DE SAUMUR A ANGERS.--ANGERS.--D'ANGERS A NANTES.

Le pittoresque ici subit un temps d'arrêt: guérets entrecoupés de vignobles en haies et plantés d'arbres fruitiers, rappelant la triple culture de la splendide vallée du Graisivaudan; pays égal, fertile sans exubérance, monotone comme la médiocrité heureuse. A demi-kilomètre, la Loire, qu'on ne voit pas, coule presque tarie ou tout impétueuse entre saules et peupliers. Nul incident digne de remarque. A la seconde station seulement, l'un des conducteurs du train, ouvrant notre wagon, y pousse avec efforts une grosse dame de campagne tout effarée et haletante, qui, à peine le convoi en marche, se prend à pousser des cris de désespoir et supplie, mais assez en vain, comme on peut le croire, la locomotive d'arrêter. Voyant que la machine demeure sourde à ses interpellations déchirantes, elle fait mine, mais tout de bon, de se jeter par la portière. Heureusement la taille de la dame s'opposait à l'exécution de ce furieux projet!

--Hélas! c'est fait de moi, dit-elle en retombant anéantie sur son siège. Mes bons messieurs, je suis une femme perdue! Et mes enfants, les pauvres petits innocents, que vont-ils devenir?

Habitante de ces contrées passablement primitives, où la hennissante machine est encore un objet d'effroi, la pauvre femme faisait son premier début dans ces chars traînés par le monstre aux poumons de fer, aux naseaux de feu. Elle avait, avant de risquer cette effroyable aventure, rassemblé la dose de courage et de résignation dont elle était capable; mais la provision, probablement petite, s'en était trouvée épuisée juste au moment de l'entreprise.

Nous fîmes de notre mieux pour calmer la douleur et assourdir les cris perçants de cette Niobé trop plaintive, dont l'idée fixe était de conserver une mère à sa lignée villageoise, et crûmes y parvenir en lui faisant entendre, nous et les autres voyageurs, que si elle périssait, chose encore douteuse, nous nous cotiserions pour prendre à l'envi soin de son orpheline famille, ainsi que notre coeur touché et nos tympans endoloris nous en imposaient le devoir. Mais la bonne femme, interrompant ses cris aigus, ne laissa pas de déployer un certain sons en nous faisant observer que, si elle sautait ou si le wagon prenait feu, nous serions immanquablement broyés on grillés avec elle. La remarque était juste, et cette perspective, sans rassurer la bonne femme, parut la consoler un peu. A quelque Chose le malheur est toujours bon--celui d'autrui. Cette tendre mère villageoise savait d'intuition son Larochefoucauld. Elle nous laissa achever presque en paix notre court voyage, au terme duquel nous eûmes tous la satisfaction, et elle la surprise, de nous sentir en assez bon état de conservation, nul d'entre nous, à ce qu'il nous sembla du moins, ne formant plus d'un seul morceau.

ANGERS.

Quand on aborde de ce côté la capitale de l'Anjou, le premier monument qui frappe les regarda, c'est le château immense, énorme, menaçant, flanqué à ras de quinze ou vingt tours formidables, que si quelqu'un regrette, au point de vue de l'art, la ruine de la Bastille, qu'il se console: il la retrouvera intacte, magnifique d'horreur et démesurément agrandie aux bords de la Maine. Ce gracieux castel, joliment décoré par le haut d'un cordon losangé de tuffeau et de schiste, et damassé noir et blanc, (disposition fréquente dans les constructions du treizième au seizième siècle), fut, dit je ne sais quel mémoire archéologique sur Angers, bâti par saint Louis. Il faut lire sans doute: «Sous saint Louis.» j'en demande pardon à l'érudition angevine. Les ducs d'Anjou, les héritiers des Plantagenet, étaient de hauts et puissants sires, et ils n'étaient point gens à céder à quiconque, fût-ce au roi de France, l'honneur et le plaisir de se bâtir, de ces forteresses inexpugnables, avec casemates, oubliettes et cachots de toutes les sortes, où le despotisme local devait avant tout s'assurer d'un point d'appui inéluctable contre sujets et suzerain. Mais quel qu'en soit l'architecte, ce sombre monument n'en demeure pas moins l'un des morceaux les plus parfaits, l'un des types les plus puissants de cet art féodal et carré par la base, où tout est combiné pour la force, ou rien n'est sacrifié au stérile et illusoire plaisir des yeux. Mais la force seule, parvenue à ce luxe de perfection, d'exubérance et de brutalité, devient une beauté réelle, et les prodigieux cubes de maçonnerie féodale édifiés par nos pères, dans leur sauvagerie grandiose, méritent une place dans l'histoire, au même titre pittoresque et poétique que les monuments égyptiens et les torses de Michel-Ange. Ce caractère n'est nulle part empreint plus fortement, ni si fortement peut-être que dans ce château angevin, le mieux conservé et le plus surprenant dont la carrure et les assises, enracinées dans les entrailles de la terre, aient résisté à huit siècles de jacqueries, de luttes de suzerain à vassal, de discordes religieuses, de guerres civiles, de révolutions sociales et politiques, enfin d'invasions ennemies.

Angers est une ville noire comme Lyon, Birmingham et Saint-Étienne. Ce ne sont point pourtant les vapeurs de la houille qui en obscurcissent l'atmosphère et lui donnent cette teinte enfumée, mais bien les schistes et l'ardoise dont elle est bâtie et qu'elle puise en abondance, à ses portes mêmes, dans des carrières séculièrement exploitées, l'une de ses richesses. Elle abonde pourtant en vieilles maisons contemporaines du château, vergetées, chevronnées de solives noirâtres, à toits pointus et à auvents, comme celles du Rouen gothique ou du quartier juif à Francfort. Toute pleine des témoignages irrécusables du passé, et du passé le plus lointain, mais irrégulière, montueuse, entortillée, et renfrognée, mal gracieuse autant que possible, elle intéresse sans nul doute, mais réjouit peu le voyageur. Il semble en la voyant avec sa couche d'encre, son fouillis de ruelles, de masures, d'impasses, le tout d'un grand caractère, je l'avoue, et fort propre à faire une décoration d'opéra, que ce soit une ville triste, ascétique et d'humeur foncée comme ses toits et ses murailles. Bien loin de là, et l'on n'apprend pas sans surprise qu'Angers est au contraire une ville de plaisirs, d'émotions fiévreuses et de fort beaux esprits, aimant, outre les joies des arts et les délicatesses littéraires, la haute chère, le luxe, les folles nuits de bal et tous les genres d'élégance. Il paraît que le roi René, avec son corps qui repose sans tombeau sous les voûtes de la belle église Saint-Maurice, aux deux flèches si audacieuses et si sveltes, a légué à ses chers concitoyens d'Anjou une assez notable, parcelle de l'âme de trouvère et du joyeux esprit qui l'animaient de son vivant. Une demi-douzaine de fort grandes dames et autant d'opulents et jeunes ménestrels donnent le ton et ne soutirent pas que les gais codes du plus grand des chorégraphes et des musiciens couronnés subissent le cruel affront de tomber en désuétude dans les anciennes possessions de ce roi maître de ballets, plus philosophe à lui tout seul que Frédéric II, Joseph 11, avec la grande Catherine. On raconte même, sous le manteau, de ces exploits d'hiver que l'on ne peut redire, de ces Nouvelles nouvelles qui font songer aux temps gracieux ou Boccace était mis en action, de ces prouesses qui sentent de fort près leur vieux Louvre ou leur hôtel de Nesles, moins le côté tragique; et de celles qui faisaient dire au capitaine Buridan, de ce ton élégiaque, et de cette voix du nez que lui prêtait M. Bocage: «Que voulez-vous, ce sont de grandes dames!»

Enfin, s'il faut en croire nos auteurs, la ville noire est une Chypre, une Capoue et une Venise. Je ne l'eusse pas deviné.

Il y a à Angers un musée remarquable: toutes les écoles y sont représentées par des toiles plus ou moins authentiques, et un livret, chef-d'oeuvre de rédaction, non-seulement en dresse la longue nomenclature, mais accompagne chaque page de commentaires explicatifs et de réflexions ingénieuses à l'usage des gens de lourde intelligence et d'esthétique médiocre. Voici un joli petit spécimen que je prends au hasard, page 31, de ces arguments bénévoles et pittoresques: «Denney (François).--Betzabé au bain.--Betzabé, femme d'Urie, étant au bain, fut aperçue par David. Ce prince fut si touché de sa beauté qu'il la fit venir dans son palais et en abusa. (O David! Heureusement la phrase abuse de la langue et ne dit pas précisément de quoi vous avez abusé!)

Je poursuis:--«Tandis que Betzabé sort du bain avec l'aide d'une de ses femmes (équivalent timide mis ici à la place d'un texte par trop biblique), David du haut de son palais l'aperçoit et paraît la considérer avec plaisir.» O David, voici un paraît et un plaisir qui vous condamnent! Nous pouvions douter avant le texte, car cette vénérable physionomie de roi de pique qu'en effet j'aperçois au haut d'un balcon ne nous révèle aucunement le plaisir que vous paraissez (à ce qu'il paraît) éprouver, et dans notre ignorance profonde de la légende de Betzabé et d'Urie, nous n'eussions jamais pénétré le dessous de carte, sans le perfide commentaire qui nous découvre les noirceurs d'une figure mieux faite pour les ardeurs du whist que pour les fièvres de l'amour.

Autre David.--Le principal attrait de ce musée est la galerie David (d'Angers), tout entière formée des oeuvres et par les dons du grand et généreux artiste. Son oeuvre sculpturale est là presque complète avec les médailles où son infatigable et démocratique burin a décerné la gloire et l'immortalité à tant de fronts plébéiens. Peut-être (noble excès du reste) pourrait-on lui reprocher de n'être pas assez ménager de ses auréoles et d'en amoindrir le prix par trop d'universalité et de munificence. En effet, la numismatique de l'avenir n'apprendra pas sans admiration, par les bronzes du grand statuaire angevin, que notre époque, unique dans les siècles, compte déjà à cette heure quatre cent et tant de grands hommes. Je n'en veux point citer, de peur que l'opinion du présent nuise à certains auprès de la postérité, ce dont je serais réellement désolé pour eux et pour elle. Ne faisons donc point les dégoûtés et, prenant en bloc le panthéon de M. David, félicitons la ville d'Angers et de posséder cette riche collection d'illustres profils, et de compter parmi ses citoyens l'artiste éminent qui portera leurs traits, idéalisés comme leur gloire, aux générations futures.

La partie archéologique du musée renferme des spécimens fort curieux et tout récemment découverts de sépultures gallo-romaines des cinquième et sixième siècles. Ce sont des cercueils en plomb renfermant, avec un grand nombre d'ustensiles ou menus bijoux propres à jeter un grand jour sur les usages de nos ancêtres, des squelettes dont la plupart sont tombés en poussière au contact de l'air ou à la moindre pression, mais dont quelques-uns cependant ont subsisté, bien qu'à l'état de gypse impondérable qui semble prêt à se vaporiser au premier souffle. Rien ne fait mieux sentir que ce plâtras humain le peu qu'est l'homme et la fragile contexture de son enveloppe terrestre. Les momies ne sont que hideuses: c'est la coquetterie de la dissolution et l'hypocrisie de la tombe. La cendre et les fragments d'os à demi brûlés rappellent désagréablement la rôtissoire culinaire. Je donne de beaucoup--puisqu'il faut opter et que l'on ne peut s'en dédire,--la préférence au procédé gallo-romain, qui laisse la mort accomplir d'elle-même, à son gré, son oeuvre éternelle et lente de destruction.

Toutes ces collections diverses, dont l'ensemble ferait honneur à plus d'une grande cité, sont pittoresquement abritées sous les voûtes mi-renaissance, mi-gothiques d'un vaste et beau manoir seigneurial, désigné sons le nom de logis Barrau. Ce splendide logis, qui a appartenu à la triste mère de Louis XIII rappelle un souvenir Historique peu édifiant, celui de la bataille que la mère et le fils faillirent se livrer à quelques pas de là, à la journée du Pont-de-Cé, et qui se dénoua heureusement par une réconciliation éphémère entre les deux générations belligérantes. Louis XIII, qui plus tard en appela, eut un bon mouvement dans cette occurrence. Il fit sa soumission à sa mère, l'embrassa, et l'on vint souper en grande liesse à ce même Logis Barrau que je vous décrirais plus en détail si l'heure de deux, venant à sonner tout à coup, ne me rappelait aux bords de la Maine, où déjà fume et s'ébranle le pyroscaphe de bas-bord qui va nous conduire à Nantes.

D'ANGERS À NANTES.

La Maine, qui s'est grossie de la Mayence et de plusieurs autres affluents moindres, a pris, lorsqu'elle arrive à Angers, où elle n'est qu'à peu du kilomètres de son embouchure, un large développement, et elle ne le cède guère, avant de se confondre dans la Loire, à ce grand fleuve comme ampleur et écart entre ses deux rives. Le petit steamboat qui nous porte, effilé comme une sardine, calculé pour voguer sur toutes les basses eaux, et sans eau, s'il en est besoin, range tout d'abord en partant les sinistres débris du pont de la Basse-Chaine, dont les deux culées seules sont demeurées debout, supportant encore quelques restes d'amarres et de crampons de fer. Loin de nous la pensée de revenir sur la lugubre catastrophe du printemps dernier ni d'en faire remonter à qui que ce soit la responsabilité accablante; mais il faut du moins reconnaître que ce fut une étrange fatalité que celle qui fit choisir ce fragile tablier pour passage d'une pesante troupe armée, dans un ville où deux ponts de pierre, dont l'un tout neuf et magnifique, offraient au malheureux bataillon du 11e une voie si sûre et un transit si naturel à deux ou trois cents pas de là. Il faudrait ou se hâter de reconstruire ce pont de funeste mémoire, ou en faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges; car c'est non seulement un deuil national, mais un ferment d'acrimonie que perpétuent ces lamentables débris.

Après une heure ou deux de navigation, près du joli village de la Poissonnière, la Maine se jette dans la Loire. A dater de ce point, le fleuve, pour ainsi dire, n'est plus qu'un archipel tout panaché d'Ilots verdoyants: leurs têtes superbes, leurs inextricables saulées déteignent sur le fleuve rétréci dont les bras, cessant de réfléchir la lumière blanche du ciel, semblent couler sur un lit d'algues, de goémon et de pourpier sombre. Parfois, élargissant ses sinus, il nous montre des rives toutes chargées des mêmes frondaisons, des mêmes teintes de sinople. L'aspect en est riant, mais monotone: il donne ce que j'appelle un étourdissement de verdure. Tant de peupliers et de saules repose l'oeil d'abord et le sature ensuite. On rend plus de justice, après cinq heures de cette interminable feuillée, au ruisseau de la rue du Bac. On finirait par le regretter tout de bon si un petit coteau, une vieille tour, les ruines de quelque donjon féodal, un pont suspendu, un village qui semble toujours à la veille ou au lendemain du déluge, ne venaient de temps en temps rompre cette végétation curviligne. Voici Chalonnes et Champtocé, où l'on voit encore les débris du château de ce fameux Gilles de Retz, de ce terrible barbe-bleue qui enlevait les petits enfants des deux sexes pour les faire servir à Dieu seul, et ses malheureuses victimes peuvent savoir quels diaboliques et alchimiques sortilèges Plus loin, Montjean et Ingrande, la dernière commune de l'Anjou; Saint-Florent, dont le nom, célèbre dans les fastes de l'insurrection vendéenne, rappelle le beau trait du marquis de Bonchamps qui, blessé à mort, donna ordre d'épargner les quatre mille bleus que les blancs allaient mitrailler après la bataille de Chollet. Aussi est-ce un républicain, M. David d'Angers, qui lui a érigé la statue, juste prix de son humanité, qu'on voit à Saint-Florent, et où l'artiste l'a représenté sur un brancard, se soulevant avec effort pour adresser aux siens sa noble et suprême parole. Après Ancenis, dont je n'ai rien à dire, Champtoceaux Castrum celsum, remarquable par les grandes ruines d'un château fort qui joua un certain rôle dans les guerres du douzième au quatorzième siècle, et obtint notamment l'honneur d'être pris successivement par Henri II (Plantagenet) et par saint Louis.

C'est à peu près en cet endroit que, si j'ai bonne souvenance, le fleuve, s'élargissant tout à coup, déchirant son immuable rideau d'arbres, développe ses deux grands bras autour d'une île colossale et nous laisse voir, du milieu de cette espèce de rond-point, une admirable plaine que termine à droite, et tout au bout de l'horizon, une roche abrupte et sauvage. Sur cette base granitique s'élève jusqu'au ciel une croix gigantesque. A ce monument singulier, sur lequel se pressaient déjà dans notre tête mille hypothèses légendaires, se rattache en effet une petite histoire assez étrange, mais toute neuve; elle est d'hier. La voici, telle que nous l'a contée sur le pont, en fumant sa pipe à l'arrière, un vieux marinier qui tient le gouvernail sur notre inexplosible boat:

«Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays, nommé M. de L...... Il laissait de grands biens à partager entre cinq fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous à leur aise; mais il n'y avait qu'un château, malheureusement; il est là-bas derrière les arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'était mis en tête de garder pour lui le château: il le voulait absolument: mais comment faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'idée de promettre au bon Dieu que, si le château lui tombait, il élèverait là, sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mémoire de son père. Bien lui en prit, car, peu après, on en est venu au tirage et le château lui en est resté. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de remplir son voeu; c'était sans doute le trop d'aise qui lui brouillait la recordance. Mais sa mère, une sainte femme, lui ayant rappelé sa promesse au bon Dieu en l'honneur de son défunt père, il faut lui rendre cette justice qu'il s'est tout de suite exécuté. Dès le lendemain, il a fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a montré l'endroit; ils ont travaillé fort, et voilà dimanche, trois semaines que la grande croix est sur ses pieds. Ça lui coûte bon! à ce qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il faut tenir.»

Ce singulier récit me remet en mémoire ces quatre vers de l'Étourdi:

Lélia--et l'action lui sera salutaire.

D'un bel enterrement veut régaler son père,

Afin de consoler le défunt de son sort,

Par tout ce grand honneur que l'on fait à sa mort.

Il est vrai qu'il s'agissait moins ici de consoler le défunt que le survivant. Mais il n'importe: contrairement à l'adage des casuistes, le moyen justifie la fin dans ce cas plus qu'excentrique. Le fils a son château, le défunt a gagné une croix à la loterie, et il a cela de commun avec bon nombre de vivants.

Telle est l'habileté des mariniers de Loire que, malgré les difficultés dont la navigation de cette rivière est hérissée, ils la parcourent dans tous les temps et à toute heure. De menus branchages jalonnant la route liquide indiquent les sables mouvants et les bas fonds à éviter. La nuit, une succession de phares s'allume au flanc des Iles ou sur les berges de la rive, et projette une lueur mystérieuse sur l'eau noire où glisse notre pyroscaphe. C'est après plusieurs heures de cette navigation clair-obscure que notre nef Argo au ténébreux panache nous dépose dans l'un des nombreux canaux ou bras de fleuve de la Venise armoricaine, contre le Port-Maillard, entre le château de Nantes, d'où s'évada si bien le cardinal de Retz, et la place du Bouffay, où, moins heureux que lui, son ancêtre le maréchal (le Barbe-Bleue déjà nommé) avait très justement payé de sa tête, deux siècles avant, ses folies furieuses, son amour de massacre et sa monomanie infanticide.
Félix Mornand..