TURQUIE.
Le sultan vient d'adresser au vice-roi d'Égypte un firman qui équivaut à peu de chose près à la reconnaissance de son indépendance et qui ne peut être considéré autrement que comme un grand pas de fait vers la dissolution de l'ancien empire ottoman.
Abdul-Azis commence par y ratifier le changement qu'Ismaïl-Pacha a introduit dans l'ordre de succession au gouvernement de l'Égypte en décidant que son fils aîné porterait après lui la couronne qui, d'après la loi musulmane, devrait revenir au plus âgé des princes survivants de sa famille. On peut reconnaître là la trace des préoccupations personnelles du sultan, dont le plus ardent désir est, comme on sait, de modifier également l'ordre de succession en Turquie. Le firman autorise ensuite le khédive à faire toutes les lois et règlements intérieurs qu'il jugera nécessaires; il lui donne le droit de contracter, de son propre mouvement, des emprunts à l'étranger, de conclure des conventions douanières et des traités de commerce, de fixer à son gré le contingent de ses forces de terre et de mer, d'administrer enfin le pays de sa pleine et entière autorité, sans avoir aucun compte à rendre à la Sublime-Porte. Les seules réserves que contienne l'acte impérial ont trait à la monnaie qui continuera à être frappée au nom du sultan, au drapeau qui doit toujours être celui des troupes ottomanes, à la nomination des généraux, aux vaisseaux blindés qui, par un caprice assez singulier d'Abdul-Azis, ne pourront être construits sans une permission spéciale, au payement du tribut annuel de 4 millions dont l'empire besogneux ne saurait se passer. On voit que l'abandon des droits suzerains est à peu près complet, et que l'Égypte devient de fait une puissance maîtresse d'elle-même.
Au moment où l'Égypte devient ainsi en quelque sorte un royaume indépendant, son territoire est sur le point de s'étendre par des annexions considérables. Un télégramme d'Alexandrie annonçait il y a quelques jours l'arrivée à Khartoum de sir Samuel Baker et le succès complet de l'expédition entreprise par le voyageur anglais pour le compte du khédive. On sait qu'à la suite du voyage fait il y a quelques années par sir Samuel Baker dans l'Afrique équatoriale et des importantes découvertes auxquelles ce voyage donna lieu, le Gouvernement égyptien organisa une expédition militaire et scientifique dont il donna le commandement à l'heureux explorateur. L'expédition eut à lutter contre des difficultés de tous genres et fut successivement réduite de trois mille hommes à quelques centaines, mais le but qu'elle se proposait a été atteint; la route de Zanzibar est ouverte au commerce égyptien; les tribus sauvages peuplant ces contrées ont été soumises et la domination du Vice-Roi ne tardera pas à être reconnue sans conteste sur ces vastes étendues de territoires longtemps réputées désertes et sauvages et qui, d'après les rapports des voyageurs, sont au contraire d'une fertilité et d'une richesse incalculables.