Le Tir fédéral de 1844.

(Voir t. III, p. 327, la première partie
de la lettre de notre correspondant.)

Le Stand.--Vue extérieure.

Bâle, 12 juillet 1844.

A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.

Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est commencée. Elle durera huit jours sans interruption.

Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.

Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.

Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur du stand, je vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur. Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.

Le stand bâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs. Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient, par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles; et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.

De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui, l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.

Il y a deux espèces de cible. Les cibles ordinaires (72 à Bâle) et les cibles fédérales, appelées bonnes cibles (7), auxquelles sont affectés les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes. La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier, moins favorisé que lui par la fortune.

Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on, fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de ce fou d'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299 cartons; Bænzinger en comptait 320.

Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de la patrie. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg, écrivait tout récemment le Courrier suisse, a obtenu, par exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»

Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups. Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30 centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.

Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux. Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et, après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.

Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'œil unique que présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.

La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole, ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;

«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte, qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»

Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du discours du curé catholique de Zurich, M. Kœlin:

«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la charité!

«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels, non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros; à cet esprit fraternel un vivat!»

Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.

On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau valaisan figura au haut du Fahnenberg.

Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de ce misérable lien fédéral qui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui, pendant la soirée, avait été percé d'une balle.

Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai, entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux; il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires dus aux vainqueurs du tir.

Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque entièrement déserte.

Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants. Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour accompagner le drapeau fédéral.

Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr. de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases, cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles, soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.; quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un collier en argent, des chamois, etc.

Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville (stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr., un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant 300 fr.

Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon, une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville, 500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle, un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.

Les prix principaux ont été ainsi distribués:

Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub (Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.

Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix (une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L. S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen (Appenzell).

Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or. Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises: Mir wid Gott helfen! 1307. Hie Banzer, hie Erlach! 1339.--Eidgenossen liebet Euch! 1481--Ich will Euch eine Gosse machen! 1386.

Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.

A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante, s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaules Bænzinger. Mille vivat l'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de l'honneur national.

Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un étranger l'honneur de son pays.

Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.