Le Sacrifice d'Alceste.
(2e partie.--Voir page 237.)
Le mariage projeté entre Nathaniel de Keraudran et Mathilde de Larcy, reprit mon oncle Antoine commençant une seconde histoire, avait surtout pour but de terminer des démêlés d'intérêts qui avaient divisé leurs familles. Mathilde, par ses idées romanesques, en exigeant un homme qui eût sacrifié sa vie pour elle, rompit tous ces projets. Aussitôt que Keraudran eut refusé la fiole de poison, elle refusa son alliance. Les procès recommencèrent; et au lieu du notaire on vit paraître les avocats.
Nathaniel de Keraudran en était désolé.
«Faut-il donc devenir ennemis?» disait-il.
Dans son désir de la paix, il eût souscrit à toutes les conditions pour obtenir un arrangement amiable. Il me pressa d'être son négociateur, et je partis pour le château de Larcy chargé de cette délicate mission. J'avoue aussi que, de mon autorité privée, j'en avais pris une plus délicate encore. Je connaissais l'amour de Keraudran pour Mathilde; il n'avait fait que s'enflammer depuis leur rupture. D'un autre côté, j'étais persuadé que Mathilde aimait Nathaniel, et que sa tendresse avait survécu au bizarre caprice qui avait provoqué leur séparation. Je ne désespérais donc pas de les réunir, et je partis dans ce but, tout autant que dans celui de terminer leur procès.
Je fus parfaitement accueilli au château de Larcy. J'avais été l'ami de la famille avant même d'être celui de Keraudran. De plus, je ne dissimulai pas le moins du monde mon caractère officiel d'ambassadeur. Je m'annonçai comme messager de paix, chargé de pleins pouvoirs, et je m'aperçus bien vite qu'on désirait terminer les hostilités aussi bien au château de Larcy qu'à celui de Keraudran.
Mais je vis aussi que ma seconde entreprise serait plus difficile: ce n'était pas seulement un caprice de jeune fille, mais une volonté sérieuse, un calcul bien arrêté d'avance, qui avaient amené la bizarre épreuve dans laquelle Nathaniel avait échoué. Prendre un époux, c'était dans la pensée de Mathilde, lui donner sa vie; elle ne voulait la donner qu'à un homme qui l'eût, payée d'un semblable retour. Aussi, lorsque je lui parlai de l'amour de Keraudran, lorsque je peignis son désespoir, elle haussa les épaules.
«J'en ai fait l'expérience, répondit-elle avec un sourire ironique; je suis maintenant que cette passion si vive, que cet amour si dévoué ne peut aller jusqu'à boire deux cuillerées de potion! Que voulez-vous? continua-t-elle d'un ton agaçant, je m'étais mis dans la tête que je valais la peine d'être aimée pour tout de bon. J'attendrai de l'être pour me décider.
--Personne ne vous aimera plus que Nathaniel, répliquai-je.
--Eh bien! alors... j'attendrai toujours! et je ne ma déciderai pour personne!»
Je revins souvent sur le même sujet, et toujours avec aussi peu de succès. Je commençai donc à désespérer de renouer une alliance qui paraissait définitivement rompue, et si j'en parlais encore à Mathilde, ce n'était plus que pour trouver un sujet d'amusantes querelles et d'innocentes coquetteries. De son côté, Mathilde semblait se plaire beaucoup à ces taquineries galantes qui occupaient nos tête-à-tête sans les rendre dangereux, et qui lui rappelaient un nom et des souvenirs beaucoup plus chers peut-être qu'elle n'eût voulu le laisser croire.
Je dois avouer aussi que j'avais à cette époque une assez mauvaise habitude: c'était, de faire la cour à toutes les jolies femmes que je rencontrais; et cela presque sans but, par simple passe-temps, comme un jeu d'esprit, et de même qu'on dit en termes d'escrime, pour m'entretenir la main. J'avais conservé cette habitude dans mes nouvelles relations avec Mathilde, et elle répondait à mes galanteries avec une présence d'esprit et une gaieté qui m'encourageaient à continuer en me permettant de croire qu'elle ne s'abusa pas sur leur véritable valeur. Que pouvious-nous, d'ailleurs, faire de mieux pour tromper les loisirs de cette vie de château monotone et solitaire?
C'étaient donc des agaceries, des taquineries, des coquetteries sans fin. Jamais le père de Larcy n'avait assisté à de semblables remue-ménage.
«La paix, la paix, que diable! enfants! disait-il par intervalles; vous ne pouvez donc pas être deux minutes ensemble sans vous chamailler? Quelle langue, bon Dieu! parbleu, marquis, on voit bien que vous êtes Gascon!
--Gascon? repartis-je; merci! Il y a des Bretons et même des Bretonnes qui ne leur cèdent en rien.
--Ou s'en flatte! répliqua vivement Mathilde; mais on sait ce que vaut la Garonne... et nous sommes francs, au moins!
--J'en suis d'avis. Il n'y a que les Bretonnes pour tenir ce qu'elles promettent...
--Et les Bretons, donc! répondit Mathilde avec un sourire un peu forcé; nous en savons quelque chose. Je doute cependant que les Gascons valussent beaucoup mieux, et ce sont des répondants auxquels je me fierais peu.
--Je vous dirai comme la première fois: Essayez!
--Un défi!... nous verrons. Mais savez-vous bien que j'ai été sur le point de vous envoyer aussi la fameuse bouteille? J'aurais été curieuse de savoir ce que vous auriez fait, monsieur le Gascon.
--Ce que j'aurais fait? je vais vous le dire, parbleu! J'aurais jeté la fiole par les fenêtres et rossé le sorcier pour lui apprendre à rendre les gens malades... et dites que ce n'eut pas été une preuve frappante de ma tendresse!»
Mathilde se mit à lire aux éclats, et nous continuâmes sur ce ton de folle gaieté. Au reste, loin d'entraver notre intimité croissante, le vieux papa semblait au contraire la favoriser de tout son pouvoir. Je ne doute pas qu'il n'eût pensé que je pouvais remplacer avantageusement Keraudran, et il eût reçu avec, plaisir la proposition d'écarteler mon blason avec celui de sa fille; mais j'étais loin d'une semblable idée. Engagé ailleurs dans les liens d'une véritable tendresse, je ne pouvais dépasser avec Mathilde les limites de la simple et pure amitié, malgré les amusements de nos causeries et de nos agaceries réciproques.
Avec tout cela, mon séjour se prolongeait au château de Larcy; je m'y plaisais trop pour chercher à le quitter bien vite. Toutefois, je songeais déjà sérieusement à préparer mon départ, lorsque Mathilde m'apprit un soir qu'elle s'était engagée à honorer de sa présence, suivant le style d'usage, une fête qui devait avoir lieu dans une ferme située quelques lieues plus loin.
«Nous partirons demain matin, ajouta-t-elle; soyez prêt de bonne heure.
--Nous? répondis-je en riant; c'est à merveille. Vous disposez de moi en véritable despote. Il n'y a pas même d'observations à faire, à ce que je vois: allons, je me résigne.
--Pauvre jeune homme! répliqua Mathilde; voyez-vous, il se sacrifie! Soyez sûr de toute ma reconnaissance, monsieur le marquis, pour cette complaisance inespérée.»
Et elle fit ironiquement une profonde révérence.
«J'y compte, dis-je, et je la réclamerais au besoin.»
Nous partîmes, en effet, le lendemain de bonne heure. Le temps était superbe, mais la route détestable; elle traversait les bois, en tournant, montant, descendant et remontant sans cesse, creusée de ravins, encombrée de pierres et de branches d'arbres. La voiture ne pouvait marcher qu'au pas.
J'étais sur le devant de la calèche, dont Mathilde et son père occupaient le fond. Mathilde était en toilette de bal, et franchement je ne l'avais jamais vue si jolie. Je me trouvais, d'ailleurs, en disposition taciturne et rêveuse, en sorte que le voyage était silencieux. Je me contentais de regarder mon gracieux vis-à-vis, et sans doute mes yeux expliquaient trop clairement mes impressions, car souvent, lorsque nos regards se rencontraient, elle rougissait et tournait légèrement la tête. Peu à peu elle devint pensive, elle-même, la chaleur du jour qui s'élevait avec le soleil, le silence du bois, à peine troublé par le bruit monotone et cadencé des roues et des chevaux, le bercement lent et uniforme de la voiture, l'air embaumé de la forêt, ces alternatives d'ombre et de lumière qui passaient et repassaient sur nous à travers les branchages qui se courbaient au-dessus de nos têtes, enfin une sorte d'influence magnétique nous disposaient tous deux à la rêverie; et mes yeux, qui rencontraient maintenant plus souvent et plus longtemps ses grands yeux bleus, y lisaient cette langueur veloutée, ce feu pénétrant et voilé... qui vous entraîne plus loin qu'on ne voudrait souvent.
L'influence avait également agi sur le vieux baron.--Il dormait profondément sur son coussin.
Je ne suis comment cela se fit, mais, après un long regard échange presqu'à notre insu, Mathilde tressaillit, et se tourna brusquement pour regarder dans le bois.
«Il fait une chaleur étouffante, murmura-t-elle en entrouvrant ses dentelles, et nous sommes exposés au soleil sur cette maudite route... tandis qu'il y a là-bas dans les taillis des pelouses si vertes, si fraîches, si bien ombragées!
--Nous pourrions peut-être suivre le voiture à pied, le long du bois... Voulez-vous mon bras?»
Il y eut comme un moment d'indécision.
«Non, je vous remercie, dit-elle sans lever les yeux.
--On pourrait peut-être remédier au soleil.» repris-je.
Et pendant que la voilure longeait un taillis d'églantiers et d'aubépines en fleurs, j'en cueillis de longs rameaux; puis, les tenant réunis en forme, d'éventail, je me penchai vers Mathilde pour l'abriter sous leur berceau embaumé. Elle sourit et me remercia d'un signe de tête.--Mais la position que j'avais prise était fatigante et peu commode; je fus bientôt obligé de me courber tout à fait pour appuyer mon bras du côté de Mathilde: ma main touchait presque son épaule, et mes genoux frôlaient sa robe de satin. Elle avait été obligée elle-même de se renverser en arrière, dans une pose coquette et gracieuse. Elle était si jolie, si séduisante ainsi, que peu à peu je me sentis enivré d'une vive émotion. De son côté, Mathilde semblait palpiter sous le feu de mes regards; ses yeux, qu'elle tenait baissés, se relevèrent languissamment et se fixèrent sur les miens...--Mais elle tressaillit de nouveau, et, poussant un cri léger, se rejeta vers son père dont elle saisit le bras.
«Quoi? quoi?--s'écria le vieux baron, se relevant et se réveillant en sursaut;--qu'y-a-t-il? qu'y-a-t-il? sommes-nous versés?
--Non, dit Mathilde d'une voix émue... mais c'est un cahot... J'ai eu peur!
--Cette route est détestable, reprit le baron. J'en suis terriblement fatigué. Arrivons-nous bientôt?»
On prit des informations auprès du cocher, qui répondit qu'il n'y avait plus qu'une petite demi-heure de marche. D'ailleurs la route s'améliorait en sortant du bois, et nous arrivâmes assez rapidement.
Pendant la fête, Mathilde fut excessivement réservée. Du mon côté, en réfléchissant aux circonstances de notre voyage, je compris cette réserve, et j'avoue même que j'en fus bien aise. J'aurais été embarrassé pour recommencer avec elle nos enfantillages des premiers jours; je craignais même d'avoir été trop loin, et je résolus de partir le plus promptement possible.
La fête champêtre était, au reste, fort gaie. Il y eut une espèce de feu d'artifice, et le bal finit fort tard, il avait été décidé que nous passerions la nuit chez nos hôtes, et on nous conduisit à nos appartements respectifs. Mathilde et son père furent logés dans le bâtiment principal, à un étage au-dessus l'un de l'autre Pour moi, l'on m'avait assigné un petit pavillon sur le jardin. Je m'y endormis profondément.
Un grand bruit et des cris me réveillèrent au point du jour. Lorsque j'ouvris les yeux, je vis ma chambre entièrement éclairée d'une rouge et sinistre lueur. Je me jetai précipitamment en bas du lit; j'ouvris ma porte... Le feu était à la ferme. A peine vêtu, je me précipitai vers les bâtiments embrasés; j'eus en un instant traversé le jardin, et j'arrivai dans la cour.
C'était affreux: le logis principal, assez solidement construit en maçonnerie, était entouré des bâtiments d'exploitation élevés en charpente, couverts en chaume pour la plupart et adossés aux murs de la maison: tous ces bâtiments étaient en feu. Quelques flammèches d'artifice avaient sans doute causé cet incendie. Les habitants de la maison, réveillés par les flammes, s'étaient sauvés à demi nus dans la cour; on criait, on courait, on s'appelait, on se heurtait, et, dans ce désordre, il n'y avait aucun moyen de combattre et d'arrêter les progrès du feu, qu'attisait encore la brise du matin. Au reste, il n'y avait plus guère d'espoir: les bâtiments légers construits en avant étaient déjà presque entièrement consumés, et les flammes enveloppaient le corps de logis principal, qu'elles commençaient à dévorer. Quelques seaux d'eau, jetés çà et là au hasard, sans ensemble et sans direction, par des mains éperdues, ne faisaient qu'irriter la fureur de l'incendie.
Mon premier soin fut de chercher Mathilde et son père dans la foule.--Je rencontrai le vieux baron qui appelait sa fille à grands cris.--Mathilde n'y était pas! Ce fut un coup terrible; personne ne l'avait vue!
«Cherchez-la! ramenez-la moi! criait ce père éploré.
--Pas moyen de rentrer dans la maison, répondit un valet de ferme, revenant, ses habits à demi bridés. L'escalier s'est écroulé; il a failli me tomber sur la tête.»
A ce moment, ce fut comme une ineffable et terrible vision; tout en haut, sur le sommet de la maison, on vit apparaître Mathilde: fuyant devant les flammes qui s'élançaient d'étage en étage, elle était montée jusqu'au faîte. La pauvre enfant avait, pour fuir, revêtu ses habits de la veille; elle était là, accroupie sur le bord du toit, en parure de bal, blanche et brillante comme une fée. Au-dessous d'elle, les flammes tourbillonnaient avec des bruissements de fureur, et une large nappe de fumée brillante et rouge se déroulait derrière en ondoyant sous le vent. Perdue au milieu de l'incendie qui l'entourait de toutes parts, prêt à la dévorer, elle restait immobile, les mains croisées sur sa poitrine, et si elle appelait du secours, sa voix, étouffée dans les mugissements du feu, ne parvenait pas jusqu'à nous.
«Vingt mille livres, trente mille livres, cent mille livres à qui me ramènera ma fille! s'écriait le vieux baron en se tordant les mains de désespoir.
--Ce n'est pas possible!» répétait-on autour de lui.--Et tous les yeux se fixaient mit elle.--Comment arriver là-haut? Tout brûle dessous.»
Un jeune homme, plus hardi, courut vers la maison et voulut franchir le premier bâtiment embrasé; un chevron du toit se détacha et l'étendit presque sans vie sur les charbons ardents. On le retira privé de connaissance.
J'avais déjà pris mon parti: je m'étais emparé de deux couvertures de laine que je plongeai dans un des tonneaux de la cour; je saisis un paquet de cordes, une longue échelle, et je me précipitai à travers le feu et la fumée, au milieu des cris des spectateurs. Arrivé au pied du mur principal, déjà crevassé et fumant, je plantai l'échelle et je gravis rapidement jusqu'au toit, disputant chaque échelon aux flammes qui commençaient à s'y attacher. Lorsque je parvins sur la corniche, le pied de l'échelle était en feu, et, un instant après, elle tomba. J'étais auprès de Mathilde.
«Venez, lui dis-je, hâtons nous.»
Et en même temps je l'enveloppais des convertures mouillées.
«Serrez-les bien autour de vous, et ne craignez rien.
--Non, me répondit-elle, il est trop tard.--Comment descendrons-nous? Voyez, l'échelle est brûlée.
--Laissez-moi faire.»
Et t'attachais fortement aux barreaux de la lucarne la corde que j'avais apportée.
«Maintenant, Mathilde, couvrez bien votre visage et vos beaux cheveux. Tenez-vous fortement à moi.--Puis, écoutez-moi bien: si, quand je serai arrivé en bas, je tombais... ne vous arrêtez, pas, et courez toujours devant vous.»
En achevant ces mots, je lui fis passer ses bras autour de moi, et, cramponné à la corde, je commençai à descendre.
Ce fui un cri d'effroi et d'anxiété qui parvint jusqu'à mes oreilles, lorsqu'on nous vit abandonner le mur et disparaître au milieu des flammes et de la fumée. J'ignore, à partir de ce moment, comment j'accomplis ce périlleux trajet. Étourdi, aveuglé, je me laissai glisser jusqu'en bas, puis je tombai sur les poutres embrasées, je fus couvert de feu, je roulai sur les charbons et je ne sais trop ce que devint Mathilde. Enfin j'arrivai, chancelant, suffoqué, les cheveux et les mains brûlés, les habits en lambeaux, presque inanimé, au milieu de la cour; alors je revis Mathilde et son père, qui me reçurent dans leurs bras.--Je m'évanouis.
Heureusement, je n'avais pas de blessures graves. Quelques jours de repos suffirent pour me rétablir. Mathilde, protégée par les couvertures dont je l'avais enveloppée, n'avait reçu aucune atteinte; et jusqu'à mon rétablissement, elle ne quitta pas mon chevet.
Aussitôt que mes blessures furent cicatrisées, j'annonçai mon départ. A cette nouvelle inattendue, Mathilde tressaillit.
«Quoi! dit-elle d'une voix évidemment altérée par la surprise, vous voulez partir... si tôt?
--Il y a longtemps que j'abuse de la permission qui m'a été donnée de résider au château. Ma mission, qui pouvait seule justifier mon séjour, est terminée; la transaction a été signée il y a huit jours, et...
--Il s'agit bien de cela! interrompit-elle assez vivement. Me suis-je jamais occupée de ce procès? Et vous...»
Elle s'arrêta.
«J'espère bien aussi que notre séparation ne sera pas de longue durée, repris-je en souriant. Le plaisir que j'éprouve ici et la peine que j'éprouve en vous quittant, me font désirer le moment où je pourrai vous revoir.
--Plaisantez-vous? demanda-t-elle avec une certaine agitation. Vous me quittez ainsi!... vous qui avez donné votre vie pour la mienne?
--Moi, répondis-je en riant et en lui prenant la main; Vous ne vous souvenez, donc plus?... J'ai acquitté la lettre de change que vous avez tirée sur Keraudran.
--Eh bien!... ensuite?»
Et elle tenait ses yeux baissés, tandis que son sein palpitait violemment.
«Eh bien! répliquai-je d'un ton plus sérieux; Nathaniel vous aime, Mathilde, comme vous ne serez jamais mieux aimée; vous l'aimez aussi, je le sais, j'en suis sûr... et moi...
--Vous m'avez donné votre vie! interrompit-elle.
--C'est possible..., mais je ne puis aussi vous donner que mon amitié; je compte sur la vôtre, c'est la seule reconnaissance que j'exigerai... Et je vous le répète, Mathilde, c'est la seule, je le sais, que votre cœur pourrait me donner. Aussi, j'y compte, n'est-ce pas?»
Elle me serra la main sans répondre, je portai la sienne à mes lèvres... et trois jours après, je quittai le château de Lurcy...
Alors mon oncle Antoine se tut et se renversa sur son fauteuil en croisant les jambes.
«Eh bien! m'écriai-je, qu'est-ce que cela prouve? vous avez sauvé la vie à Mathilde sans l'aimer! Vous avez eu raison; mais cela n'empêche pas que Keraudran n'ait eu tort.
--Ta, la, la, dit mon oncle Antoine; en toute chose, avant de juger, il faut attendre la fin.--C'est un précepte de Solon qui, après tout, n'était pas un sot, bien qu'il ait été un des sept sages de la Grèce.»
D. Fabre d'Olivet.