Correspondance de Nancy

Nancy, 6 août 1873.

1er août, 5 août, voilà deux dates dont à Nancy on ne perdra jamais la mémoire. Le 1er août, en effet, après trois années d'occupation, l'ennemi abandonnait enfin la ville, et le 5 la France y rentrait avec ses chers soldats que l'on n'y avait pas vu depuis si longtemps!

Une proclamation du maire, M. Bernard, si bien avisé et si patriote, avait la veille annoncé l'événement aux habitants. A cinq heures du soir, un bataillon d'infanterie devait faire son entrée dans la ville.

Aussi, le lendemain, quelle fête à Nancy!

Les ateliers, les magasins étaient fermés. Toutes les rues par lesquelles devaient passer les soldats, la rue Stanislas, l'admirable place du même nom, la rue Sainte-Catherine, étaient pavoisées de drapeaux tricolores, ornées de guirlandes de verdure. L'arc de triomphe placé à l'entrée de la rue Stanislas en était particulièrement couvert. De tous les villages environnants, les paysans accouraient par bandes nombreuses, désireux d'acclamer nos soldats et de saluer notre drapeau. C'était partout un indescriptible mouvement.

A quatre heures, le train attendu avec une si fiévreuse impatience est signalé et accueilli par les hourrahs de la foule qui encombrait les abords de la gare. Les soldats descendent de wagon, ils mettent sac au dos, les tambours battent aux champs et le bataillon s'engage dans la rue Stanislas, se dirigeant vers la place et la caserne Sainte-Catherine.

Je vous ai dit combien était ornée pour la circonstance cette place déjà si belle, avec sa bordure de monuments: hôtel de ville, évêché, théâtre, hôtels privés, sa statue du roi Stanislas et ses fontaines monumentales. Dès trois heures la compagnie des sapeurs-pompiers, avec sa musique, avait pris le poste à l'hôtel de ville, pour rendre les honneurs aux soldats à leur passage. Aussi, dès que ceux-ci débouchent sur la place, la musique se fait entendre, les sapeurs présentent les armes, les applaudissements éclatent. Tous les chapeaux sont en l'air et des fenêtres tombent couronnes et bouquets.

Le maire, placé au balcon de l'hôtel de ville, avec ses adjoints et le conseil municipal, avait donné le signal des applaudissements. Jamais je ne vis telle explosion de joie ni enthousiasme pareil. Je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'a pas été sans peine que le bataillon a pu s'arracher à ces manifestations patriotiques, et fendre les flots pressés de la foule qui l'entourait. Il put enfin arriver jusqu'à la caserne, où il trouva, vous devez vous en douter, de quoi se bien rafraîchir et se restaurer substantiellement.

Le lendemain Nancy avait repris son calme et ses allures habituelles. Mais depuis lors tous les visages ont un air de satisfaction et de sérénité qu'ils avaient depuis trop longtemps cessé d'arborer. X...