LA DÉLIMITATION DE LA GUYANE FRANÇAISE
Le conflit qui s'était élevé entre la France et les Pays-Bas au sujet de la délimitation des territoires que ces deux nations possèdent dans la Guyane vient de se terminer. Et dans notre dernier numéro, notre Histoire de la semaine a donné le résumé de la sentence rendue par l'empereur de Russie, à l'arbitrage duquel les deux gouvernements avaient décidé de s'en remettre.
La sentence du tsar a pour effet d'enlever à la France un territoire assez considérable puisque sa superficie équivaut à celle d'environ dix de nos départements: le lecteur s'en rendra compte en jetant un coup d'œil sur la carte que nous publions, et qui représente une partie de la Guyane hollandaise, une assez grande étendue du Nord du Brésil, et entre les deux la Guyane française tout entière.
Comme on le voit, la frontière du Brésil est nettement dessinée. D'une part, le fleuve Oyapock court du Nord au Sud depuis le Cap Orange, séparant la Guyane française d'une étendue de terrain qui a eu aussi son heure de célébrité et qui tire son nom du fleuve Counani; d'autre part, les monts Tumuc-Humac délimitent la frontière franco-brésilienne au Sud.
Il n'en est pas de même du côté de la Guyane hollandaise.
Si on se reporte à la région qui sépare les deux possessions française et hollandaise, on voit qu'elle est traversée par un fleuve assez important à son embouchure, le Maroni, dont le cours est perpendiculaire à la mer pendant les 160 premiers kilomètres de son trajet dans l'intérieur des terres.
Après avoir arrosé les territoires des nègres Paramakas, puis celui des Poligoudoux, le Maroni se divise en deux branches principales: l'une appelée Tapanahoni qui semble continuer la direction primitive perpendiculaire à la mer, l'autre connue sous le nom d'Aoua qui bientôt se subdivise elle-même en affluents moins importants, tels que l'Itany et l'Araoua. L'ensemble de l'Aoua et de ses affluents se détache du Maroni suivant un angle ouvert au Sud.
Cette disposition géographique que nous montre très bien la carte fait qu'il existe entre le Tapanahoni d'une part, l'Aoua et ses affluents de l'autre, un espace triangulaire dont ces deux fleuves forment les côtés, les monts Tumuc-Humac la base, et dont le sommet se trouve au confluent des deux fleuves. Cette sorte de presqu'île est habitée par les nègres Youcas, les Oyacoulets, les Bonis, et c'est elle qui est l'objet du différend que le tsar vient de trancher.
Nous pouvons, maintenant que la géographie de la région nous est connue, raconter très brièvement l'origine et les phases du différend.
Lorsque, vers la fin du dix-septième siècle, les Hollandais se fixèrent en Guyane, la France y était déjà établie depuis plus d'un demi-siècle.
Un traité intervenu en 1668 délimita les possessions respectives et choisit le fleuve Maroni comme frontière commune à cause même de la particularité que nous avons signalée plus haut, son cours perpendiculaire à la mer, ce qui égalisait le partage. Plus tard, on le sait, la Guyane fut prise à la France par le Portugal et lui fut restituée en 1817. Ce sont ces événements auxquels la décision du tsar fait allusion et sur lesquels elle s'appuie.
A cette époque, la région était peu connue, l'intérieur peu exploré, et ce n'est que bien plus tard que l'on découvrit la bifurcation du fleuve. Lequel des deux bras allait déterminer la frontière?
Il semblait tout naturellement que ce dût être le Tapanahoni qui, prolongeant presque directement le Maroni, maintenait cette égalité de division établie dès l'origine. Et de fait la chose ne fut tout d'abord pas sérieusement contestée, la géographie de l'époque en fait foi. Toutes les cartes, en effet, publiées soit en France; soit en Hollande, de 1739 à 1750 et jusqu'à nos jours, placent le territoire situé entre l'Aoua et le Tapanahoni dans la Guyane française.
Tout à coup, cependant, les Hollandais commencèrent à élever leur prétentions.
En 1801, une commission composée de quatre ingénieurs français et de trois hollandais fut nommée avec mission d'explorer la région.
Les Hollandais appuyaient leurs réclamations sur ce fait que, dans une délimitation qui comprend plusieurs fleuves, c'est le plus important de tous qui doit servir de frontière. Or il fut, paraît-il, établi que l'Aoua débitait 35,900 mètres cubes d'eau par minute, alors que le Tapanahoni n'en débitait dans le même espace de temps que 20,291.
Les conclusions de la commission donnent donc raison aux Hollandais. Mais elles furent contestées comme n'ayant pu être appuyées sur des recherches assez sérieuses, ayant été rendues difficiles par la nature même du sol, l'époque de l'année, la saison sèche, etc., etc.
La question en était là, et la région en litige serait peut-être, malgré son étendue et son importance, restée longtemps encore indivise, lorsqu'un facteur intervint, qui en doubla l'importance et la valeur. Ce facteur c'est l'or, dont la présence y fut révélée en 1870.
On voit sur notre carte qu'une grande partie du triangle contesté est occupée par les Bonis, riverains de l'Aoua et de l'Araoua. C'est précisément dans cette partie que sur les indications du grand chef des Bonis des recherches amenèrent en 1870 et 1877 la découverte des terrains exceptionnellement riches. Dans les premiers trous de sondage, le lavage des bâtées avait en effet donné jusqu'à 100 francs d'or avec pépites, et l'on avait pu recueillir dans un très court espace de temps et par des moyens tout à fait primitifs jusqu'à 50 et 80 kilos d'or.
La nouvelle ne tarda pas à s'en répandre et bientôt, de tous côtés, les chercheurs d'or accoururent. Ce fut une véritable invasion. Les nouveaux venus, sachant le territoire indivis, s'y installèrent comme chez eux, sans demander d'autorisation. Personne n'essaya d'y mettre obstacle, on les laissa faire, si bien qu'à un moment donné, le nombre des arrivants augmentant sans cesse, l'espace à exploiter se trouva trop petit.
De là des rivalités et des disputes quotidiennes qui ne tardèrent pas, grâce aux armes dont étaient munis les chercheurs d'or, à dégénérer en véritables batailles.
C'est alors seulement que les deux gouvernements français et hollandais crurent devoir intervenir. Des colonnes de troupes appartenant aux deux nations sillonnèrent le pays et en expulsèrent par la force les intrus, puis y établirent des postes de surveillance et d'occupation.
La question dès lors se posait d'elle-même, sérieusement cette fois: à qui appartenait en fait le territoire contesté?
D'un commun accord les deux gouvernements résolurent d'en référer à un arbitre. On sait le reste.
Le triangle compris entre les deux affluents du Maroni appartient donc aujourd'hui sans contestation à la Hollande et la frontière définitive suit depuis la mer le cours du Maroni jusqu'au territoire des Poligoudoux. Là elle abandonne le Tapanahoni, désormais en pays hollandais, pour descendre avec I'Aoua d'abord, l'Araoua ensuite, jusqu'à la source de ces deux affluents dans les monts Tumuc-Humac. Toutes ces parties sont teintées sur notre carte.
La sentence prononcée est naturellement sans appel. Elle donne raison, du reste, aux conclusions de la commission de 1861 au sein de laquelle, on s'en souvient, siégeaient quatre Français contre trois Hollandais.
Ce qui est plus piquant encore, c'est que l'étude approfondie de la question aurait été faite par le tsar, à ce que l'on assure, sur des documents que la Société hollandaise de Géographie lui a soumis, documents fournis à cette dernière par notre Société de Géographie de Paris qui ne pouvait les refuser, aux termes de son règlement.
La France a donc été condamnée deux fois par des Français.
La décision que l'empereur de Russie a rendue dans sa haute impartialité a été accueillie sans la moindre récrimination et n'a diminué en rien les sympathies réciproques des deux peuples.
Il y a là un précédent qui montre combien souvent des questions de nature à diviser les nations pourraient être réglées à l'amiable et sans laisser place à aucun ressentiment. Certes, l'arbitrage entre deux grandes puissances qui prétendent l'une et l'autre au premier rang est une utopie quand à présent irréalisable, mais ne devrait-il pas être la règle entre deux nations de forces inégales? La réponse n'est pas douteuse, du moins lorsque la solution du litige n'apparaît pas d'une façon absolument claire et précise.
La semaine parlementaire.--La discussion sur les tarifs douaniers continue à la Chambre et forme le fond de ses débats. Nous la laisserons se poursuivre, en attendant le résultat final, car, en somme, les divers orateurs qui se succèdent à la tribune reproduisent invariablement, pour chaque article, les mêmes arguments, selon qu'ils sont libre-échangistes ou protectionnistes. Il est à noter seulement que les protectionnistes les plus ardents comprennent qu'il leur faut abandonner quelque chose de l'absolutisme de leurs théories, quand il s'agit des matières premières. Sur ce point la commission et le gouvernement sont le plus souvent d'accord, et on peut espérer que, sous prétexte de venir en aide aux intérêts agricoles, on ne sacrifiera pas trop nos intérêts industriels.
Cette étude approfondie de la question économique laisse place de temps à autre à des intermèdes parlementaires, dans lesquels, le plus souvent, la question ouvrière, celle qui décidément tient à cœur tout le monde, joue le principal rôle.
C'est ainsi que nous avons eu un débat assez important et assez mouvementé sur l'interpellation de M. Basly, relative «aux entraves apportées par les compagnies industrielles au fonctionnement de la loi sur les syndicats ouvriers». D'après l'interpellateur, la qualité de membre d'un syndicat n'avait pas été reconnue à certains ouvriers, sous prétexte qu'ils avaient cessé de faire partie de la corporation qui, à l'origine, les avait délégués pour les représenter.
Le gouvernement, par la voix de M. Fallières et ensuite par celle de M. de Freycinet, a déclaré que la loi sur les syndicats permettait aux compagnies industrielles d'agir comme elles l'ont fait dans les cas qui ont été rapportés à la tribune; mais les deux ministres ont ajouté qu'il y avait peut-être avantage à modifier la loi elle-même, de façon à autoriser une interprétation plus large. Cette concession faite par le ministère n'a pas été du goût de certains députés du centre et le mot de «faiblesse» a été prononcé par un des membres qui composent ce groupe, M. de Choiseul. Sans entrer dans la question de savoir si le cabinet a eu raison ou non de donner une satisfaction aussi immédiate à l'interpellateur et au groupe radical au nom duquel il parlait, il est permis de constater une fois de plus, avec quelque regret, la facilité avec laquelle le parlement fait ou modifie les lois, en s'inspirant, non d'idées générales et bien assises, mais de circonstances particulières ou locales. Une loi n'a pas six mois d'existence, qu'elle revient soit à la Chambre, soit au Sénat, sous prétexte quelle a donné lieu à un incident non prévu, et en un tour de main la loi est supprimée, remplacée ou transformée de fond en comble. Cette manière de procéder est de nature à faire naître quelques doutes sur la solidité de la législation que nous crée le parlement pour l'avenir. Jadis les lois étaient inscrites sur le marbre et leur puissance venait de ce qu'elles passaient pour immuables. Cette tradition ne va pas avec les idées de perfectibilité qui dominent de nos jours et il ne faut pas s'en plaindre. Mais il ne faudrait pas non plus que l'on en arrivât à remplacer le marbre par du sable. A la loi éternelle, qui n'est plus de notre temps, il est dangereux de substituer la loi au jour le jour, c'est-à-dire sans lendemain, alors surtout que les projets soumis au parlement tendent à modifier du tout au tout notre organisation sociale.
--Toujours dans le même esprit, la Chambre a voté une loi proposée par M. Lagrange et un certain nombre de ses collègues dans le but d'étendre aux employés des entreprises de transport en commun l'article premier de la loi du 9 septembre 1818, limitant à douze heures la durée du travail dans les manufactures.
--Enfin, autre débat, intéressant également la classe ouvrière. Il s'agit de l'interpellation de MM. Dumay et Dreyfus sur les mesures prises par la compagnie du chemin de fer d'Orléans contre certains ouvriers, membres du syndicat professionnel. M. Yves Guyot, ministre des travaux publics, a fourni à ce sujet des explications desquelles il résulte que si la Compagnie a prononcé quelques révocations, elles étaient motivées par le manque de travail, mais qu'en somme, dans une pensée de conciliation, elle était disposée à reprendre les employés et ouvriers congédiés.
Cette affaire a donné lieu à une agitation assez vive, même en dehors du parlement, et un instant l'opinion publique a été vivement émue, car des bruits de grève ont circulé et on imagine quelle crise effroyable ferait naître un arrêt de la circulation sur les voies ferrées. Heureusement on n'en est pas arrivé à cette extrémité et après de nombreuses réunions dans lesquelles la question a été examinée par les intéressés avec un grand sang-froid, il faut le reconnaître--cette crise dangereuse a été évitée au pays. Mais il reste du débat cette impression que les syndicats ouvriers tendent à devenir plus que jamais une véritable puissance dans l'État: raison de plus pour déplorer que la loi définissant leurs attributions soit assez peu précise pour donner lieu à des difficultés d'interprétation qui, à un moment de surexcitation populaire, peuvent constituer un danger.
--M. Constans a déposé sur le bureau de la Chambre l'important projet de loi qu'il a préparé sur les retraites ouvrières. Nous en parlons plus loin et nous nous bornons à constater ici, encore une fois, que la question sociale domine toutes les autres dans les débats parlementaires. L'urgence a été déclarée, à la suite d'un incident violent, qui a failli amener l'exclusion temporaire de M. Déroulède. Mais, cette mesure de rigueur ayant donné lieu à trois votes consécutifs et reconnus douteux tous les trois, M. Déroulède a pu rester à son banc.
--Une proposition de M. Berger, tendant à concéder temporairement à la Société de l'Union des arts décoratifs l'emplacement du palais de la Cour des Comptes, a été renvoyée à la commission du budget. En vertu de cette proposition, il est entendu que le musée construit sur cet emplacement reviendra à l'État au bout de quinze ans.
La loi sur les retraites ouvrières.--La loi préparée par M. le ministre de l'intérieur a pour but de déterminer l'ouvrier, par les avantages qu'elle lui concède, à s'imposer volontairement des prélèvements sur son salaire, en vue de la constitution à une pension de retraite. Ces avantages sont relativement considérables: en effet, par le seul fait que l'ouvrier aura consenti à abandonner une somme minime sur sa recette que tienne, il obligera son patron et l'état à verser également à son profit une somme déterminée.
Voici l'économie générale de la loi:
L'ouvrier est admis à faire un versement quotidien de cinq centimes au minimum et de dix centimes au maximum. Si ce versement est effectué régulièrement depuis l'âge de vingt-cinq ans, âge initial fixé par le projet, pendant une période de trente années, le patron est tenu de faire au profit de l'ouvrier un versement égal à celui de ce dernier. Enfin l'État s'engage à compléter ce versement par une subvention égale aux deux tiers de celles de l'ouvrier et du patron réunies.
En vertu de cette combinaison, l'ouvrier aura droit, après trente ans, à une pension de trois cents francs, s'il a versé cinq centimes, et de six cents francs, s'il en a versé dix.
L'ouvrier qui, par chômage, maladie, ou toute autre cause légitime, aurait suspendu ses versements pendant cinq ans, sera admis à les reprendre sans être déchu du droit à la pension, mais à la condition que le service de cette pension sera reporté à cinq années plus tard.
La loi donne en outre à l'ouvrier la faculté de s'assurer, en vertu de certaines dispositions spéciales, de façon à garantir, en cas de décès, une pension déterminée à ses ayants droit.
En cas de maladie, l'ouvrier bénéficierait d'une pension de secours, dont le service serait couvert par le produit des pensions en déshérence, des dons et des legs, et enfin d'une contribution imposée aux patrons, à raison de dix centimes par jour et par ouvrier de nationalité étrangère employé.
Cette institution, si elle est consacrée par le parlement, imposera à l'État une charge assez lourde. D'après les calculs approximatifs auxquels s'est livré le ministre de l'intérieur, on peut prévoir que lorsque la loi sera en plein fonctionnement, c'est-à-dire trente ans après qu'elle sera devenue exécutoire, et en supposant que le nombre des titulaires de la pension soit de cinq millions et demi, la contribution de l'État sera de cent millions environ par année.
C'est là, on le voit, un vaste projet qui crée une innovation de grande importance, car il engage à la fois l'État et les particuliers. Maintenant qu'on reconnaît la nécessité d'aborder de front les questions qui intéressent la classe des travailleurs, il est bon que le gouvernement lui-même prenne l'initiative des lois qui doivent en assurer la solution. M. Constans à qui personne ne conteste les qualités de l'homme d'État s'est rendu compte de cette nécessité, et, comme il est en même temps jurisconsulte, il a tous les titres voulus pour défendre son projet devant le parlement.
L'Angleterre et la triple alliance.--L'opinion, vivement émue à la suite des révélations faites par M. Millevoye sur un accord de l'Angleterre et de l'Italie, n'est pas encore calmée. M. Millevoye, dans la lettre qu'il a adressée au Figaro et qui avait l'accent le plus évident de la sincérité, a rapporté, à ce sujet, une conversation qu'il avait eue avec le prince Napoléon et qui ne laisse aucun doute sur un fait historique, déjà connu d'ailleurs et signalé à plusieurs reprises, depuis quelques années. Le prince Napoléon a affirmé qu'il tenait de la bouche du roi d'Italie en personne que l'Italie était assurée du concours de la flotte anglaise, dans le cas où ses côtes seraient sous la menace d'une opération maritime.
Interrogé sur ce point à la Chambre des communes, sir James Fergusson, sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, a attesté qu'il n'y avait pas d'engagement ferme entre l'Angleterre et l'Italie. Et cela se comprend; en vertu du régime constitutionnel en vigueur de l'autre côté du détroit, le Cabinet ne pouvait signer un traité sans en saisir le parlement. Mais sir Fergusson a profité de l'occasion qui lui était offerte pour formuler des déclarations qui pouvaient elles-mêmes passer pour un engagement, tout au moins moral, et, en somme, les traités d'alliance peuvent-ils constituer, même quand ils sont signés, autre chose qu'un engagement moral? Or qu'a dit le leader du gouvernement en cette circonstance?
Ceci: «L'Angleterre veut le statu quo dans le bassin de la Méditerranée et elle est convaincue que l'Italie est sur ce point d'accord avec l'Angleterre; l'Angleterre croit fermement que l'Italie pourrait être attaquée par ses voisins, et dès lors le devoir de l'Angleterre serait de venir au secours de l'Italie, au cas où celle-ci se trouverait attaquée, particulièrement par mer.»
Il résulte de ce langage que les deux nations ont ou croient avoir des intérêts communs, d'où une entente tacite, sinon écrite.
Toutefois, il faut mentionner une note publiée par les organes officieux de Rome, et dans laquelle il est dit: «Les journaux ont reproduit une lettre de M. Millevoye sur les rapports italo-anglais, dans laquelle sont rapportées des communications qui auraient été faites à M. Millevoye par le prince Napoléon. Nous sommes autorisé à déclarer que ces communications, si tant est qu'elles aient été exactement entendues, ne représenteraient que des suppositions gratuites et personnelles du feu prince auquel elles sont attribuées.»
M. Millevoye n'a pas accepté ce démenti et, par une nouvelle lettre au Figaro, il a maintenu de la façon la plus formelle que le prince Napoléon tenait de la bouche même du roi les révélations qui font le sujet du débat.
Les événements du Chili.--Nous disions naguère que la guerre qui a éclaté au Chili entre les parlementaires et les partisans du président Balmaceda avait eu pour effet de créer dans ce pays deux gouvernements, en quelque sorte réguliers, ayant chacun son autonomie, sa constitution, son fonctionnement. Ce n'est plus la guerre civile, on dirait une guerre entre deux peuples différents.
On n'en peut trouver de meilleure preuve que le décret récemment rendu par le président de la république de Bolivie, et qui mérite d'être cité, car il constitue un document d'une réelle originalité.
«Considérant, dit ce décret, que, dans la guerre civile qui a lieu dans la république voisine du Chili, se trouvent organisés et constitués deux gouvernements en possession des hauts pouvoirs publics ainsi que de la force armée de terre et de mer, percevant et dépensant les revenus de l'État;
«Que les relations du gouvernement de Bolivie avec la Junte du gouvernement établi à Iquique sont rigoureusement nécessaires;
«Que le gouvernement de Bolivie doit sauvegarder les intérêts fiscaux et commerciaux de la nation, sans que cela affecte ni altère la stricte observation de la neutralité;
«Entendu le conseil des ministres, décrétons:
«Le gouvernement de Bolivie reconnaît comme belligérant l'excellentissime Junte de gouvernement, qui agit au nom et en représentation du pouvoir législatif du Chili, dans la guerre que celui-ci soutient avec le gouvernement de l'Excellentissime président de la république, qui agit au nom et en représentation du pouvoir exécutif.»
Voilà ce qui s'appelle tenir la balance égale.
Nécrologie.--M. Fréry, sénateur du territoire de Belfort.
M. Gaspard de Montaignac, administrateur en Cochinchine.
Le célèbre médecin homéopathe Frédéric Love.
M. Émile Templier, le plus ancien des associés de la librairie Hachette.
Le général de brigade en retraite Stefani.
Le général de brigade d'infanterie de marine Chanu.
Le général Sumpt, commandant l'hôtel des Invalides.
Le colonel Lebel.
Mme P. Magne, veuve de l'ancien ministre des finances.
M. Ellisen, consul général de Turquie à Paris.
INAUGURATION DE LA BASILIQUE DU SACRÉ CŒUR.--Bénédiction
solennelle donnée du haut du porche de l'église par Mgr Rotelli.
«Clamart», gagnant du Grand-Prix de Paris de 1891.
LYON.--Projet de pont monumental destine à relier les
deux collines de Fourvière et de la Croix-Rousse. D'après des documents
communiqués à «l'Illustration» par M. Myot.
Salle du Trocadéro: Israël en Égypte, oratorio de Haendel.--Théâtre-d'Application: Bien gardée, de Mme de Bovet.
La Société des grandes auditions musicales poursuit son œuvre importante. Elle veut nous faire connaître les ouvrages que ni les concerts ni les scènes lyriques ne peuvent nous faire entendre. L'année dernière elle jouait à l'Odéon l'opéra-comique de Berlioz, Béatrice et Bénédict. S'il faut le dire, ces représentations n'eurent pas grand succès; la partition était connue. Un duo et un trio restés célèbres ne parvinrent pas à sauver la soirée de l'indifférence du public. Je sais des gens assez mal intentionnés peut-être, que cette mésaventure ne chagrine pas outre mesure. Il y a dans ces soi-disant revendications une certaine attaque contre le passé, accusé d'ignorance ou d'injustice dans ses jugements sur ses contemporains; le passé n'est pas trop admis à se défendre.
Pourtant, il ne serait pas mauvais qu'on dit de temps à autre la vérité à son sujet. On veut qu'il ait été ingrat envers Berlioz: Berlioz le lui a assez reproché sans se souvenir du succès qu'il dut aux auditeurs de son temps. Que Benvenuto Cellini n'ait eu que quelques représentations, soit! que la Damnation de Faust ait été entendue d'une oreille distraite, je n'en disconviens pas; que les Troyens aient fourni une carrière des plus limitées, je l'avoue encore. Mais l'Enfance du Christ acclamée au Conservatoire prouve assez que le parti pris contre le compositeur disparaissait devant l'œuvre quand l'œuvre ne se séparait pas trop volontairement du goût du public d'alors. Je me souviens du succès que remportèrent les Troyens dans des belles pages qui soulevèrent toute la salle. J'avais eu, pour ma part, l'espérance qu'on lui répondrait et j'aurais voulu savoir enfin qui avait raison du public d'alors ou de celui d'aujourd'hui. La Société des grandes auditions, à qui revenait cette tâche, a craint d'entreprendre la révision de ce procès. Les Troyens restent donc à l'état de chose jugée. Très beaux en quelques-unes de leurs parties, fort ennuyeux dans leur ensemble. Notre éducation musicale a besoin d'être dirigée quelque temps encore vers l'ennui pour que nous puissions adopter cet ouvrage.
En attendant nous revenons aux anciens maîtres, et on nous ramène à cent cinquante ans en arrière, avec l'oratorio de Haendel, Israël en Égypte. Je ne voudrais pas désobliger la Société des grandes auditions dont l'entreprise, des plus louables, mérite de tout point d'être encouragée, mais, vraiment, je ne crois pas le public parisien fait pour subir ces grandes démonstrations de l'art. Que quelques amateurs se passionnent pour ces grands ouvrages, des plus curieux par leur archaïsme, je le comprends, je l'admets, et je suis avec eux en théorie; mais la foule! mais cette masse de spectateurs, qui demande non à être instruite, mais à être intéressée, passionnée! il faut prendre conseil de ses instincts et de ses goûts. Je ne voyais l'autre jour, au sortir du Trocadéro, que gens assez inquiets sur leurs jugements, et se tirant d'affaire par cette phrase banale: «C'est très intéressant!» Vous n'auriez pu les faire sortir de cette formule de politesse envers Haendel, dont il faut respecter le grand nom, la grande autorité. Je sais bien ce que chacun pensait à part soi, et ce que chacun n'osait dire; je le pense de même et je ne le dirai pas, mais je prie le lecteur de croire que mon silence ne lui cache pas ma pensée.
Voilà plus d'un siècle et demi qu'Israël en Égypte a été exécuté pour la première fois. Si le Messie, si Judas Macchabée, dégagent dans des morceaux superbes, dans des élans magnifiques, les formules lourdes, monotones, du maître dans un passé si lointain, l'oratorio d'Israël en Égypte n'a pas de ces bonheurs, de ces puissances, il reste dans l'uniformité des fugues, des imitations, des canons et des contre-points. L'école le tue; le génie pourrait le sauver, mais il l'abandonne. Et pas une flamme ne réchauffe cette atmosphère grise et froide. Il ne faut pas être injuste pourtant: de ces trente morceaux dont se compose l'oratorio émergent quelques belles pages, comme celles de l'air: «Alors de ces marais s'échappent les grenouilles, comme le duo des deux hommes: «Lui seul est le grand vainqueur»; comme le charmant duo des deux femmes: «Il est ma joie et ma félicité»; mais est-ce vraiment assez pour racheter les longueurs d'une telle séance?
La belle voix de Mme Deschamps-Jéhin a fait merveille dans cette vaste salle du Trocadéro qu'elle remplit tout entière. Mme Krauss et Mlle Boidin-Puisais ont été fort applaudies, bien que les morceaux qu'elles avaient à chanter fussent assez ingrats, mais ce public a bon goût dans la distribution de ses applaudissements. MM. Auguez et Manoury ont fait de leur mieux dans un duo rempli de vocalises surannées. Le ténor Lafarge s'est tiré sain et sauf d'un morceau qui par son style démodé aurait compromis le chanteur le plus sûr de lui-même. Quant aux masses chorales, elles s'agitent un peu inquiètes, et l'orchestre les conduit un peu hésitant. Il faut le dire aussi, les grandes machines musicales sont d'une exécution des plus difficiles et des plus dangereuses. Je ne crois donc pas qu'Israël en Égypte trouve chez nous le succès que le public lui fait en Angleterre. Je n'accuse pas nos voisins d'Outre-Manche, mais il faut avoir été initié de bonne heure à ces œuvres-là.
Voici la saison d'été venue, pour les théâtres du moins, bien que la pluie et le froid témoignent du contraire. Les salles de spectacle se ferment une à une. Les Folies-Dramatiques protestent contre cette abstention et donnent la Plantation Thomassin de M. Maurice Ordonneau qui a réussi grâce au jeu éternel du quiproquo. Nous ne parlons pas des théâtres comme les Bouffes qui, eux, ne fermeront probablement pas, Miss Helyett étant parvenue à deux cent-cinquantième représentation sans que le public paraisse fatigué de cette jolie pièce, si pimpante et si gaie, si réussie de tous points, musique et livret, et si gentiment jouée.
Le Théâtre-d'Application s'inscrit lui aussi contre cette grève. Il joue une chinoiserie en vers de M. Louis Artus: Clématite: une comédie en prose de M. Guy-Dopartz, la Butte, et un acte en vers de Mme de Bovet: l'acte a pour titre: Bien gardée. La pièce est ingénieuse, elle a le bon ton, l'élégance du dix-huitième siècle dans lequel le sujet se développe entre Lisette, le marquis, le chevalier et le vicomte; quant aux vers que débitent ces personnages poudrés, musqués, il est alerte et pimpant, cousin germain de cette fine prose bien connue des lecteurs de l'Illustration.
M. Savigny.