COURRIER DE PARIS

Faites donc des serments d'Annibal! J'avais promis de ne plus dire un mot du shah. Les paroles à peine jurées, le vent qui souffle du sud les a emportées. Me voilà parjure sans le faire exprès. Et puis, que vous dire? Je supposais que Paris, toujours si prompt à prendre la posture d'un blasé, en était arrivé à la satiété sous ce rapport. Je croyais que le roi des rois et tous les bonnets d'astrakan qui l'environnent étaient une mise en scène qu'on demanderait vite à rajeunir, suivant l'usage. Il n'en a rien été. En ce moment, à l'heure même où je parle, l'auguste Persan est plus à la mode qu'à son début.

Samedi soir, a eu lieu ce qu'on est convenu d'appeler la représentation de gala. Quand j'aurai noté que la salle de l'Opéra était bourrée du haut en bas du beau monde qu'on signale d'ordinaire dans les chroniques, je ne vous aurai rien appris d'imprévu ni de neuf. Haute politique, diplomatie, monde des arts, monde des lettres, finance, c'est toujours la même chanson. Mon Dieu! que de fois ils se sont déjà lorgnés! Mais, ce soir là, ils venaient pour se faire voir par ce voyageur, qui, disons-le, animé d'une indifférence superbe, n'usait le verre de ses lunettes qu'à regarder sur le théâtre. La Haute-Gomme n'en revenait pas. (Nota.--Il y a aussi, parmi nos élégants, ce qui se nomme la Haute-Gomme, jeunesse dorée et thermidorienne du jour.) Mais, je le répète, Nassr-ed-Din ne paraissait se préoccuper que médiocrement de tous ces costumes occidentaux, habits bourgeois malgré eux-mêmes, tous très-cossus pour nous, tous très-mesquins, si l'on entreprend de les comparer à la magnificence sans pareille de sa tunique. Très-sincère dans son attention, le shah n'avait d'yeux et de jumelles que pour les danseuses.

Dès le lever du rideau, la danse l'a visiblement captivé, on pourrait dire ensorcelé. Ni les deux présidents au milieu desquels on l'avait assis, ni cette salle redondante d'élégants dont il ne savait pas apprécier le mérite, n'ont eu le pouvoir de l'arracher à ce spectacle d'almées plus belles peut-être que celles de son Orient. Il était en extase devant les ronds de jambe. Tant de jetés-battus lui montaient à la tête. Mlle Fiocre surtout paraissait exercer sur lui un ascendant souverain, tout à fait semblable au charme magique de la fascination. Au reste, ceux qui ont organisé le programme de la fête avaient probablement compté sur ce résultat, puisqu'on avait multiplié le ballet.

Quant à notre grand monde, il faisait ce qu'avait fait la foule tout le long des boulevards. Dans ce voyageur affolé de chorégraphie, il n'envisageait que des grappes de diamants.--Que de diamants! Que de perles! Que de saphirs! Que de topazes! On n'entendait rien autre chose d'un bout à l'autre de la salle. À l'inverse du shah, nos belles dames n'ont pas donné un seul coup de lorgnette à ce qui se passait sur la scène. La joaillerie d'Ispahan absorbait tout ce qu'il y avait en elle d'énergie vitale. Voyez donc! jusqu'à son sabre qui est attaché autour du corps par un ceinturon de pierreries!

Sans me mêler de faire ici le pédant, je demande pourtant à ouvrir une parenthèse afin d'expliquer que chez les musulmans les diamants, les perles et les pierreries ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, c'est-à-dire un futile ornement. Tout cela a un caractère sacré, de par le Koran. Si vous vous mettez à lire le livre saint, vous y verrez qu'à tout verset les attributs d'Allah confinent à cette haute bijouterie, et que c'est pour cette raison qu'il y a une si grande profusion de brillants sur la personne des chefs d'empire.

Ainsi, les espèces de plumes en diamant que Nassr-ed-Din porte en guise de boutons sur sa tunique ne sont qu'une image effacée de la Plume divine.--Tenez, voici ce que dit à ce sujet Al-gazel, un des commentateurs du Koran, déjà cité:

«Il faut croire à la Plume divine, créée par le doigt d'Allah. La matière de cette plume est de perles. Un cavalier courant à toute bride parcourrait à peine sa longueur en 500 ans. Cette plume a la vertu d'écrire d'elle-même, et sans le secours d'une main étrangère, le Passé, le Présent et l'Avenir. L'encre qui est dans cette plume est une lumière subtile. Séraphaël, ange de première classe, est le seul qui puisse lire les caractères tracés par cette plume merveilleuse. Elle a cent becs qui ne cesseront de marquer jusqu'au jour du jugement tout ce qui doit arriver dans le monde.»

La petite plaque d'opale que le shah porte au doigt figure la tablette sacrée. Vous allez voir ce que c'est que cet attribut-là:

«Cette tablette est suspendue au milieu du septième ciel et est gardée soigneusement par un escadron de cinquante mille anges, de peur que les démons ne veuillent changer ce qui est écrit dessus. Sa longueur est égale à l'espace qui est entre le ciel et la terre, et sa largeur est comme de l'Orient à l'Occident. Cette tablette ou plutôt cette planche merveilleuse est d'une seule perle d'une blancheur éblouissante.»

Nassr-ed-Din n'a plus que quelques jours à passer à Paris. Le départ du shah est fixé pour le 21 juillet. Celles des Parisiennes qui n'ont pu encore réussir à voir de près ce prince tant entouré de pierreries sont à deux doigts du désespoir. Chacune d'elles ressemble volontiers à cette petite reine de Saba qui ne voulait pas mourir avant d'avoir contemplé Salomon «dans toute sa gloire». On ne saurait imaginer combien elles dépensent de génie pour savoir où le visiteur portera ses pas cette semaine. «Verrai-je l'aigrette? Ne la verrai-je pas?» On les rencontre partout où se montre un Persan, au Jardin des Plantes, à la Bibliothèque, au parc de Monceau. «Monsieur le Persan, l'aigrette est-elle sortie aujourd'hui? Où peut-on la voir?» L'Iranien sourit, hoche la tête et répond: «Nous nous préparons à aller à Vienne.» Voilà tout ce que les plus jolies et les plus captieuses parviennent à en tirer.

Des fêtes, des promenades, des surprises, le shah en a eu assez. Il a vidé la coupe jusqu'à la dernière goutte. Il part, et c'est pour le mieux. Il faut, du reste, y mettre quelque diligence, car l'Exposition de Vienne tire à sa fin ou à peu près. Eh bien, savez-vous ce qui va se produire quand le voyageur sera arrivé dans la capitale de l'Autriche? C'est qu'il y retrouvera la capitale de la France, sous une autre forme. Les journaux de là-bas, des lettres de fraîche date, les échos qui nous parviennent racontent que le compartiment français est celui devant lequel on stationne le plus.

--Ils ont beau être vaincus, ils sont encore les premiers ici, aurait dit la princesse de Metternich assez haut pour être entendue.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à cette exposition allemande, nul ne nous conteste la place d'honneur. Un correspondant nous écrit à ce sujet:

«L'Amérique et l'Angleterre viennent après nous; l'Autriche et la Prusse n'occupent que le quatrième et le cinquième rang. Ah! si vous voyiez le nez que font les Prussiens!»

En tout, d'ailleurs, l'exhibition viennoise est inférieure à notre Exposition de 1867, il ne s'y trouve, au surplus, que peu de monde. Peut-être cela tient-il aux bruits de choléra, absolument faux, qu'on a fait courir; mais la population flottante et les visiteurs n'y excèdent pas 200,000 personnes. Diderot disait d'un millionnaire de son temps: «Tout ce que vous voudrez, mais il ne sait pas faire mousser les Grâces.» Le baron Schwartz, l'organisateur, n'a pas su donner assez d'importance aux détails de la mise en scène.

Rentrons à Paris. Un cordial ne serait pas un objet de luxe pour ceux qui ont la témérité d'aller voir le drame que fait jouer en ce moment M. Émile Zola, au théâtre de la Renaissance. Thérèse Raquin dépasse en hardiesses réalistes tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour. On voit là-dedans d'abominables petits bourgeois consommer toutes sortes de crimes entre deux parties de domino. La bêtise obtuse y domine; l'horrible y est décrit avec des raffinements inouïs. A tout instant, le spectateur, serré à la gorge par d'âcres émotions, se lève de sa place en criant qu'il manque d'air. Il y a surtout une scène où le portrait d'un mari, noyé récemment par sa femme, donne la chair de poule à tout l'orchestre. Le pire de la chose, c'est qu'il y ait du talent dans ce drame de M. Émile Zola, et même à une bonne dose; mais où allons-nous, bon Dieu, si cette manière de quintessencier l'horreur entre dans la poétique de l'avenir?

Je sais bien que nous avons déjà un peu passé par là. De 1830 à 1835, dans les temps romantiques, après la chute de Charles X, arrivèrent les novateurs. On remarquait parmi eux messieurs les lycanthropes. A la tête des lycanthropes brillait Petrus Borel, le bras droit de Théophile Gautier. Petrus Borel a écrit Champavert, et ce Champavert aura précédé Thérèse Raquin de quarante-deux ans. En ce temps-là, non plus, on ne ménageait pas la vérité à la société. Voyez donc, lisez et écoutez une des interpellations du citoyen Champavert:

Car la société n'est qu'un marais fétide

Dont le fond sans nul doute est seul pur et limpide,

Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus

Vénéneux et puant vient rougir par dessus!

Et c'est une pitié! c'est un vrai fouillis d'herbes

Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes,

Troncs pourris, champignons fendus et verdissants,

Arbustes épineux, croisés dans tous les sens,

Fange verte, écumeuse et grouillante d'insectes,

De crapauds et de vers, qui, de ride infectés,

La sillonnent, le tout, parsemé d'animaux

Noyés et dont le ventre apparaît noir et gros.

Ce réalisme s'étalait déjà (il y a quarante-deux ans!), mais en vers et seulement dans les livres. Voilà qu'il fait irruption sur le théâtre.--Attendez-vous à en voir de belles! Thérèse Raquin aura pour sûr une lignée.

Très-certainement l'horreur est partout ici-bas; seulement l'affaire de l'artiste est de la rendre agréable à la vue. C'est ce qu'on excelle à faire dans cet Orient d'où nous est venu le shah de Perse.--Voyez, par exemple, avec quelle délicatesse les conteurs du pays du soleil nous rapportent leurs histoires!--Et justement, en voilà une dont le fonds est tout autre que beau,--mais que d'art dans la forme qu'on y met!

C'est tout un roman ou toute une comédie, au choix.

Un joaillier d'Ispahan avait une fille qu'il aimait. Il l'appelait Petite Framboise, ce qui est un joli nom. Petite Framboise était fort laide, bossue, borgne, bancale, trois fois marquée au B, comme on dit chez nous, il fallait être l'auteur de ses jours pour la supporter.--Cependant le joaillier, voulant l'établir, imagina de lui donner pour mari un aveugle.

--Du moins, pensait-il, celui-là, ne la voyant point, ne pourra la mépriser.

Effectivement l'aveugle fit très-bon ménage avec sa femme.

Une année environ après la lune de miel, on annonça en ville l'arrivée d'un savant; c'était un personnage très-fort en chirurgie et célèbre de Stamboul à la Mecque comme oculiste. L'étranger avait rendu la vue à un très-grand nombre d'aveugles de l'un et de l'autre sexe. Comme on pressait le beau-père de mener son gendre au praticien:

--Je m'en garderai bien, répondit-il.

--Pourquoi?

--S'il rendait la vue à mon gendre, mon gendre me rendrait bientôt ma fille.

Philibert Audebrand.

LE DINER DE GALA DONNÉ EN L'HONNEUR DU SHAH AU PALAIS DE
VERSAILLES.--Aspect de la galerie des Glaces au moment de l'entrée des convives.

LA FÊTE DE VERSAILLES.--Retour du shah de Perse à Paris,
après l'illumination du bassin de Neptune.

NOS GRAVURES

Le shah à Paris

Nous avons, dans notre dernier numéro, raconté l'arrivée du shah de Perse à Paris, et nous l'avons conduit jusqu'à l'hôtel de la présidence du Corps législatif, où des appartements lui avaient été préparés au rez-de-chaussée, qu'il occupe. Les personnages divers de sa suite sont logés au premier étage. Quant à ses parents, ils habitent l'hôtel du ministère des affaires étrangères.

Le lendemain de son arrivée, après une nuit de repos, le shah a fait connaissance avec la ville. Il est sorti l'après-midi, dans une voiture à quatre chevaux, attelée à la Daumont. Il était très-simplement mis. Il portait, avec, le bonnet persan, sans l'aigrette, une redingote noire et des lunettes d'or. Mais de diamants, pas l'ombre. Trois piqueurs allaient devant; trois calèches suivaient.

Il a ainsi parcouru les boulevards, excitant partout sur son passage la curiosité de la foule. Puis il s'est rendu au Jardin d'acclimatation, où il a été reçu par M. Geoffroy Saint-Hilaire et le personnel de l'administration. Il a fait à pied tout le tour du jardin, adressant maintes questions aussitôt traduites ainsi que leurs réponses par son interprète, et s'arrêtant avec un vif intérêt devant les animaux de haute vénerie. Rien d'étonnant à cela. On sait que le shah est, lui aussi, un fort chasseur devant l'Éternel. Ses chasses en Perse sont légendaires. L'aquarium l'a de même longtemps retenu, si bien qu'il n'est rentré qu'assez tard à l'hôtel du Corps législatif. Tel est l'emploi de la première journée qu'il a passée dans la capitale de la France. Quelques chroniqueurs le font bien encore, à la nuit close et en compagnie de son frère, de son grand-vizir et de son aide de camp, courir les rues en manteau couleur de murailles; mais je soupçonne qu'ils n'ont voulu, en risquant le fait, qu'amener un rapprochement qui leur permit de faire montre de leur érudition. Dès lors, cela allait de soi: Paris, Bagdad; Nassr-ed-Din, Haroun-al-Raschid et Giafar, son vizir, de plus son confident et son grand ami, ce qui ne l'a pas empêché un peu plus tard de lui faire couper la tête. Laissons-là les contes de la sultane et rentrons dans la réalité, tout au moins dans la vraisemblance. En prévision des fatigues du lendemain, j'entends de la fête de Versailles, je suis porté à croire que le shah a préféré se coucher comme un simple mortel, et j'ajoute qu'il a bien fait.

Quand je dis comme un simple mortel, ce n'est pas tout à fait exact. Aucun des actes de la vie intime d'un roi, et surtout d'un roi de Perse, ne peut s'accomplir aussi simplement que cela. Il suffira, pour s'édifier à ce sujet, de jeter un coup d'œil sur la huitième page des dessins que renferme ce numéro. Il y a dans cette page quatre croquis, dont l'un représenté précisément le shah dans sa chambre à coucher. Chambre magnifiquement décorée, comme on peut penser. Mais la chose importante, c'est le lit. Il est élevé sur une estrade de deux marches recouvertes de velours grenat, et présente la forme de deux cornes d'abondance se réunissant par la base. Deux candélabres énormes sont placés à la tête et au pied, et un dais, composé de tentures de velours grenat également, et brodées d'or, le couronne. Un petit escabeau placé sur la seconde marche de l'estrade permet au shah d'enjamber le lit. C'est là qu'il repose, mais non pas comme vous et moi, fermant les yeux et autant que possible ne faisant qu'un somme, après avoir soufflé sa bougie. Le sommeil du shah est intermittent. De temps à autre son grand-vizir, ou quelque autre dignitaire descend du premier étage pour lui communiquer une nouvelle; ou bien encore il se réveille pour manger une orange que s'empresse de lui présenter quelqu'un des familiers qui passent la nuit dans sa chambre. Deux d'entre eux doivent constamment l'éventer avec la main lorsqu'il repose, et grimpent sur le lit pour accomplir leur mission qu'ils n'interrompent que pendant que le shah reçoit une communication ou suce une orange. Il en mange ainsi cinq ou six chaque nuit. Il y en a toujours dans sa chambre une pleine corbeille posée sur une table d'ébène incrustée d'or, où se trouvent également une assiette de macarons, un verre d'eau, ses lunettes et quelques journaux que son médecin, le docteur Tholozan, lui lit tous les matins en venant prendre de ses nouvelles. Après quoi le shah procède à sa toilette, ou plutôt on procède à la toilette du shah. L'opération a lieu dans un boudoir entièrement tendu de satin bleu broché, et meublé d'une toilette avec deux cuvettes à l'anglaise, d'un grand divan et d'un fauteuil, canne et bois noir, très-léger, profond, avec dossier plein. Notre dessin représente le shah qu'est en train de raser son barbier, accompagné de deux aides. Il est vêtu d'une espèce de stambouline, tunique à petits plis, de couleur grise et bordée de fourrures. Il y a aussi le bain. Celui dont use le shah est l'ancien bain du duc de Morny, en marbre blanc, avec tapis de cordes. La baignoire, établie au milieu de la pièce, dont la seconde moitié est surélevée, a la forme d'une tourelle, ou plutôt d'une grande margelle de puits, que traversent deux cordes destinées à servir de points d'appui. Au-dessus il y a aussi un petit trapèze dont l'usage ne demande pas d'explications. Le shah prend son bain à une température très-élevée. Il y entre, tête nue, habillé de mousseline blanche, causant avec une douzaine de ses familiers qui sont là pour le distraire, mais qui, n'était le respect, riraient souvent jaune, j'imagine, vu la température élevée du lieu. Cependant l'appétit est venu et l'heure du déjeuner approche. Nassr-ed-Din est servi dans son salon particulier et mange seul. Les mets sont préparés à la française par un chef français; toutefois ce sont des cuisiniers persans qui préparent les mets spéciaux, riz en pilaco, en bouillie et au gras, petits poissons au safran, etc. Le shah mange les mets français avec une fourchette, et les mets nationaux avec ses doigts, les doigts de la main droite, que pour cette raison il plonge à chaque instant dans un aiguière placée à côté de lui et qu'il présente ensuite à un domestique chargé de la lui essuyer. Il aime beaucoup les fruits: les oranges, les pêches, surtout les cerises, et cela se comprend. Ce qui se comprend moins, c'est sa façon de manger ces dernières: trempées dans le sel. Le café et le thé sont servis par le cafedgi, sorte d'échanson ayant rang à la cour. Ce fonctionnaire porte une robe en cachemire à fond violet, à palmes rouge et or. Deux domestiques sont attachés à sa personne. Quant à lui, il ne sert que le roi. Mais, assez regardé par dessus le mur de la vie privée du shah! Otons l'échelle.

C'est en voiture que Nassr-ed-Din s'est rendu à Versailles, le mardi, surlendemain de son arrivée. Il a successivement rendu visite au président de l'Assemblée et au président de la République, avec lequel, toujours en voiture, il s'est ensuite promené dans le parc, pendant que jouaient les grandes eaux. A sept heures a eu lieu le dîner de gala, dîner d'hommes. Notre deuxième dessin représente l'aspect de la galerie des Glaces au moment de l'entrée des convives, au nombre de cent cinquante, tous appartenant au monde officiel. La salle des Glaces ne contenait pas moins de quinze lustres garnis de deux mille cinq cents bougies, dont l'effet était éblouissant.

Cette splendide galerie mesure 73 mètres de longueur, sur 10 de largeur et 13 de hauteur. Elle est éclairée par dix-sept croisées en arcades, ayant vue sur le jardin, et auxquelles répondent, en face, dix-sept arcades peintes remplies de glaces, d'où lui est venu son nom. Les fenêtres et les arcades sont séparées, de chaque côté, par vingt-quatre pilastres à bases et à chapiteaux dorés. Le plafond est merveilleux. Il est divisé en vingt-cinq compartiments, dont les peintures, la plupart composées par Le Brun, rappellent les événements historiques du règne de Louis XIV. Au-dessous des tableaux sont des inscriptions attribuées à Boileau et à Racine. C'est dans cette galerie que l'ambassadeur de Perse fut reçu par Louis XIV, il y aura bientôt deux cents ans, et c'est à cause de ce souvenir historique qu'elle avait été choisie pour y recevoir le shah.

La fête de nuit a eu lieu sur le bassin de Neptune, entouré d'un double cercle de feux. La pelouse, les arbres, les fontaines, l'allée qui mène au château, l'horizon, tout resplendissait. En face du bassin, adossée au mur du boulevard de la Reine, s'élevait la tribune d'honneur, pour le shah et les invités officiels, dominant la tribune réservée aux personnes munies de cartes; Quant à la foule des curieux, elle se pressait, compacte, dans les allées latérales du bassin et les allées avoisinantes. Vers dix heures, grand mouvement dans cette foule. L'orchestre attaque l'hymne persan, auquel répondent dans les profondeurs du parc des fanfares de cors. C'est le shah qui arrive. Aussitôt des gerbes de feu partent de tous les coins du bassin, des fusées tracent leurs sillons d'or dans le ciel, où montent et éclatent en même temps des bombes multicolores. Puis, une sorte d'écusson lumineux se détache de la fumée, portant les armes de la Perse, le lion entouré des rayons du soleil. Finalement, bouquet monstre et feux de Bengale. C'est le signal du départ. Le shah est revenu à Paris, comme on le voit dans notre troisième dessin, en voiture, avec une escorte de cuirassiers portant des torches et galopant aux portières.

Mercredi, réception au palais Bourbon du corps diplomatique, le nonce en tête, et visite à l'Hôtel des Invalides, où le gouverneur, M. le général de Martimprey, a reçu le roi sur le perron de la chapelle.

Nassr-ed-Din ne pouvait manquer de visiter le tombeau de l'empereur Napoléon qui est, avec Pierre le Grand et Charles XII, un de ses grands héros: «A la bonne heure, se plaît-il à dire, voilà des hommes!» Il les envie et, d'un peu loin il est vrai, il s'est efforcé de marcher sur leurs traces. C'est un batailleur aussi, comme c'est un chasseur. S'il a forcé des cerfs, il a aussi forcé des villes. Héral, entre autres, d'où son surnom: le Victorieux. On comprendra donc facilement son émotion lorsqu'il descendit dans la crypte, et lorsqu'il visita le reliquaire, surtout lorsqu'il tint dans ses mains l'épée d'Austerlitz et le petit chapeau d'Eylau. C'est le sujet de notre premier dessin. La visite s'est terminée par une promenade à travers les salles et les cours du musée d'artillerie.

Le lendemain, jeudi, le shah assistait à la grande revue de Longchamps, passée en son honneur, et à trois heures précises, il arrivait à la porte de Madrid, où il se rencontrait avec le maréchal de Mac-Mahon, que suivait le plus brillant cortège. Le shah est réputé pour son exactitude, «cette politesse des rois». Une fois pourtant il y manqua, mais il n'en faut accuser que l'étiquette persane, très-sévère sur plus d'un point. Elle défend, par exemple, de rappeler au souverain qu'on l'attend, ou de le réveiller si par hasard il s'endort. Or, un soir, lors de sa visite à Saint-Pétersbourg, il devait rencontrer Alexandre II au grand bal de l'assemblée de la noblesse. L'empereur ne faillit pas attendre, il attendit réellement pendant plus de vingt minutes. Le shah s'était endormi avant le bal et personne n'avait osé le réveiller. Heureusement il n'avait pas eu à céder aux sollicitations du sommeil avant de quitter le palais Bourbon, si bien qu'à trois heures il descendait de voiture à la porte de Madrid, comme je l'ai dit, et sautait sur son cheval barbe Ek-Bolh, couvert d'un harnachement aussi étincelant de pierreries que l'uniforme de son cavalier. Le shah avait, en effet, revêtu son costume d'apparat. La poitrine, le col ruisselaient de diamants. Une ceinture de rubis, d'émeraudes et d'autres pierres le serrait à la taille. A cette ceinture qui, d'après la trésorerie de la cour de Perse, vaut à elle seule un million, était suspendu un cimeterre, dont le fourreau est un chef-d'œuvre de joaillerie. On le croirait fait d'un seul diamant tant les pierres qui le composent sont de la plus parfaite sertissure. C'est ainsi que le shah, comme le montre notre quatrième dessin, est arrivé sur le terrain de Bagatelle, et qu'il a parcouru assez rapidement deux des lignes de bataille; puis il est allé prendre place à l'ancienne tribune impériale, entre le président de l'Assemblée et le vice-président du Conseil. Les députés occupaient la tribune de droite; le Conseil municipal celle de gauche. Quant au maréchal de Mac-Mahon, c'est sur la pelouse, en face de la tribune, qu'il s'était placé. Alors le défilé a eu lieu au milieu des applaudissements de la foule énorme que ce spectacle imposant avait attiré au bois de Boulogne. Notons que l'infanterie de marine et les cuirassiers ont eu un succès exceptionnel. A six heures et demie, le défilé était terminé, et le shah remontait en voiture pour rentrer au palais Bourbon.

Vendredi, visite au Diorama, et le soir représentation au cirque des Champs-Elysées, que l'on avait transformé ce soir-là en une vaste corbeille de fleurs, émaillée de toilettes charmantes. Rien de particulier à noter sinon que le shah s'est beaucoup amusé des intermèdes plaisants des clowns, et qu'il a paru suivre avec une certaine anxiété les exercices vertigineux des gymnasiarques. En sortant du cirque à dix heures, il s'est rendu au Louvre, à la galerie des Antiques, dans laquelle il est entré par la porte située sous le pavillon d'Apollon. La promenade s'est faite à la lueur des torches. Le shah s'est longuement arrêté devant certaines statues: la Melpomène, le Rhin, la Vénus de Milo, près de laquelle un fauteuil lui avait été préparé. Il ne s'est retiré qu'à près de minuit. Le lendemain, samedi, c'est l'école des Mines, la Bibliothèque nationale et l'église de Notre-Dame que le shah a visitées. Le soir, il s'est rendu à l'Opéra. Notre septième dessin donnera au lecteur une idée de la magnificence qui a été déployée par la direction à cette représentation de gala. Il représente la loge d'honneur, composée des cinq premières loges de face que l'on avait, pour la circonstance, converties en une seule et dans laquelle prirent place, avec le shah et ses dignitaires, le maréchal de Mac-Mahon et les hauts fonctionnaires de la République. Un buste colossal de Nassr-ed-Din, entouré de fleurs, avait été dressé au fond d'une arcade dans le salon réservé précédant la loge. Voici le programme de la représentation: Ouverture de la Muette de Portici, le troisième acte de la Juive, le deuxième de Coppelia, marche nationale persane, et fragment du premier acte de la Source.

Le shah a surtout goûté le ballet de la Tour enchantée, dans la Juive, et a exprimé plusieurs fois le plaisir que lui causaient les pirouettes et les jetés-battus des premiers sujets. À onze heures, la fête était terminée et tout y avait marché à la satisfaction générale. Celle du lendemain eut une fin moins heureuse, à cause du vent qui soufflait avec violence dès le matin. Elle devait consister, comme on sait, en une illumination des principaux monuments de Paris, auxquels la bourrasque n'a pas permis de rester un instant éclairés; en un feu d'artifice tiré sur la Seine et en une retraite monstre aux flambeaux. Le centre de la fête était le Trocadéro, sur l'esplanade duquel, au sommet du grand escalier, on avait construit un immense pavillon couvert, avec grand salon, salle de repos, buffet, etc., le tout orné de tentures de soie, de glaces et de fleurs. De chaque côté de ce pavillon s'élevaient des tribunes destinées au corps diplomatique, aux députés et aux principaux fonctionnaires. Le reste de l'esplanade était garni de gradins et de chaises pour le public. Le shah est arrivé à la tribune réservée à neuf heures et demie, avec une suite des plus nombreuses. Aussitôt des feux de Bengale rouges, verts et blancs, ont éclairé de leurs lueurs éclatantes les flots de population qui se pressaient le long des pelouses. Puis des soleils ont été allumés sur la Seine et des bombes aux mille couleurs ont éclaté dans l'air. Au même instant on entendait les premières notes de la retraite qui se formait en colonne sur le quai de Billy, et se disposait à monter par une des allées de côté sur la place du Trocadéro. Des pelotons de fantassins, armés de torches ou de lances surmontées de lanternes, séparaient les tambours et les musiques, et si le vent n'avait pas éteint un grand nombre de ces torches, le tableau eut été d'un très-grand effet. La foule était immense dans le Champ-de-Mars; elle était moins grande sur le Trocadéro, la pluie et le vent ayant chassé beaucoup de curieux et surtout de curieuses en toilette. Mais tout le monde se foulait aux Champs-Elysées et sur la place de la Concorde, dont l'éclatante illumination a duré jusqu'à minuit. Le shah est rentré à onze heures et demie par l'avenue d'Antin. Au moment où il arrivait au palais de la rue de l'Université, la façade du Corps législatif s'est soudainement éclairée de feux de Bengale verts et rouges, qui ont été les derniers de la journée.

L. C.

LA GRANDE REVUE DU BOIS DE BOULOGNE.--Le shah de Perse et
le Président de la République arrivant sur la pelouse de Longchamps.

LA FÊTE DE NUIT DU 13 JUILLET.--Aspect général. Vue prise
au-dessus du Trocadéro.

LA FÊTE DE NUIT DU 13 JUILLET.--Défilé de la retraite aux
flambeaux sur les rampes du Trocadéro.