V.--LA STATUE DE CHAUDET (suite).

Launay se met donc en mesure d'exécuter l'ordre émanant de M. de Rochechouart et confirmé par M. Pasquier. Mais le délai accordé est évidemment trop court. On consent un sursis. Une seule chose importe, au dire du préfet de police; c'est que toute trace de l'opération ait disparu le 11 avril. Il faut bien laisser libre passage au cortège qui doit aller, ce jour-là, recevoir S. A. R. Monsieur, nommé lieutenant-général du royaume, en attendant l'arrivée de Stanislas-Xavier, que le Sénat vient de proclamer roi de France!

Et le 8--un vendredi-saint--à six heures du soir, la statue de l'empereur, descendue de son piédestal, était hissée dans un chariot pour retourner aux ateliers d'où elle était sortie... Le fondeur avait, en effet, obtenu de la garder en nantissement des quatre-vingt mille francs qui lui restaient dus sur les travaux de la colonne.

Rendons à M. de Montbadon cette justice, que jusqu'à l'achèvement complet de «ce grand œuvre», il n'a pas quitté Launay d'une semelle. C'est lui qui, de son ardeur, échauffait le zèle des ouvriers; lui qui dirigea l'installation du grand drapeau blanc fleurdelisé sur le stylobate délivré de la statue impériale; lui encore qui provoqua les premiers cris de «Vive le Roy! Vive Louis XVIII!» dont fut saluée cette substitution par la foule amassée sur la place...

Quant à M. C. de Geslin, son rôle fut plus modeste. Il se contenta de solder, des deniers de l'État, la facture des frais de «descente», dont ci-dessous copie:

Au charpentier 1790
Au serrurier 580
Au maçon 688
Pour le drapeau, la fleur de lis dorée, les cordages, les transports,
le chariot, les pavages et autres menus frais 600
Total. 3658

--Comment! des deniers de l'État? dira-t-on; est-ce que M. de Montbadon ne s'était pas engagé à supporter, seul, les dépenses qu'occasionnerait cette décapitation de la colonne?--Sans doute! Et, qui sait? peut-être les a-t-il ultérieurement remboursées.

Dans tous les cas, constatons une bizarre coïncidence: à peine avait-il pris cet engagement que, de son côté, le gouvernement provisoire décrétait, à l'instigation de M. de Talleyrand, la destruction immédiate de tous les emblèmes et symboles impériaux!

Si nous avons particulièrement insisté sur la conduite de Launay dans cette affaire, c'est que plusieurs brochures--échos des bruits publics--l'ont accusé d'avoir offert spontanément ses services aux rancunes des alliés. Or les faits, tels que nous les avons relatés--d'après un Mémoire justificatif écrit de la propre main du fondeur--semblent, au premier abord, faire justice de cette «calomnie». Mais, à bien réfléchir, l'exagération même de la peine qu'il devait encourir en cas de refus ne rend-elle pas un peu suspecte, sinon l'authenticité incontestable des documents officiels par nous reproduits, au moins la sincérité de leur rédaction? Nous avons, quant à nous, quelque peine à nous défendre d'admettre la possibilité d'une connivence--peut-être tacite--entre la plume de celui qui donna l'ordre et la pensée de celui qui le reçut.

Et, de fait, avant Launay, M. Lacasse, le charpentier de la colonne, avait été requis, lui aussi, de descendre la statue. Or, non-seulement il se récusa, mais il prit même la peine d'aller, en compagnie de M. Gondoin, notifier son refus à l'état-major russe. Est-ce qu'on l'a passé par les armes?

*
* *

Nous ne nous arrêterons pas aux monstrueuses palinodies qui marquèrent cette époque. Toutefois, comment résister au désir d'en donner le piquant spécimen ci-dessous? Il nous faut arriver aux Cent jours. Ce sera notre transition.

Extraits du journal des Débats:

Numéro daté du 20 mars 1815. «Si la France se laisse envahir, conquérir par un aventurier de l'île de Corse, accompagné par une poignée de brigands étrangers et par quelques déserteurs le rétablissement de cette féodalité barbare, dont la sage philosophie et la bonté paternelle des Bourbons avaient détruit les derniers vestiges, voilà la libellé et le gouvernement que Buonaparte nous réserve... Cette expédition ne serait que le coup de main d'un chef de voleurs hasardeux que la justice réclame et qui lui sera rendu tôt ou tard.» Numéro daté du 21 mars 1815. «L'empereur est arrivé ce soir au palais des Tuileries, aux acclamations unanimes... Ainsi s'est terminée, sans répandre une goutte de sang, sans trouver aucun obstacle, cette légitime entreprise qui a rétabli la nation dans ses droits et effacé la souillure que la trahison et la présence de l'étranger avaient répandu sur la capitale... La charte constitutionnelle qu'on avait bien voulu nous octroyer était scandaleusement violée... Le retour de l'empereur assure le triomphe des idées libérales.»

Le jour même où, par ordre, sans doute, la feuille de M. Bertin saluait ainsi le retour de l'Aigle, Launay écrivait au général Bertrand pour obtenir de remettre la statue en place. Mais la «calomnie» dont nous parlions tout à l'heure avait déjà fait son chemin: elle était reçue aux Tuileries. Et Launay, malgré ses protestations, en dépit même de ses résistances, était contraint, le 3 avril, de se dessaisir, au profit de M. Denon, de l'œuvre de Chaudet.--Là finit son rôle.

Quelques jours après, la garde impériale donnait un banquet à la garde nationale de Paris. Ici se place un petit épisode dont nous empruntons les détails à un ancien secrétaire de Napoléon, le baron Fleury-Chaboulon:

Le repas achevé, une foule nombreuse de soldats, d'officiers et de gardes nationaux se mirent en marche vers les Tuileries, portant le buste de l'Empereur couronné de lauriers. Arrivés sous les fenêtres de Sa Majesté, ils se rendirent ensuite à la place Vendôme et déposèrent religieusement au pied du monument élevé à la gloire de nos armées, l'image du héros qui les avait conduites à la victoire. L'Empereur, aussitôt qu'il en fut informé, m'ordonna d'écrire au ministre de la police de faire enlever le buste dans la nuit. «Ce n'est point à la suite d'une orgie», dit-il avec fierté, «que mon effigie doit être rétablie sur la colonne!»

Que devint le bronze de Chaudet?--A la seconde Restauration, M. de Semalé obtint que cette statue, dont la main-d'œuvre et la matière seules pouvaient être évaluées à soixante mille francs environ, lui fût remise pour être employée à la réédification de la statue équestre du Pont-Neuf, abattue en 1793.--À ce propos, nous recommandons au lecteur la lettre suivante, publiée par le Journal des artistes du 14 avril 1831:

La statue de Napoléon qui ornait la colonne de la place Vendôme a été déposée dans mon atelier de la foire Saint-Laurent, où je l'ai gardée pendant plusieurs années, la cachant avec soin pour la soustraire à la destruction, quoique j'eusse reçu plusieurs fois l'ordre de la briser. Cet ordre, émané de la direction des Beaux-Arts du ministère de l'intérieur, à la tête de laquelle se trouvait M. Héricart de Thury, dut enfin recevoir son exécution lorsqu'on s'occupa de la statue équestre de Henri IV qui est sur le Pont-Neuf. Je fus alors chargé du rachevage, de la ciselure et de la mise en place de cette statue, et j'ai été l'exécuteur forcé d'une mesure à laquelle tenait M. H. de Thury. Les débris du Napoléon ont servi à la fonte du cheval de Henri IV. J'ai fait de vains efforts pour éviter cette destruction. J'offris même alors 20,000 de bronze qui furent refusés, et la statue de Napoléon n'en fournissait que 6,000!--Permettez-moi d'ajouter quelques détails sur la statue de Henri IV. On trouvera dans le bras droit de cette statue un petit Napoléon d'après le modèle de Tonu; la tête contient un procès-verbal du dépôt que j'ai fait moi-même du Napoléon dans le bras de Henri IV.--Dans le ventre du cheval se trouvent plusieurs bottes renfermant divers papiers, tels que chansons, inscriptions, diatribes, etc., monuments de l'esprit du temps que j'ai voulu ainsi conserver à l'histoire. En une demi-journée je pourrais retirer de ce dépôt tous ces objets sans endommager en aucune façon la statue.

J'ai l'honneur, etc.

Signé. Mesnel, fondeur.

Ajoutons, pour en finir avec la première statue de la colonne, que le modèle en plâtre de cette œuvre a été soigneusement conservé. Il était, vers 1835, en la possession d'un peintre de Tournai, M. Gaudry-la-Rivière. Depuis, qu'est-il devenu? Nous l'ignorons.

VI.--1831-1833.

La capitulation de Paris avait condamné la colonne aux fleurs de lis. Quinze ans se passent. Et les trois glorieuses la condamnent au coq gaulois--pour peu de temps d'ailleurs.--Dès le 11 avril 1831, le Moniteur universel publiait le rapport ministériel suivant:

«Sire:

«La colonne de la place Vendôme, ce monument de victoires immortelles, perdit, il y a quinze ans, la statue qui la couronnait. Cette mutilation subsiste encore; elle est un triste vestige de l'invasion étrangère.

«Les monuments sont comme l'histoire: ils sont inviolables comme elle; ils doivent conserver tous les souvenirs nationaux, et ne tomber que sous les coups du temps.

«Certes l'histoire n'oubliera pas le nom du grand capitaine dont le génie présida aux victoires de nos légions, du monarque habile qui fit succéder l'ordre à l'anarchie, rendit aux cultes leurs autels, et donna à la société ce Code immortel qui nous régit encore; heureux si sa gloire n'eût rien coûté aux libertés de la patrie!

«Votre Majesté ne veut déchirer aucune des pages brillantes de notre histoire, elle admire tout ce qu'admire la France, et elle est fière de tout ce qui enorgueillit la nation. Je crois répondre à ses nobles sentiments en lui proposant le rétablissement de la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme.......... etc., etc.

«Le président du conseil et ministre secrétaire d'État de l'intérieur,

«Casimir Périer.»

Ce document est suivi d'une ordonnance royale, datée du 8, et prescrivant le rétablissement de la statue.--Deux jours plus tard, on décide qu'elle sera mise au concours; et, le lendemain, le ministre du commerce et des travaux publics, comte d'Argout, prend un arrêté dont voici l'article 5:

Les figures des bas-reliefs de la colonne étant en costume militaire français, la statue devra être pareillement en habit militaire et avoir comme l'ancienne statue 11 pieds 12 de hauteur.

Trente-six concurrents répondent à l'appel. Et le jury, en sa séance du 13 juin suivant, donne--par une majorité de 7 voix contre 5--la préférence à l'esquisse envoyée par M. Émile Seurre, ex-pensionnaire du roi, à Rome.