madrés le mot du rébus. Et, dans la province, on commençait à nommer graines de luzerne toutes les demoiselles à marier.
Mais Othon, toujours poursuivi par un sort contraire, s'en revenait tristement, chargé de sa fameuse graine, dont regorgea bientôt la maison paternelle, de telle sorte que le vieux baronnet eût fort désiré que son bien-aimé fils variât un peu son prétexte, quand il allait aux champs pour chercher femme.
Sur ces entrefaites, Othon crut un instant toucher au terme de ses vœux, et se vit au moment de déjouer la malice de la fortune ennemie.--Il parvint à se faire aimer.--Voici comment.
Mademoiselle Louise était la nièce d'un sieur Bouchard, qui se disait descendant direct des Bouchard de Montmorency, et avait un gros moulin à blé sur la rivière du Loir. Louise passait, dans le pays, pour un très-bon parti, mais les prétendants à sa main étaient fort rares parce que, de bonne heure, Antoine Bouchard, son cousin, fils du meunier, avait bonnement annoncé qu'il casserait les reins au malappris qui marcherait sur ses traces conjugales. Cet Antoine était haut de près de six pieds, il avait des épaules carrées comme la porte de son moulin, et des poings énormes toujours au service, de son humeur revêche, et de son caractère batailleur. Mais Antoine joignait à ces solides qualités une laideur au moins égale à sa stature. La roue de son moulin loi avait un beau jour attrapé la joue gauche, dont un morceau fut enlevé, que les plus habiles médecins ne purent jamais remplacer.
Ce fut ainsi que Louise devint
madame Verdelet.
Mademoiselle Louise, élevée au moulin, grandit dans le respect absolu et dans l'admiration des géants: tout le jour elle entendait son oncle et son cousin, ces deux colosses, mépriser le reste des hommes et apprécier chacun de leurs voisins au degré de sa vigueur ou de sa taille. Le soir, après souper, il n'était question, entre le père et le fils, que des fameux coups de poing que l'un et l'autre se vantaient d'avoir donnés, et des tours de force incomparables que tous deux avaient exécutés. Le père avait un jour, disait-il, arrêté d'une main sa voiture lancée au grand galop; le fils avait soulevé un tonneau tout rempli de vin; le père s'était, en son jeune temps, battu contre cinq goujats ensemble; le fils avait, d'un coup d'épaule, jeté bas un gros mur, etc., etc.
Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le récit de ces prouesses, levait ses yeux timides vers les deux Hercules, qui lui semblaient alors les premiers du monde, et dont un geste, un regard même, la faisait trembler de tous ses membres. Mais son cousin était si laid!... Louise avait bien soin de toujours placer sa chaise du côté droit d'Antoine, c'est-à-dire du côté de la joue qui n'était point balafrée; et pourtant, malgré cette précaution, la pauvre demoiselle ne pouvait s'empêcher de penser souvent à cette horrible, joue gauche qu'elle serait bien, un jour, obligée de voir: car, quand on se marie, c'est pour longtemps, comme disait Oscar, et votre mari, madame, ne sera pas toujours tourné du côté, droit.
Une Bibiaderi dansant.
Othon avait épuisé déjà la plus grande partie de l'Orléanais, et, en désespoir de cause, il résolut d'aller chercher de la graine de luzerne au moulin du sieur Bouchard. Il n'ignorait point les charitables avertissements que le terrible Antoine avait semés dans le pays, mais il savait aussi que les Bouchard avaient entendu parler de lui d'une façon qui devait leur donner de la jalousie; et comme jusqu'alors Othon avait toujours rossé, il ne s'imaginait pas qu'il pût trouver à son tour qui le rossât.
Donc, il s'en allait fort tranquille et donnant des coups de poing dans l'air pour se faire le bras. A deux portées de fusil du moulin, il entendit une voix lamentable qui implorait son assistance; c'était le vieux Bouchard qui s'était démis la jambe en tombant de cheval et gisait sur la route, sans pouvoir même se traîner. L'occasion était belle. Othon chargea vigoureusement, sur ses épaules le gros homme blessé, et, leste sous ce faix énorme, il fit une entrée triomphale au moulin.
Louise et Antoine poussèrent un cri d'admiration à sa vue; le fils Bouchard pâlit d'étonnement et de jalousie, car, s'il prétendait avoir soulevé un tonneau de vin, assurément il ne s'était jamais vanté d'avoir soulevé l'auteur de ses jours. Louise, qui, par habitude, regardait d'abord le nouvel arrivé du côté droit, sembla surprise agréablement lorsque la joue gauche de M. Othon lui parut tout à fait semblable à la droite, et désormais elle levait sans précaution ses yeux sur le bel étranger.
Je me rappelle, dit l'abbé, avoir
lu les aventures extraordinaire
d'un coche parti de Nantes, en
Bretagne, et qui demeura plus de
deux ans en route avant d'arriver
à Paris, lieu de sa destination.
Antoine considérait le baronnet d'un œil sournois, et plusieurs fois il grogna en voyant les regards d'Othon dirigés fixement sur mademoiselle Louise. Le soir venu, Bouchard le père, la jambe enveloppée, était étendu sur une bergère, et la conversation se tourna naturellement vers son objet habituel, je veux dire la force des poignets. Antoine se vanta magnifiquement: à l'en croire, chacun de ses coups de poing aurait tué un bœuf. Othon avec modestie rappelait quelques succès obtenus par lui dans les foires du département; sur quoi, le jeune meunier lui prit la main, et, tout en feignant de rire, il lui serrait le poignet de façon à le briser. Othon ne sourcilla pas; de la main qui lui restait libre il saisit à son tour l'autre poignet d'Antoine, et celui-ci ne put s'empêcher de jeter un cri.--Dès ce moment, Antoine fut déchu du premier rang aux yeux de Louise.
Trois jours après, Othon, qui ne perdait point de temps, s'était glissé dans la chambre de l'héritière, et, à genoux, lui demandait sa main en les termes les plus fleuris que lui pouvait fournir sa littérature fablière. Louise rougissait, baissait les yeux, ne répondait rien, mais son silence était beaucoup plus clair que les plus longs discours du monde. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor.
Première banquette du coche.
«Fuyez, disait Louise toute tremblante.
--Fuir? jamais! répliquait le superbe Othon.
--C'est Antoine, il vous tuera!
--Me tuer?»
Othon retroussait déjà ses manches. Louise joignit les mains, et si vivement elle le supplia, que, maugréant et jurant, il consentit enfin à se blottir au fond d'un placard, que la demoiselle referma sur lui. Antoine frappait à la porte d'entrée, il frappait à coups redoublés;
«Ouvre-moi, mille tonnerres! ouvre-moi!»
Louise alla ouvrir à son cousin. Quand il la vit pâle et chancelante, il ne conserva plus aucun doute: la colère lui monta au visage, et sa balafre, devenue pourpre, était horrible à voir.
Deuxième banquette du coche.
«Où est-il? que je le tue!» s'écriait-il, heurtant violemment son bâton sur le carreau; «sacredieu! où est-il? sacrebleu!» Louise était près de se trouver mal; Othon, blotti au fond du placard, se contenait encore, quoique ses oreilles commençaient à s'allumer. «Mille dieux!» s'écriait le terrible cousin, frappant du pied; «il a bien fait de se sauver, ce craquelin, ou je l'aurais exterminé!»
Craquelin! exterminé! Othon, bouillonnant dans son trou, donna violemment du poing dans la porte du placard, et s'écria de toute sa force:
«Ici! maître sot, ici, ouvre-moi!»
Et il frappait coups sur coups dans la porte. Mais Antoine, renversant des chaises de droite et de gauche:
«Mille, dieux, si je le trouve! s'il a le malheur de vous regarder encore, je l'aplatis comme un œuf sur le mur!
--Ouvre-moi donc, gredin! lâche! bélitre! ouvre-moi donc, grand gladiateur!»
Othon faisait rage dans son placard et y piétinait sur la faïence avec un vacarme effroyable. Louise avait pris le parti de s'évanouir.--Antoine lâcha encore une vingtaine de jurons épouvantables, frappa du pied et du bâton sur tous les meubles, et sacra de toutes ses forces en s'écriant qu'il tuerait Othon, partout où il le rencontrerait.--Là-dessus il sortit.
Othon, écumant, parvint à forcer la porte de sa prison, et s'élança, le poing levé, à la poursuite de son exterminateur; mais la première personne qu'il rencontra dans le corridor, ce fut le vieux Bouchard, qui le prit par le milieu du corps et, avec l'aide de deux valets de charrue, le jeta enfin à la porte, dans un fossé plein d'eau.
Louise déclara à son oncle qu'elle n'épouserait jamais Antoine, et celui-ci, par vengeance, conseilla à son père d'accepter la demande de M. Verdelet, pharmacien retiré et adjoint au maire d'Orléans.--Ce fut ainsi que Louise devint madame Verdelet, à son grand deuil. Othon, dans sa première exaspération, avait bien songé à massacrer le vieil apothicaire, mais il se ravisa, et sachant que Louise avait conservé de lui un tendre souvenir, il préféra la ruse à la force vis-à-vis du mari. Electeur influent, la maison de l'adjoint lui fut ouverte d'abord, et quoique M. Verdelet le jugeât par derrière t'animal le plus insupportable, par-devant il le traitait flatteusement, et l'invitait toujours à dîner lorsqu'il venait en ville. Louise, très-réservée avec son ancien prétendant, lui marquait néanmoins un reste d'intérêt ou d'admiration; et M. Othon, triomphant de quelques regards qu'on lui adressait tous les huit jours, s'apitoyait déjà publiquement, comme nous avons vu, et très-prématurément, ce semble, sur le sort futur réservé à ce pauvre mari Verdelet.
D'où il suit que le jeune Oscar avait eu grand tort de prendre un avenir douteux pour un passé bien accompli; et désormais, nous le promettons à nos lecteurs, notre héros se gardera, dans ses jugements, d'une semblable témérité.