LES THÉÂTRES
Théâtre-Français.--Chez l'avocat, comédie en un acte, par M. Paul Ferrier.
Ceux qui professent encore le culte de l'alexandrin carré ont manifesté quelque étonnement de voir une pièce si court-vêtue faire son entrée dans la maison des Muses sévères. Jugez donc! Un gommeux ou peu s'en faut qui est allé au Tréport pour y passer une saison de vingt jours, pour y prendre le frais sur le sable de la mer, pour s'y rajeunir, et qui s'en revient à Paris avec un ange qu'il a récemment épousé! L'ange est un diable, cela va sans dire. Mieux eût valu, dit-il, rester «à souper avec les cocottes». C'est bien ainsi qu'il parle. Bref, le mariage, à peine fait, est à défaire. On se rend chez l'avocat en vogue afin de le mettre en pièces.
Par le fait d'un hasard qui s'est renouvelé souvent, le mari rencontre madame chez l'avocat. Il venait chercher un maître homme en état de le débarrasser de sa femme; il s'y trouve face à face avec l'ange lui-même, qui vient demander à l'homme éloquent de la débarrasser de son mari. Vous voyez d'ici la situation. Le comique y abonde. Posture amusante de l'avocat qui devient juge, prêtant tour à tour l'oreille aux plaintes des deux parties. Un avocat qui écoute au lieu de parler! voilà un prodige! Le dénoûment, on l'a déjà prévu sans doute. Ils s'étaient séparés pour un rien; c'est pour un rien aussi qu'ils se raccommodent.
Chez l'avocat est une véritable comédie d'été, très-alerte, piquante, vraie, à cent lieues des pleurnicheries qu'on voudrait mettre à la mode chez nous. Ajoutons qu'elle est écrite en vers libres, c'est-à-dire d'un grand sans-gêne pour le fond et d'inégale grandeur pour la forme.--Tout ce charmant babillage, peut-être trop boulevardier, est, du reste, merveilleusement débité tant par Coquelin que par Mlle Sarah Bernhardt.--Le succès n'a pas été douteux un seul instant.
Savez-vous de quoi il faut féliciter le Théâtre-Français à propos de Chez l'avocat? C'est de remettre en honneur la pièce en un acte, qu'on avait trop laissée, tomber en désuétude, Dieu sait pour quelles grosses machines, si bien bourrées de prétentions et d'ennui. L'art dramatique est fortement malade; tout engage à le traiter en convalescent. Puisque les scènes de genre, mentant à leur tradition, s'obstinent dans le grand drame larmoyant et sombre sous prétexte de comédie sociale, il est pour le mieux que le premier théâtre du monde les ramène par l'exemple à ce qu'ils devraient faire. La pièce, en un acte, vous allez le voir, refleurira aux applaudissements des bons esprits; c'est absolument comme la nouvelle, qu'on se remet à préférer au gros roman vide et indigeste.
Théâtre du Vaudeville.--Ange Bosani, pièce en trois actes, par MM. Émile Bergerat et Armand Silvestre.
Voilà justement un des derniers produits du genre dont je vous parlais tout à l'heure. Comment se fait-il que deux écrivains de talent aient pu s'occuper d'un tel thème? Cet Ange Bosani, qu'ils mettent en scène, est le pire des drôles. Il paraît n'avoir pas d'autre profession que celle de vendre sa femme, la belle Mme Bosani, qui est la pire des drôlesses. Il y a aussi une manière de peintre dont la toquade est de se jeter du haut d'une fenêtre sur les rochers de Monaco. En réalité, les divers personnages dont ce drame est émaillé ne sont que d'abominables coquins, plus un franc imbécile. Le public cherche en vain une seule tête qui puisse exciter son intérêt.
Ange Bosani n'a pas réussi, on peut le dire, et c'est tant mieux. Il y a lieu d'espérer enfin qu'on va délaisser pour toujours cette poétique de croque-morts qui, depuis tantôt un quart de siècle, était devenue notre passe-temps de prédilection. C'est justement sur ces planches du Vaudeville qu'a été jouée pour la première fois la Dame aux camélias, œuvre remarquable sans contredit, mais qui favorisait aussi par trop l'art de pleurer en public. Vingt-cinq ans de comédies lugubres, c'est bien assez. Si votre conscience est agitée par le génie du mélodrame, il existe des scènes spéciales: l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin, la Gaîté et quelques autres. Occupez-les et laissez le Vaudeville à son origine.
Il en est sans doute qui hausseront les épaules. «--Est-ce qu'on va se remettre à chanter le couplets de facture?»--Eh bien, pourquoi pas? Dans le temps où l'on chantait sur les théâtres de genre, Paris n'était pas plus bête que de nos jours, croyez-le bien. Au fait, c'est depuis qu'on a abandonné la clef du Caveau qu'il s'est jeté à corps perdu dans l'opérette. Vous savez où cela nous a menés, vous savez à quel point du niveau intellectuel nous sommes pour le quart d'heure.
Philibert Audebrand.