NOUVELLE
(Suite)
C'était en vérité un peu trop d'audace à un homme à obrosk qui n'était encore ni trop jeune, ni trop beau, de souhaiter la rose de la Tverskaïa pour compagne; mais je l'aimais tant que j'espérais toujours que mon amour me tiendrait lieu de ce qui me manquait. Je me suis trompé, et bien que je t'en veuille un peu d'avoir dissimulé tes légitimes dédains sous le vain prétexte de l'horreur que le servage t'inspirait pour les enfants qui seraient venus de nous, je suis pour toi sans colère.
--Pauvre Nicolas, murmura Alexandra de plus en plus attendrie.
--Patiente donc davantage, continua le marchand, regagne ta demeure et attends à demain; demain, je te le jure, tu pourras revenir dans cette maison, sinon sans péché, du moins sans crime.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire que si largement que Dieu m'ait mesuré la mansuétude et la résignation, le fardeau dont il charge mes épaules est encore trop lourd pour que je te supporte; je veux dire que si ma tendresse me donne le courage de te pardonner, ma douleur ne me laisse pas sans haine contre celui qui plus que toi l'a causée. L'amour dont je te parlais tout à l'heure m'avait inspiré le mépris de tout ce qui n'était pas toi: la liberté je ne la revendiquais que pour t'obéir. Mes richesses, si péniblement, si laborieusement conquises,--celui qui t'attend te le dira,--j'ai voulu les sacrifier tout à l'heure, peut-être avec quelque regret, mais du moins sans hésiter. J'avais alors une idole et une foi qui m'eussent tenu lieu de tout ce que j'aurais perdu. La foi est morte, l'idole est dans la boue; n'ayant plus rien à attendre, rien à espérer dans ce monde, je lui dirai adieu sans regret; mais avant de le quitter, le vermisseau va se redresser, entends-tu, femme, et s'il ne peut atteindre que le talon de celui qui l'écrase, il y laissera du moins l'empreinte de ses dents.
--Il y a un mois, dit Alexandra avec amertume, votre résolution de révolte embrassait davantage; Dieu veuille que celle qui vous anime soit plus sincère que ne l'était celle-là.
Nicolas comprit le reproche; mais il reprit sans hésitation et sans embarras:
--Oui, je t'ai trompé, je t'ai menti, femme, lorsque j'ai feint de m'associer à des projets que condamnait ma raison. Je t'ai menti parce qu'ayant mesuré le degré d'avilissement auquel l'esclavage a réduit les nôtres, je savais que pour un bras qui m'eût promis son appui, j'aurais trouvé cent bouches pour vendre mon secret. Je t'ai trompé parce que j'avais conscience de l'impuissance du pauvre marchand dont tu avais rêvé de faire le chef d'une aussi gigantesque entreprise. Aujourd'hui encore, désespéré, disposé à faire bon marché de ma vie, je ne me laisserai point tenter par cette tâche au-dessus de mes forces. Ce ne sera point l'émancipation d'un peuple que je poursuivrai, ce sera ma vengeance; le but n'est pas éclatant sans doute, mais il est sûr. L'oppression séculaire dont j'aurai été une des victimes ne s'abîmera pas avec moi, mais j'entraînerai un des oppresseurs dans la tombe. Un noble m'a pris ton amour, tout à l'heure je le tuerai! Et maintenant, femme, sache-le bien, l'heure où tu pouvais douter de mes paroles est passée; quitte cette maison, pars, va-t'en sans prononcer une parole, sans tourner la tête; n'essaye pas de prévenir ton amant du sort qui l'attend, car le renard s'est changé en loup, et dans ce cas, deux victimes ne seraient pas de trop pour sa rage!
Cette fois, il n'y avait plus à douter de la sincérité de Nicolas Makovlof; elle s'imposait non moins par les mouvements de sa physionomie que par l'accent qu'il avait mis dans ses menaces; cependant, loin d'être effrayée, la jeune femme paraissait heureuse de l'entendre parler de la sorte; elle l'écoutait avec une avidité singulière, et sans que son visage, traduisit d'autre sentiment que celui d'une émotion attendrie.
--Ah! s'écria-t-elle enfin, puisqu'il fallait ce suprême outrage pour t'arracher à la lâche torpeur dans laquelle tu croupissais, Nicolas, je bénis Dieu pour m'avoir infligé la douleur de le subir.
--Alexandra! je ne te comprends pas!
--Maintenant du moins, poursuivit la jeune femme, dont les grands yeux devenus humides jetèrent un double éclair, s'il faut mourir, je descendrai dans la tombe la main dans la main de celui auquel j'appartiens, et sans être en reste avec lui d'estime et peut-être d'amour.
--Tais-toi, tais-toi, par pitié! s'écria le marchand éperdu, de telles paroles achèvent d'égarer ce qui me reste de raison. D'ailleurs, pourquoi mentir? Cet ordre insolent que le seigneur a osé t'adresser et auquel tu as mis tant d'empressement à obéir, je l'ai lu et tu es chez lui.
--Qui te dis que comme toi en ce moment ce ne sont point la haine et la vengeance qui m'y amènent. Oui, la haine, elle date de loin. Pour détester ceux auxquels nous appartenons comme un vil bétail, je n'avais pas attendu ce dernier témoignage du mépris dans lequel ils nous tiennent, tu le sais bien. Oui, la vengeance, car je ne suis pas moins jalouse de mon honneur que tu peux l'être de ma personne.
--Et que comptais-tu faire, pauvre femme?
--Frapper! répondit simplement Alexandra en montrant un couteau qu'elle avait caché dans sa poitrine.
Le marchand tomba à genoux devant elle, lui prit les mains et les couvrit de ses baisers et de ses larmes.
--Pardonne-moi d'avoir douté de toi, ma belle et noble Sacha, lui disait-il.
Puis, cédant à une inspiration soudaine, il se releva, et saisissant sa femme entre ses bras:
--Maintenant je ne veux plus mourir, s'écria-t-il; il faut fuir, ma bien-aimée, fuir sans perdre une minute. Nous prendrons de l'or; nous gagnerons la frontière, nous chercherons un asile sur quelque terre étrangère. La patrie n'est-elle pas partout où l'on s'aime.
--On ne quitte point l'enfer sans la permission de celui qui y règne, répondit la jeune femme avec un douloureux sourire; pars si tu veux, ami; affronte le knout qui 'punit l'évasion de l'esclave, abandonne-moi, mais je reste. Je reste parce que l'homme qui depuis trois années nous torture m'a offensée et que la justice veut qu'il soit puni; je reste parce que tu m'as soupçonnée, parce que tes soupçons, je le reconnais, avaient une apparence de fondement, et que des paroles ne sont point à mes yeux une justification suffisante.
Alexandra parlait avec une fermeté froide et calme qui devait faire comprendre à son mari qu'elle était inébranlable; cependant il ne renonça pas tout de suite à la ramener à des idées plus pacifiques et, prenant sa corbeille qu'il avait déposée sur la table, et la montrant à Alexandra:
--Pourtant, dit-il, le seigneur a engagé sa parole qu'il m'affranchirait en échange de ce panier de fraises.
--Le panier de fraises n'est que l'appoint; le prix du marché, pauvre fou, c'est l'honneur de ta femme.
Le marchand ne se rendait pas encore; il n'avait pas besoin d'autres preuves pour rendre à la vertu de sa compagne le plus éclatant hommage; c'était presque in extremis que quelques paroles de tendresses étaient tombées des lèvres de celle-ci; mais il y avait si longtemps qu'il les attendait, qu'elles devaient avoir pour effet de le raccommoder quelque peu avec l'existence.
--Pourquoi n'essaierais-je pas de le toucher, Sacha, lui dit-il; en y mettant quelque adresse, et ce n'est pas ce qui me manque, je parviendrai peut-être à lui arracher le mot qui nous ferait libres, et nous permettrait de braver désormais ses entreprises?
Depuis quelques instants, la jeune femme subissait avec impatience la tiédeur qui avait subitement succédé aux ardeurs de vengeance dont son mari avait été animé; à ce dernier témoignage de son retour à des dispositions pacifiques, son irritation, jusqu'alors contenue, éclata.
--Ah! s'écria-t-elle avec emportement, j'en étais sûre; et la consolation de te voir enfin partager mon exécration pour nos tyrans ne m'était point réservée! N'essaye plus de me tromper. Ta colère de tout à l'heure n'était que la suite de la comédie que tu as jouée vis-à-vis de moi pendant tant de mois; les résolutions de mort, d'implacable vengeance, des mensonges semblables aux mensonges qui m'ont si longtemps abusée. Insensible à l'ignominie de ta servitude, tu ne pouvais pas ressentir l'injure qui ne l'atteint que dans celle qui porte ton nom. Un homme a traité ta compagne comme une prostituée; qu'importe? Cet homme est un noble, ton seigneur et ton maître; il n'a point outrepassé son droit, et notre devoir nous commande de tendre le dos à de nouveaux outrages. Puisque tu le veux, puisque tu le peux, vis de cette vie d'opprobre! Quant à moi, c'est au-dessus de mes forces, et j'ai hâte de m'y soustraire. Je te montrerai tout à l'heure comment une Russe châtie celui qui s'attaque à son honneur, lorsque celui qui devait la protéger est un lâche!
Alexandra s'était animée de plus en plus, et jusqu'à arriver à une exaltation farouche; elle parlait avec tant de véhémence qu'il était à craindre que les éclats de sa voix ne fussent entendus au dehors. Le pauvre marchand était si bouleversé qu'il n'accorda pas la moindre attention à ce détail. Il connaissait assez le caractère de sa femme pour être certain que dans la disposition d'esprit que révélait ces paroles, rien ne pouvait ébranler sa détermination; il renonçait à le tenter. Cette mort à laquelle il la voyait marcher avec une volonté si stoïque, il la redoutait bien plus pour elle que pour lui-même; ne pouvant l'arracher à sa destinée, et bien que la certitude qu'Alexandra n'avait pas manqué à ses devoirs eut dissipé ses rancunes, cette destinée il se décidait à la partager.
--Tu te trompes, Sacha, lui dit-il d'une voix ferme, dans l'accent doux et humble qu'il avait pris, ton mari est tout simplement un pauvre homme qui a horreur de tout ce qui ressemble au meurtre et à la violence; mais cet homme il t'aime éperdument, par-dessus tout, plus que sa vie, sa raison et son salut éternel. Mais toi-même l'as dit, lorsque ce que l'on affirme est l'objet d'un doute, ce n'est plus par des paroles qu'il faut répondre, mais par des actes. Tu vas te cacher sous ce rideau où j'étais lorsque tu es entrée; le reste me regarde; et je demanderai encore à Dieu que le sang qui va couler ne retombe pas sur la tête de celle qui aura voulu qu'il fut versé.
--Me cacher! s'écria Alexandra avec la fierté intrépide d'une Judith, non; l'insulte est à moi, la vengeance m'appartient aussi.
--Sacha, mon adorée Sacha, songe aux dangers auxquels tu t'exposes; ton bras peut faiblir...
--Quand le cœur est fort le bras l'est aussi. Non, tu ne me disputeras pas l'âpre joie de punir l'injure qui, depuis hier, fait bondir mon cœur et bouillonner mon sang dans mes veines. S'il est vrai que tu m'aimes, tu resteras l'invisible témoin du châtiment.
En disant ces mots, Alexandra, de plus en plus sous l'influence de la surexcitation que nous avons décrite, poussait son mari dans l'angle de la fenêtre, et bon gré mal gré le recouvrait des draperies. Nicolas avait bien pu se résigner au sort que lui imposait sa fière et vindicative moitié, mais il ne lui était pas donné de pouvoir suivre celle-ci sur les hauteurs vertigineuses où l'élevait son héroïsme; plus mort que vif, perdant la faculté de la perception dans la confusion des pensées qui affluaient dans son cerveau, dominé par intervalles par les angoisses que lui causait le dénouement probable de cette scène étrange, il obéissait passivement, sans résister, sans protester.
--Maintenant, dit la jeune femme en s'éloignant de la fenêtre, maintenant, Nicolas, invoque le Dieu de justice, demande-lui qu'il me fasse la grâce d'immoler d'un seul coup le vieillard immonde qui portera devant lui la double responsabilité de nos malheurs et du crime que je vais commettre.
--Le vieillard! le vieillard! balbutia Nicolas du fond de sa retraite... Mais tu te trompes, Sacha. Le vieux comte...
--On vient, tais-toi, tais-toi s'écria Alexandra à demi-voix, et sans avoir entendu ce que lui disait son mari.
Une porte qui s'ouvrait sur les appartements intérieurs venait, en effet, de rouler sur ses gonds.
Si la belle Moscovite possédait l'âme virile et fortement trempée des grandes meurtrières auxquelles nous la comparions tout à l'heure, elle n'avait ni la dissimulation ni la fermeté patiente qui permirent à celles-ci d'accomplir leurs célèbres attentats. Elle se tenait debout dans une attitude fière et hautaine qui était déjà une menace; de plus, ses yeux chargés d'éclairs, ses narines dilatées, sa bouche crispée indiquaient un peu trop clairement à celui qui allait venir l'accueil inattendu qui lui était réservé.
Nicolas qui, de son asile, palpitant d'angoisse, en proie à des anxiétés beaucoup plus faciles à comprendre qu'à analyser, suivait avidement tous les mouvements, tous les gestes de l'héroïne du drame futur, Nicolas fut frappé de la maladresse de cette tenue; il eût voulu avertir Alexandra, mais c'eût été précipiter le funeste dénouement qu'il pressentait, il resta coi.
Tout à coup, sur le visage de la jeune femme, l'expression de la surprise et du dépit succéda à celle de la reine irritée et menaçante que sa physionomie avait conservée jusqu'alors.
Le jeune comte Laptioukine était entré.
G. de Cherville.
(La suite prochainement.)