GARDE IMPÉRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT.--OPÉRATIONS MILITAIRES DU MARÉCHAL BUGEAUD--QUESTION DE LA DÉLIMITATION DES FRONTIÈRES.--TANGER.

Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale marocaine (V. l'Illustration, t. III, p. 342.) ont reçu le nom de abid-sidi-el-Bokhari (serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intitulé shahi (le sincère), recueil de traditions (hadis) du prophète. Ils ont adopté pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs expéditions.

Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes, appelées pour cette raison tribus de la garde impériale; tribus de Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.

Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.

Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades, quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune, rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état. Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte. L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.

La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin, chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.

Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non, attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et d'être toujours prêt à marcher.

Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20 francs au retour.

L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument pour lui de fortune et de considération.

Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars, consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.

Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons, adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.

Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long, léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.

Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans des cornes de bœuf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou quatre minutes.

L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.

Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et complètement ignorants des plus simples manœuvres. Pour les combattre avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.

Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant le fusil, qu'ils manœuvrent aussi facilement que nos soldats manient une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré, ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans appui sur ses côtés.

Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire dix lieues sans manger ni boire.

Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras; il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.

Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve partout la mouana, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants; mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.

La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait 3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.

On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.

«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois journées d'Ougda.

Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes nombreuses.

La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans le nec plus ultra de la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris quel cas il est possible de faire de ces déclarations.

Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes, et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra, qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc, et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui jusque-là.

Le 11, nos troupes pénétrèrent dans les montagnes, en remontant l'Isly et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus émigrées s'étaient retirées par la, et c'était leur faire un tort immense que de les forcer à se jeter dans le désert: cette dispersion enlevait à Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de réunir des cavaliers pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de l'émigration fut rencontrée dans une gorge par les éclaireurs de la cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 têtes de bétail. Si la poursuite eût été continuée sur les traces de cette émigration, elle aurait conduit sur la deïra elle même, campée à quelques kilomètres, près d'une petite rivière. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le défaut de relations avec les habitants ont donné et donneront encore beaucoup d'incertitude et d'hésitation aux manœuvres de nos colonnes.

La question des frontières du Maroc, la seule qui ait fourni un prétexte à la prise d'arme des Marocains, serait loin d'être résolue dans le sens des prétentions de l'empereur, d'après les documents authentiques que l'Algérie, journal exclusivement consacré à la défense des intérêts algériens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second prédécesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre maître des tribus guerrières d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnées à l'autorité du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de l'ouest de l'Algérie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui était concédé, en envoyant un kaïd algérien à Ougda. Ce kaïd était Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.

Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir négligèrent de maintenir sous leur dépendance cette annexe algérienne. Le successeur de Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prédécesseur immédiat de l'empereur actuel, ressaisit peu à peu son autorité sur ce pays, et l'Algérie perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, même dans les circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algérie a toujours été limité à l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les Soulaïa et le kaïdat de Nedroma.

A la question des frontières se lie intimement celle de l'expulsion d'Abd-el-Kader. Sa présence, en effet, au milieu des populations marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de l'Afrique. La tolérer plus longtemps, en se bornant à obtenir qu'il soit interné, ce serait apporter seulement une trêve et non mettre un tenue aux embarras de la situation actuelle. Le trône d'Abd-el-Rahman lui-même est menacé d'un côté par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la France. C'est à notre gouvernement de faire parler l'une des craintes plus haut que l'autre et d'amener l'empereur à se débarrasser d'un seul coup de son ennemi et du nôtre. Le dénouement approche sans doute, car M. le prince de Joinville, après avoir mouillé dans les eaux d'Algésiraz, a franchi le détroit et n'attend plus dans la baie de Cadix, où il est entré le 15 juillet, avec toute son escadre, que le résultat des négociations pendantes, pour se présenter devant Tanger.

Le premier port du Maroc devant lequel un bâtiment (le Pluton) détaché de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est présenté le 8 juillet, est celui de Tanger ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble appelé à jouer un rôle important dans les événements qui ne tarderont pas à s'accomplir. Le Pluton y a conduit M. Touchard, aide de camp du prince, chargé de constater la situation actuelle de nos relations politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du génie, qui doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la commission scientifique de l'Algérie, auquel est confié le soin de s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions guerrières ou pacifiques.

Murs de la ville de Tanger.

La place de Tanger fut délaissée aux mahométans par le comte Julien, en l'an 718. Après deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les Portugais l'occupèrent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donnée à Charles II, roi d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal. Muley-Ismaël l'assiégea en 1680, avec quelque succès, mais sans réussir à s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, après en avoir fait sauter le môle et les fortifications Ces ruines combleront une partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.

Cette baie a de 3 à 4,000 toises d'ouverture sur 14 à 1,500 de largeur; elle est défendue, indépendamment de l'artillerie de la ville, par six batteries armées de 34 pièces. A l'exception de cette baie et de celle d'Al-Kasar-el-Soghaïr, à 12 kilomètres à l'est de Tanger, toute la côte nord est inabordable. Mais la côte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'à El-Araïch, est susceptible de mouillage et de débarquement.

Vue de Tanger, prise du champ des Sacrifices, par M. Blanchard,
d'après une gravure de l'Espagne, de M. Taylor, publiée par M. Casimir Gide.

La ville de Tanger, bâtie à l'embouchure occidentale du détroit de Gibraltar, est entourée d'une enceinte gothique qui peut avoir 1,000 à 1,200 toises de développement, et flanquée de petites tours de 4 à 5 mètres de diamètre, quelques-unes rondes, la plupart carrées, ce qui prouve leur antiquité; car généralement les tours rondes sont postérieures au neuvième siècle. Un fossé de plus de trois mètres de profondeur, aujourd'hui à moitié comblé et cultivé en légumes dans quelques parties, règne à peu près dans tout son contour du côté de terre. En face du port, et dans le rentrant de la porte de la marine, s'élèvent plusieurs batteries, dont deux en étage, armées toutes ensemble d'environ 60 pièces de canon et de quelques mortiers, provenant de dons faits par les puissances européennes.

Costumes maures, par M Eugène Delacroix.

Les musulmans du dehors nomment Tanger la ville des infidèles, à cause des consuls et du grand nombre de chrétiens qu'elle renferme, comme aussi des privilèges que les juifs y possèdent. Les contingents de la province, passés dernièrement en revue pour se préparer à la guerre sainte, ont tenu la ville bloquée pendant dix jours. Une partie des berbères du Rif avaient été d'abord reçus dans l'intérieur; ils y ont commis beaucoup d'excès; ils ont forcé les magasins du gouvernement et enlevé 300 barils de poudre, que le peuple a répartis entre les Moudjehedin (combattants pour la foi) qui sont allés renforcer les tribus d'Ougda; ils ont démoli la maison d'une famille chrétienne, dévasté les jardins des consulats, et tiré un coup de fusil au consul d'Espagne, qu'ils aperçurent à sa fenêtre.

Du champ des Sacrifices, que représente notre dessin, on aperçoit les côtes d'Europe, Tarifa presque en face, Trafalgar, le magnifique tableau du détroit de Gibraltar, le vieux rocher de Gibraltar même. Sur les premiers plans apparaît la ville de Tanger, dont l'enceinte se réunit, du côté du nord, aux murs du vieux château ou Kasbah. Ce château, qui renferme une mosquée et qui domine la ville et la mer, produit, par sa position, un aspect fort pittoresque. Les mâts élevés au-dessus des maisons indiquent la résidence des consuls européens.

Ali-Bey estime la population de Tanger à 10 ou 12,000 habitants; M. le capitaine Burel, à 5 ou 6,000 seulement; M. Graberg de Hemso à 9,500; elle se compose en grande partie de soldats, de petits marchands en détail, d'artisans grossiers, d'un très-petit nombre de personnes aisées, et de juifs qui portent un costume particulier.

(La suite à un prochain numéro.)