NOUVELLE

(Suite)

Nullement préparé à un événement qui pouvait exercer une influence si considérable sur son existence, le marchand était en proie à une indicible émotion. Des larmes,--nous voulons croire que seule, la charité chrétienne les faisait couler,--avaient jailli de ses paupières; pâle, la bouche béante, les yeux égarés, il écoutait sans l'entendre le maître de poste, qui, persuadé que ce sensible voyageur tenait au défunt par les liens de la parenté ou de l'amitié la plus vive, lui fournissait de minutieux détails sur les pompes de l'enterrement auquel tout Kalouga avait assisté.

L'esprit positif de Nicolas Makovlof eut enfin raison de ces mouvements désordonnés de son cœur; revenant à la pratique des affaires, il s'enquit soigneusement du nom, de la qualité, de la position de l'héritier du boyard, de celui enfin dont il devenait le bien, la chose, au même titre que les meubles meublants qui garnissaient le château délaissé.

Le maître de poste ne pouvait malheureusement lui fournir que des renseignements incomplets. Le seigneur Laptioukine avait disposé de ses biens en faveur d'un neveu qui portait le même nom que lui; mais ce neveu, un fort mauvais sujet, s'il fallait en croire la rumeur publique, on le connaissait à peine au domaine, où il y avait longtemps qu'il n'était venu. On savait qu'il avait habité Moskow pendant quelque temps; mais, depuis un an, on ignorait à Kalouga où la dissipation de sa conduite l'avait conduit.

Le marchand eût peut-être obtenu des informations plus précises en se rendant au château, dont il n'était séparé que par une vingtaine de verstes; mais le mot de testament lui remettant en mémoire la vengeance posthume dont le feu comte avait juré de le poursuivre, le livrait de plus belle à toutes ses angoisses. Évidemment, il avait tout à gagner à se présenter devant l'héritier sans perdre une minute; si la clause redoutée existait, peut-être celui-ci ne la connaissait-il pas encore? Si, au contraire, le mort avait oublié de faire figurer sa rancune contre son ancien cordonnier dans ses dispositions, Nicolas profiterait de l'humeur aimable, bienveillante, facile, qui, chez tous les bénéficiaires, est le premier profit de leur héritage, pour obtenir de son nouveau maître un affranchissement à prix réduit.

Il fit donc doubler le nombre des chevaux de son équipage; il tripla les pourboires et, grâce à ces libéralités, le lendemain, au point du jour, il entrait dans Moskow.

Toujours favorable aux méditations, le roulement de la voiture avait encore imprimé aux siennes une direction des plus louables. Depuis qu'il avait entrevu la possibilité d'un dénouement honnête, digne et régulier, il avait été pris d'une aversion singulière pour la duplicité, pour les artifices auxquels la nécessité l'avait réduit; dans cette horreur, de fraîche date pour le mensonge, il s'était déterminé, dut-il parcourir la Russie entière pour retrouver l'héritier, à ne reparaître devant Alexandra que lorsqu'il pourrait jeter à ses pieds les fers brisés de l'homme à obrosk devenu libre. Aussi lorsque le conducteur prit la direction de la Tverskaïa, lui ordonna-t-il de le conduire à l'hôtel du maître de la police.

Tout le monde y dormait encore profondément, et quand Nicolas Makovlof entra dans la cour, il la trouva déserte et silencieuse; mais, dans l'état d'effervescence où il se trouvait, il ne devait pas s'embarrasser de si peu; il heurta à la porte. Un valet parut encore enveloppé de la fourrure qui lui avait servi de matelas, de couverture et de drap pendant la nuit.

--Frère, lui dit Nicolas, je voudrais parler à Son Excellence.

--Chien maudit, ne pouvais-tu pas attendre que le soleil fut levé pour faire un sabbat comme celui-là; crois-tu donc qu'un homme du rang de mon maître est réveillé d'aussi grand matin que les rustres de ton espèce?

L'air rébarbatif, l'accent grondeur du domestique ne produisirent aucune impression sur son interlocuteur; il tira froidement deux roubles de sa poche et, les glissant dans la main du farouche cerbère:

--L'Excellence est éveillée, lui dit-il.

La main porta avec vivacité l'argent dans la poche, mais la figure ne fit pas un mouvement; seulement le domestique s'était effacé pour laisser passer le visiteur matinal:

--Le frère a dit vrai, murmura-t-il d'un ton moins rude: l'Excellence est éveillée.

Au premier étage, le marchand se heurta à un valet de chambre non moins terrible que son collègue du rez-de-chaussée, et qui prenait tous les saints du calendrier grec à témoin que le maître n'était pas chez lui.

Les mêmes arguments lui démontrèrent qu'il se trompait au moins de la moitié; il était vrai que le dignitaire ne se trouvait pas dans sa chambre à coucher, mais s'il l'avait quittée, c'était pour entrer dans le cabinet où il travaillait.

Dans les pays autocratique, tout se règle sur l'exemple, bon ou mauvais, du maître. Le tsar Nicolas, le plus laborieux souverain qu'ait possédé la Russie, était à la besogne dès cinq heures du matin, et, chez tous les fonctionnaires de l'empire, c'était une émulation à qui quitterait son lit le premier.

Dans l'antichambre, notre héros eut à livrer une nouvelle bataille; mais les victoires vont par bandes comme les perdrix; la déroute de ce nouvel adversaire fut si complète que, malgré l'orage qui venait de l'intérieur, il se chargea de pousser le solliciteur dans la pièce où se tenait le maître de la police.

Celui-ci avait entendu le colloque, et, furieux d'être dérangé dans la lecture de la Gazette de Saint-Pétersbourg, il fulminait contre l'importun avant même de l'avoir aperçu.

--Vingt-cinq coups de bâton à ce drôle, s'écriait-il; qu'on le chasse, qu'on le fustige, et si l'impudent coquin ose résister, qu'on le fasse mourir sous le knout.

A la vue de Nicolas, sa colère éclata avec un surcroît de violence; mais celui-ci s'avançait impassible sous cette grêle d'apostrophes, répondant à chacune d'elles par de profondes inclinaisons qui, comme les injures, allaient en s'accentuant de plus en plus. Cependant le fonctionnaire fut le premier à amener son pavillon, en s'arrêtant au milieu d'une exclamation furibonde.

Ses regards venaient de tomber sur un billet de cent roubles déposé sur un coin de son bureau, et qu'il se croyait bien certain de n'y avoir point oublié la veille; aussitôt comme les deux valets, comme l'huissier, le tigre se changea en mouton. Il y eut entre eux et lui cette seule différence, qu'il se mit en frais de quelque pudeur pour opérer sa métamorphose.

--Allons, puisque vous voici dans la place, restez-y, s'écria-t-il avec sa plus grosse voix, mais en laissant néanmoins percer dans son accent une certaine bonhomie; mais du moins dites vite ou que la peste vous étrangle, ne me faites pas trop perdre d'un temps qui appartient à l'État!

Nicolas Makovlof exposa humblement sa requête.

--Laptioukine! dit le fonctionnaire en rêvant, Laptioukine, je connais cela. Ah! oui, un cerveau brûlé, sur lequel vient de s'arrêter la clémence de notre bien-aimé tsar, beaucoup trop miséricordieux, à mon gré. Il y a trois jours que ce jeune fauteur de complots nous est revenu de Sibérie, où il avait été mis en pénitence. Vous désirez savoir où il demeure? Rien de plus simple, mon cher monsieur, car vous comprenez fort bien qu'il est de mon devoir d'avoir l'œil sur tous les ennemis de notre gracieux souverain. Il est vrai que celui-là vient d'hériter d'un oncle et qu'il n'y a rien de tel que la fortune pour guérir un homme de la maladie des révolutions; mais c'est égal, d'ici à quelque temps, il ne fera pas un geste, un pas, que je n'en sois averti. C'est ainsi que je sais déjà qu'il a loué hier matin une maison à l'angle de la rue de Novogorod et de la place de Pierre le Grand; c'est là que vous le trouverez.

Après un nouveau salut, le marchand allait se retirer; le maître de la police le rappela.

--Encore un mot, mon digne ami, lui dit-il; vous savez qu'il est un peu de mon métier de me mêler de ce qui ne me regarde pas; vous ne m'en voudrez pas si je vous donne un avis qui m'est dicté par la profonde sympathie que vous m'inspirez, et la crainte que vous ne deveniez la dupe d'un chenapan. Vous avez, j'en suis sur, quelqu'affaire d'argent à traiter avec ce Laptioukine; prenez dix sûretés plutôt qu'une; au train avec lequel ce gaillard-là a dévoré son père, il est clair qu'il ne fera qu'une simple bouchée de son oncle. Et pour finir, mon bon camarade, n'oubliez jamais que mes petits services vous sont acquis, à quelque heure du jour et de nuit qu'il vous plaise de les réclamer.

Bien que Nicolas ne se fit aucune illusion sur la part qu'avaient ses mérites dans la brusque éclosion de l'intérêt que lui témoignait la Haute Excellence, il ne se crut point dispensé de lui prodiguer les remerciements.

Quand il eût regagné son drowski, au lieu de le diriger vers la rue qu'on venait de lui indiquer, ce fut au restaurant de la Troïtza qu'il se rendit.

L'idée lui était venue de faire un peu de toilette avant de se présenter devant l'héritier de son ancien maître.