COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
(Voir t. III, p. 218.)
HISTOIRE NATURELLE.
Sur la tendance des tiges vers la lumière, par M. Payer.--On sait que la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M. Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de jeunes liges de cresson alénois (Lepidium salivum) avec des verres colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires: en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple, laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.
Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens, par M. Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal vivant: c'est un saurien du genre Seps. Il confirme tout ce qu'on a dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement le jaculus des anciens.
Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux monocotylés, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos établissements publics.
Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen, on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires, uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe, Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu d'être fixés dans le sol.
La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en étudiant le mode d'accroissement des dattiers.
Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers, tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants, faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces arbres.
En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe; nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud, comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844, en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.
Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M. Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage. De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de l'arbre comme dans l'état normal.
Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M. Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3), il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.
L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour remplacer celle du mûrier: c'est le Mactura auvantiara. Prenez une portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un œil, c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?
Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à l'analogie.
Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune, si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'œil d'aigle saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.