Une visite au petit-fils de Louis XVI

La Haye, 3 septembre 1873

AU DIRECTEUR.

Suivant votre désir, je me suis rendu auprès de M. Adelberth de Bourbon; et j'ai d'autant plus de plaisir à raconter à vos lecteurs la courte visite que j'ai faite au petit-fils de Louis XVI, que l'accueil que j'en ai reçu a été des plus gracieux et des plus sympathiques.

Après m'être procuré une lettre d'introduction, car je ne voulais point me présenter comme un intrus, je me suis rendu Anna Paulouwna straat. C'est dans une maison de belle apparence, mais où rien n'est sacrifié au luxe extérieur, que demeure le jeune lieutenant des grenadiers et chasseurs de S. M. le roi de Hollande.

Je sonnai, je remis ma lettre à une domestique et je fus introduit dans une petite pièce du rez-de-chaussée, espèce de cabinet de travail sévèrement, simplement, je dirai presque sobrement meublé.

Un grand bureau, deux tables chargées de livres, quelques portraits suspendus au mur, des armes, un sabre d'officier, le fusil Beaumont (le modèle adopté pour l'armée, néerlandaise), tel était l'ameublement de ce cabinet.

Quelques instants après M. de Bourbon entra.

--Pardon, me dit-il, de vous avoir fait attendre. J'étais avec mes enfants. Les chers amours n'entendent rien à la politesse; ils m'ont retenu. Vous m'êtes adressé par un de mes bons amis, homme de science et d'étude; que puis-je faire pour vous être agréable?

Et en disant cela, M. de Bourbon me tendait la main de la façon la plus cordiale qu'on put souhaiter.

C'eût été manquer à toutes les convenances que de ne pas répondre loyalement et franchement à tant de loyale franchise. Je dis donc hautement le but de ma visite, la mission dont j'étais chargé et que j'avais à remplir. J'expliquais que le bruit qui se fait en France autour de la revendication du fils de Louis XVII excitait au plus haut point la curiosité publique, que votre devoir était de la satisfaire, et que je venais en votre nom réclamer de son obligeance quelques instants d'entretien.

--N'ayant aucune ambition politique, me répondit M. de Bourbon, ne revendiquant qu'une fortune civile, que mon cousin M. de Chambord détient indûment, je pourrais me refuser à ce que vous me demandez.

M. DE BOURBON SE DISANT PETIT-FILS DE LOUIS XVI.

J'ai toujours désiré l'obscurité, et maintenant je la souhaite plus que jamais. Mais ma vie est pure et chacun peut la fouiller, sans crainte d'y trouver une mauvaise action ou un mauvais désir. C'est pourquoi je veux vous initier à ce qu'elle l'enferme de souffrances et de chagrins.--Le jeune lieutenant m'ayant fait monter dans un salon où nous risquions moins d'être dérangé, reprit en ces termes:

--On vous aura dit sans doute que j'étais un ambitieux, et peut-être un imposteur.

Je fis un mouvement.

--Ne vous en défendez pas, reprit-il avec un triste sourire; ma présence ici-bas gêne trop de monde pour que ceux qui ont essayé d'assassiner mon père ne tâchent pas de déshonorer ses enfants. La vérité est que je ne suis pas un ambitieux; quant à être un imposteur, vous allez en juger vous-même.

En 1845, mon père, méconnu, harcelé, poursuivi par des haines sans nom, expira à Delft, en Hollande, et la conviction de tous ceux qui assistèrent à ses derniers moments est qu'il mourut empoisonné. Lorsqu'il fallut enregistrer son décès sur les livres de l'état-civil, une difficulté se présenta. Les amis de mon père déclarèrent que celui qui venait de mourir se nommait Charles-Louis de Bourbon, fils légitime de Louis XVI, roi de France et de Navarre, et de S. A. I. et R. Marie-Antoinette d'Autriche, morts tous deux à Paris. Ledit Charles-Louis était né au château de Versailles, le 27 mars 1785.

Le secrétaire de la régence refusa d'inscrire une semblable mention. On dût en référer au bourgmestre; mais celui-ci n'osant prendre sur lui de décider un point aussi important, adressa notre requête au ministre de l'intérieur, en le priant de vouloir bien trancher la difficulté..

S. E. le ministre prit connaissance des pièces qui étaient entre les mains de nos amis, et après y avoir été autorisé par S. M. Guillaume II, ordonna que l'inscription fut faite telle que nous en avions témoigné le désir.

--Et cette inscription existe? demandai-je.

--Deux fois à Delft, monsieur. D'abord sur les registres de l'état civil, et ensuite sur la tombe de mon père. Mais prêtez toute votre attention à ce qui va suivre.

Plus tard, lorsque je résolus de me faire une carrière dans les armes, il fallut me faire naturaliser. Vous savez combien les lettres de grande naturalisation sont difficiles à obtenir en Hollande! Hé bien, ces lettres, pour les avoir, il m'a suffi de les demander.

Les pièces que j'ai produites à ce moment furent examinées par le ministre de l'intérieur, épluchées par les Chambres, et, sans opposition, sans objections sérieuses, je fus fait citoyen néerlandais sous mon nom de Bourbon, que le gouvernement considère comme mon indiscutable propriété.

Mieux que cela encore, monsieur; lorsque j'épousai la petite-fille de votre grand amiral Duquesne, l'excellent comte de la Barre, qui a été mon conseil en tout ceci, et que nous appelons tous ici vice-père, car c'est lui qui m'a élevé, M. de la Barre a tenu à ce que, contre toutes régies, le nom de mes glorieux ancêtres figurât sur la mention de l'état civil.

Pendant un mois l'affaire demeura en suspens. Impatienté par ces retards, j'allais céder, quand enfin ordre arriva de La Haye de se conformer à notre désir.

Or, notez que ce n'est point un seul et même ministre de l'intérieur qui a pris cette triple décision. Ce sont trois ministres différents qui, après avoir eu connaissance de mes titres, ont déclaré que j'avais droit de me dire petit-fils de Louis XVI. Puis-je être suspecté de crédulité banale (je ne dis pas de fraude, car la personne qui vous adresse à moi vous a dit qui j'étais), en acceptant pour vrai ce que trois ministres néerlandais ont affirmé? Et j'ai une raison de plus qu'eux pour croire à la justice de ma cause, c'est la vénération que je ressens pour mon père et le respect sans bornes que m'inspire sa mémoire.

Toute sa vie, monsieur, il a lutté pour cette revendication. Il a refusé toute transaction. Dieu seul connaît les sommes qui lui furent offertes et la misère que ma famille a endurée. Il s'est cependant montré inflexible, et je croirais déserter la sainte cause qu'il a défendue jusqu'à sa mort en ne la défendant pas à mon tour.

--Mais, ne pus-je m'empêcher de dire, c'est une grosse partie que vous jouez là, et ne craignez-vous pas de la perdre?

--Pourquoi désespérer de la justice des hommes, quand on a le bon droit de son côté?

--C'est vrai. Mais les hommes se trompent; et quelquefois de hautes influences, des considérations d'un ordre spécial, que sais-je, troublent leur entendement. La Justice, vous le savez, est aveugle...

--Vous avez raison, me répondit M. de Bourbon, j'ai pensé à tout cela. J'ai tout prévu. Toutefois je n'ai pas hésité. Car si la piété filiale me force à réclamer un nom qui m'est dû, il est encore une autre raison, tout aussi élevée, qui m'oblige à épuiser tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour rentrer dans mes droits.

Cette autre raison, ce sont mes enfants. Certes, j'aime plus que vous ne sauriez le croire le repos et la tranquillité. L'obscurité me plaît et je n'ambitionne rien de plus que ce que je possède. Une femme que j'adore, des enfants que je chéris, des amis que j'estime, une fortune modeste, mais suffisante, un grade honorable dans le plus beau régiment de l'armée néerlandaise! Il faudrait que je fusse bien exigeant pour n'être point satisfait!

Mais, si par amour du repos, je renonçais à faire valoir mes droits, que pourrais-je répondre à mes fils, le jour où devenus des hommes, ils me diraient: «Vous pouviez faire constater la légitimité de notre nom, vous ne l'avez pas voulu. Vous pouviez prouver à la France et à l'Europe que ce nom que nous portons avec orgueil est notre bien indiscutable, et vous ne l'avez pas fait. Et aujourd'hui il se peut qu'un homme dise encore, en nous voyant passer; ceux-ci sont les petits-fils d'un imposteur.»

Que leur répondrais-je s'ils m'adressaient cette question? Je vous le demande, monsieur, que pourrais-je leur répondre?

À toutes ces raisons il s'en ajoute une autre qui, bien que moins pressante, a cependant lourdement pesé sur mes décisions. C'est une question de nationalité. Je suis Français de cœur plus que vous ne sauriez croire, et pendant ces désastres de 1870 et 1871, nul ne saura toutes les larmes que j'ai versées en suivant sur la carte de mon pays bien-aimé la marche des envahisseurs.

Or admettre que je suis, comme le prétendent mes ennemis, le fils d'un horloger berlinois du nom de Naundorff, c'est me chasser des rangs français pour me placer dans ceux de leurs oppresseurs. A cette seule pensée, monsieur, mon sang se met à bouillir. Je vois trouble, je ne me connais plus. Et pourtant j'ai été élevé à Dresde. C'est là que j'ai fait mes études. Ah! c'est pour moi une preuve bien certaine que je suis Français, que cette indignation qui me saisit chaque fois que le nom de vos vainqueurs est prononcé devant moi.

En disant ces dernières paroles, le jeune lieutenant s'était levé; sa voix vibrante avait quelque chose d'ému et de passionné qui me faisait tressaillir malgré moi. Je me levai à mon tour.

--Oui, monsieur, oui, vous êtes bien Français, lui dis-je, car il n'y a que dans une âme française que de pareils sentiments peuvent se faire jour avec tant de force.

Notre entretien était terminé; il ne me restait plus qu'à prendre congé. Le petit-fils de Louis XVI m'accompagna jusqu'à la porte d'entrée.

Au moment de nous quitter il me tendit la main.

--Puisqu'il y a en France, me dit-il, des honnêtes gens qui se préoccupent de moi et qui vous envoient pour me connaître, dites-leur bien que le Bourbon que vous avez vu ici est avant tout un honnête homme, qui croit, en revendiquant son nom, accomplir un devoir sacré. Dites-leur bien que ce n'est point un ambitieux sans cœur ou un intrigant déclassé qui voudrait, en spéculant sur la crédulité publique, aggraver encore les malheurs de sa patrie.

C'est sur cette parole que je quittai M. de Bourbon, lui promettant de vous rapporter fidèlement l'entretien que vous venez de lire. De son procès, je n'ai point à vous en parler; dans quelques jours les tribunaux en seront saisis. Et la justice française décidera ce qu'il y a de fondé dans ses prétentions. De sa personne je ne puis rien vous dire qui vaille le portrait que je vous envoie et qui est très-ressemblant. Son esprit, vous le connaissez aussi bien que moi par la conversation que je viens de vous répéter. Il ne me reste donc qu'à clore cette lettre en vous disant qu'une chose en tout cela m'a surtout frappé, c'est la profonde conviction que j'ai rencontrée ici chez tous ceux à qui j'ai parlé de M. Adelberth de Bourbon. Tous l'estiment, beaucoup l'aiment et personne n'oserait affirmer qu'il n'est pas le petit-fils de Louis XVI.

Agréez, etc.

George Français.