Voyage à travers les Journaux.
Du 20 décembre au 5 janvier, la politique fait silence et la littérature donne sa démission. Pendant cette doucereuse quinzaine, aimée des enfants et des confiseurs, le journal n'est plus qu'une page d'annonces. Il n'y a place dans ce vaste carrousel de la publicité que pour les cachemires, les bonbons, les livres illustrés et les billets de loterie. Nous avons fait bien des révolutions, mais nous n'avons pu encore détrôner les étrennes. Vivent les étrennes! Cette année, M. Capefigue, le brillant homme d'État que vous savez, offre dix volumes in-8° pour la bagatelle de quinze francs. Un franc cinquante centimes le volume, c'est cher au prix où sont les cornets de papier. Puisque la littérature nous échappe, il faut bien nous rabattre sur autre chose et parler de l'Illustrated London News.
The Illustrated London News, ou, pour parler plus intelligiblement à des lecteurs français, les Nouvelles illustrées de Londres, ne sont pas satisfaites de régner paisiblement sur les trois royaumes; ce journal hebdomadaire aspire à la conquête du monde: il veut cueillir les palmes de Charlemagne et de Napoléon! Les feuilles de toutes les nations nous annoncent que ce recueil, inquiet de la tournure que prennent les événements en Europe, est décidé à faire pénétrer en France et en Allemagne ses canards illustrés pour arrêter le torrent des opinions dangereuses, et rétablir, à l'aide de ses découpures littéraires et de sa gravure sur bois, l'ordre si profondément troublé. Depuis longtemps le besoin d'un journal anglais traduit en français et en allemand se faisait généralement sentir. L'Illustrated va se publier on allemand et on français. D'ici à peu de jours, le continent pourra déguster cette fine plaisanterie britannique qui chatouille le palais comme une bouteille de gin, et égaie l'esprit comme un verre de cidre. Il nous sera enfin donné de voir fleurir dans le parterre de la Flore londonienne ces faciles coq-à-l'âne, qui, depuis la conquête des Normands, font les délices des cockneys de la Grande-Bretagne. Innocents Parisiens! Plus innocents habitants de Berlin et de Vienne, vous aviez cru qu'il y avait chez vous assez de gens d'esprit pour vous amuser ou tout au moins vous distraire. Naïve illusion! l'esprit, le savoir, l'élégance, le bon goût, tout ce qui charme et tout ce qui séduit se trouvaient à Londres dans le Strand, paroisse de Saint-Clément Danes. Qui l'eût dit?
Puisque l'Illustrated veut être modestement le dominateur de l'univers, qu'il nous permette d'examiner si le talent de la paire de ciseaux qui préside à sa rédaction justifie ses prétentions cosmopolites. Nous venons de parcourir plusieurs numéros de ce recueil, et nous avouons tout d'abord qu'il nous a été difficile de trouver notre chemin dans ce labyrinthe de faits, de nouvelles, d'événements, de désastres, d'anecdotes, le tout jeté pêle mêle et entassé comme des chiffons dans un sac. Nous ne savons l'effet que produiront sur les lecteurs de Vienne et de Berlin ces épluchures littéraires, mais ce que nous savons bien, c'est qu'il n'est pas un seul lecteur français qui pourra perdre son temps et ses yeux sur ces têtes de clou microscopiques et sur cette littérature plus microscopique encore que les caractères imprimés; quant aux sujets traités dans l'Illustrated, le cadre, nous devons en convenir, est assez varié; il est d'abord question des nouvelles de la cour: Sa Majesté la très-gracieuse reine Victoria est allée se promener hier à Windsor (récit de la promenade), Son Altesse Royale le prince Albert (His royal Highness) est monté à cheval vers trois heures. Puis on raconte l'emploi de la journée du prince de Galles, du duc d'York, de la Royale princesse, de la princesse Alice, ce qui ne peut manquer d'intéresser très-vivement les Parisiens et les Berlinois; après que vient l'énumération des dîners aristocratiques, des réceptions et des raouts. Puis la liste des naissances et des décès des grands personnages; on a également le bonheur d'apprendre que tel jour, à telle heure, le capitaine William Bathurst est arrivé d'Égypte, que le colonel Thompson reviendra le mois prochain des Grandes-Indes avec sa femme et sa fille, et que le vicomte Fielding se dispose à partir pour Rome. A ce sujet, l'Europe ne saura pas sans une vive satisfaction le nombre de voitures qui suivront le voyageur et le personnel de ses domestiques. Détails du plus haut intérêt: les Français et les Allemands de la rive gauche du Rhin, qui sont presque tous catholiques, éprouveront aussi un véritable bonheur à connaître les progrès que fait le protestantisme dans l'Inde et dans les colonies anglaises. Nous saurons le chiffre exact des Bibles qui sont journellement expédiées de Londres pour être répandues par les missionnaires anglicans. Les catholiques qui aiment à rire de leur religion seront enchantés de voir le pape présenté avec des oreilles d'âne, et les cardinaux et les évêques brûlés en effigie. Quant aux faits divers, qui tiennent à peu près les trois quarts du recueil, ils n'auront quelque parfum de nouveauté pour le lecteur continental qu'à une condition, c'est qu'il ne lira aucun journal français, tous les faits, toutes les anecdotes, tous les événements de l'Illustrated ayant traîné dans toutes les feuilles de France avant d'être coupés par l'intelligente paire de ciseaux du Strand, paroisse de Saint-Clément-Danes. Pour ce qui est de la littérature, proprement dite, des voyages, de la critique, des articles de genre, des articles d'art, il n'en est nullement question dans ce spirituel Illustrated, qui abandonne ce genre d'exercice intellectuel à la Revue d'Edimbourg, à la Revue trimestrielle et aux Magazine. L'Illustrated s'est plus appliqué jusqu'à ce jour à parler aux yeux qu'à l'esprit. C'est sans doute ce qui légitime ses nouvelles prétentions à l'empire universel.
Les conquérants du Strand, paroisse de Saint-Clément Danes, voient l'Europe et le monde entier au point de vue de leur paroisse. Pour la paire de ciseaux de l'Illustrated, il est avéré que le Français ne voyage jamais sans avoir un violon sous le bras et qu'il se nourrit de grenouilles. Retranchez le violon et la grenouille, et vous supprimez du même coup toute la plaisanterie anglaise à l'adresse de la France, il ne restera plus à John Hall et à l'Illustrated que Waterloo. Ainsi du reste, l'Illustrated a-t-il à retracer le meurtre de madame de Praslin? il affuble le procureur général de cette époque, M. Delangle, d'une perruque à trente six marteaux. Pourquoi cela? parce que dans la paroisse de Saint-Clément Danes les magistrats portent encore la perruque, et que la paire de ciseaux de l'Illustrated est convaincue qu'un juge sans perruque ne peut exister dans aucune partie du monde. Nous pourrions citer toutes les naïvetés qui fourmillent dans chaque numéro de ce recueil, mais nous aimons mieux attendre l'édition française, qui nous est promise très-incessamment, pour apprécier dans son ensemble et dans ses détails la finesse, le bon goût, l'esprit et l'enjouement qui concourent à la rédaction de ce journal universel... pour les paroissiens de Saint-Clément Danes.
Pourquoi l'Illustrated n'a-t-il pas auprès de lui un Cynéas?--Hé! seigneur Illustrated London News, lui dirait-on que diable ferez-vous quand vous aurez conquis la France et l'Allemagne, qui, je vous le dis entre nous, ne sont pas aussi faciles à conquérir que vous le supposez?--Nous conquerrons la Russie, la Finlande et la Norvège.--Et après'' --Nous ferons une édition en arabe, en slave, en japonais et en cochinchinois.--Et quand vous aurez traduit comme Panurge votre canard illustré en quarante six langues, en serez-vous plus avancé? Tenez, seigneur Illustrated, croyez! moi, vous êtes le marguillier de votre paroisse, les cockneys de Londres ont quelque estime pour vous, comme des cockneys qu'ils sont, restez dans votre boutique du Strand, et ne courez pas à la conquête du monde sous peine de vous casser le nez en passant le détroit, ce qui ferait rire le sacristain et les fidèles paroissiens de Saint-Clément.
C'est qu'en effet de tous les lecteurs, le lecteur français est le plus exigeant; il veut dans un recueil littéraire de la méthode, de la clarté et de l'intelligence jusque dans le choix des sujets qui y sont traités; il va même jusqu'à demander à l'écrivain qui aspire à l'honneur de l'intéresser, de l'esprit, de la distinction et du talent. Ces qualités peu communes se rencontrent généralement dans les revues d'outre-Manche, lesquelles comptent de très-remarquables écrivains. Mais que l'Illustrated nous permette de le lui dire: Pour concevoir l'étrange prétention qu'il affiche depuis quelque temps, il a peut-être eu le tort de compter trop exclusivement sur ses dessins. Les journaux illustrés, il faut bien le reconnaître, ne sont pas précisément favorables à l'écrivain; la gravure attire tout d'abord le regard, et le texte avec ses lignes uniformes fait une triste mine auprès d'un portrait d'une scène ou d'un paysage. Dans cette lutte perpétuelle entre le crayon et la plume, celle-ci a presque toujours le dessous; cependant c'est peut-être aussi un stimulant pour celui qui écrit, de penser qu'il a une difficulté de plus à vaincre en dehors de toutes les autres difficultés. Cette émulation entre la plume et le crayon, vous ne la rencontrerez pas dans l'Illustrated. Là, le dessin seulement existe..... quand il existe. Aussi l'Illustrated, qu'il soit traduit en français, en allemand ou en bas-breton, ne sera-t-il jamais qu'un journal qu'on regardera volontiers, mais qu'on ne lira jamais.
Maintenant que la cause est entendue, abandonnons la paroisse de Saint-Clément Danes et revenons à Paris.
Nous avions eu la bonhomie de croire à la mort du roman-feuilleton; mais le roman-feuilleton a la vie dure; il paraît qu'il va s'épanouir plus que jamais, en dépit du centime supplémentaire de M. de Riancey. Le roman-feuilleton est le Protée moderne; hier il courait les tavernes et professait les belles manières de la Courtille; aujourd'hui il se fait professeur de morale, et pour échapper à la loi du centime il se déguise en mémoires. Voici un journal conservateur, défenseur de la propriété, propagateur de la religion et prédicateur de la famille, qui promet pour étrennes à ses abonnés les Mémoires de Lola Montès, une aimable personne d'un certain monde, qui a fait quelque peu parler d'elle et qui s'est mariée deux ou trois fois par inadvertance, de sorte qu'elle possède à peu près un mari dans toutes les parties du monde connu Le Pays ne se dissimule pas l'audace de la tentative; faire asseoir madame Lola à un tout autre foyer que le foyer d'un théâtre de boulevard, c'est scabreux au premier abord; aussi ce journal, pour expliquer la vente dans son feuilleton de l'ex-maîtresse du roi de Bavière et d'un certain nombre de particuliers, se hâte-t-il de faire remarquer que Lola Montès appartient à la grande famille des Lelia, que les Lelia ont leur poésie sauvage, etc., etc., et que rien ne sera plus moral au fond que la propagation de ces mémoires, destinés à initier les mères de famille à l'existence légère de la plus légère des danseuses: si après une explication aussi suffisante, les conservateurs ne se trouvent pas suffisamment détendus et protégés par un avocat qui comprend si bien les intérêts de ses clients, il faut avouer que le Pays n'aura plus qu'à donner sa démission de journal défenseur de la religion et de la morale, et qu'à abandonner la société à ses ennemis.
Ce n'est pas tout; comme Lélia n'est pas précisément un ouvrage d'une orthodoxie universellement admise, le Pays met en avant, pour la justification de son cadeau d'étrennes, l'autorité de saint Augustin, de saint Augustin, cet homme le plus homme qui ait jamais existé! Voilà donc madame Lola, cette femme la plus femme qui existe en ce moment, placée sur la même ligne qu'un illustre Père de l'Église, sous prétexte de scènes d'alcôve à étaler sous les yeux du lecteur; puis comme si ce n'était point encore assez de cette énormité sans exemple, l'écrivain du Pays a grand soin de rappeler que beaucoup de femmes ont cherché la célébrité sans avoir eu le bonheur de la rencontrer comme la ci-devant favorite bavaroise; cela signifie en bon français que toutes les femmes n'ont pas été assez heureuses pour distribuer des coups de cravache à des gendarmes prussiens, pour épouser un candide M. Heald quand elles avaient déjà un infortuné M. James, et pour faire passer la rue dans leur chambre à coucher! Espérons que les lectrices du Pays profiteront de l'exemple de madame Lola, et que nous aurons bientôt toute une génération de femmes célèbres! Pour moi, je demande qu'on me ramène au Chourineur.
En vérité, quelle étrange idée se font donc de leurs abonnés certains journalistes? Le Pays n'a vu, dans la publication des Mémoires de Lola Montès qu'une spéculation. Il a spéculé sur le scandale et sur la curiosité imbécile. Je sais bien que madame la comtesse de Lansfeld vient d'ouvrir tout dernièrement ses salons dans lesquels se pressent, à ce qu'on m'assure, les plus fanfarons défenseurs de la famille; on va même jusqu'à dire que des lions sur le retour se disputent la possession de ce coeur aussi vaste qu'une place publique; cependant, si les Confessions d'un personnage aussi peu intéressant que cette danseuse éreintée et effrontée pouvaient augmenter la clientèle d'un journal, il faudrait induire de ce fait que la société française est en proie à la plus effroyable des maladies, à la maladie de l'impudeur.
Edmond Texier.
La vente au profit des Polonais malades et indigents aura lieu du 26 au 31 courant, rue Basse-du-Rempart, 26, dans les salons que M. Odiot a généreusement offerts pour cette bonne oeuvre. On y trouvera un grand assortiment de nouveautés, broderies, tableaux, cristaux, porcelaines, bijoux et objets pour étrennes.
Les dames patronnesses ont l'honneur d'en donner avis au public. Elles espèrent que les personnes bienfaisantes voudront bien contribuer à soulager tant d'infortunes et honorer la vente de leur présence.
Tout envoi d'argent ou d'objets pour la vente sera reçu avec reconnaissance par les dames patronnesses et par la princesse Czartoryska, présidente de la Société de bienfaisance des dames polonaises, rue Saint-Louis-en-l'Ile, 2, hôtel Lambert.