LES MYSTÈRES DE LA BOURSE
Ce qu'il faut faire pour moraliser la bourse
Que de choses nous aurions encore à mettre en lumière pour bien faire comprendre les envahissements du Jeu de la Bourse et les ravages qu'il a produits dans les familles depuis un demi-siècle! Mais il nous suffira de nous arrêter à deux considérations dernières.
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Non-seulement tout le monde est attiré par un irrésistible penchant vers le tourbillon de la Bourse, mais ce tourbillon va si bien s'élargissant qu'il ne fait plus de tout l'occident de l'Europe qu'un seul et unique marché.
Dès qu'un premier cours a été coté par la Coulisse sous le péristyle de la Bourse, on voit s'établir un va-et-vient du télégraphe à la Bourse et de la Bourse au télégraphe. C'est un feu roulant de dépêches pour les départements, pour Londres, Bruxelles, Amsterdam, Vienne, Berlin. Agents de change, coulissiers, banquiers, sociétés de crédit, changeurs, font parvenir toutes les variations à leurs correspondants, de manière à profiter, si c'est possible, d'une place à l'autre, des moindres fluctuations de la rente. Tout mouvement de nos fonds publics se répercute ainsi sur toutes les bourses par une gerbe de dépêches qui se croisent à travers l'Europe et qui donne au marché des proportions infinies. Ce n'est plus un marché, c'est un monde en ébullition.
Songez enfin que, bien souvent, quand les cours, sauf l'imprévu, sont au calme plat, les acheteurs savent, par la multiplicité de leurs opérations, compenser l'atonie des affaires. On vend et l'on achète alors par brassées. Ainsi nous nous rappelons avoir assisté à ce gigantesque coup de crayon.
La rente, suffoquée de chaleur, haletait à 71 fr. 20 c.
--A vingt-deux et demie, envoyez! glapit un agent acheteur.
--Oui, cria un autre agent vendeur.
--Combien? quinze mille?
--Oui.
--Trente mille?
--Oui.
--Soixante mille?
--Oui.
--Cent vingt mille?
--Oui.
--Trois cent mille?
--Oui.
--Six cent mille?
--Oui.
--Neuf cent mille?
--Oui.
--Douze cent mille?
--Oui.
Et les deux agents de la Coulisse inscrivirent d'un seul coup de crayon, sur leurs carnets, l'un un achat de DOUZE CENT MILLE FRANCS DE RENTE TROIS POUR CENT, l'autre une vente de la même somme. Vingt mille francs de courtage!
Avec un franc de hausse ou de baisse, c'était pour l'acheteur ou le vendeur une perte de 400,000 fr.! Étonnez-vous donc auprès cela de voir arriver des fuites, des culbutes et des suicides! Qui aime le danger y périt, et l'on récolte toujours ce qu'on a semé.
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Étant donné cet exposé sincère du marché de la Bourse, la première pensée qui surgit dans l'esprit de l'observateur est celle-ci:--Que faudrait-il faire pour moraliser le marché de la Bourse?
Ce qu'il faudrait faire? Bien peu de chose, un tout petit article de loi que nous allons vous faire connaître et qui ferait de la Bourse un marché semblable à tous les autres.
C'est là, en effet, la question mère auprès de laquelle disparaissent toutes les autres. Qu'importe que la Bourse fasse danser sur les raquettes de la hausse et de la baisse des millions et des milliards, si ce marché ne doit éternellement rappeler que la rue Quincampoix, et si foutes ces opérations ne doivent représenter que le jeu.
Que disons-nous, le jeu? C'est la friponnerie qu'il faut dire, et nous appelons sur ce point toute l'attention de nos lecteurs, car c'est avec le vif désir de voir disparaître le jeu et les duperies de la Bourse que nous avons publié cette étude.
Le jeu de la Bourse n'est en réalité qu'une duperie. Et pourquoi? Est-ce parce que ces opérations ne reposent que sur la spéculation? Nullement. On spécule sur les alcools, on spécule sur les farines, on spécule sur les cotons, et ces spéculations qui ruinent et enrichissent aussi bien que la hausse et la baisse de la rente, n'ont jamais donné lieu au reproche de friponnerie. La spéculation est le grand moteur des affaires.
Pourquoi donc la Bourse est-elle seule à soulever à bon droit les colères de l'opinion et la réprobation de la conscience publique?
Parce que la loi n'admet que le marché au comptant, et permet au spéculateur de faire du marché à terme, un pari non reconnu par le Code. Or tant que ce marché à terme sera ainsi livré à la merci de la mauvaise foi, tant qu'un fripon pourra recevoir ses bénéfices quand il aura gagné, et refuser de payer, la loi à la main, quand il aura perdu, la Bourse souffrira du triste renom qui s'attache aux maisons de jeu, et la fortune mobilière de la France n'aura pas pour son marché l'autorité morale que donne la sanction invariable de la loi.
Voici, en effet, ce qui se passe tous les jours. Un spéculateur se présente. Il opère à terme, et avant que le compte soit réglé à la liquidation, il est impossible de savoir si l'opération est fictive ou sérieuse! Bien mieux: plus l'opération est forte, c'est-à-dire plus elle engage le client, l'agent de change et le marché, plus aussi cette opération présentera de risques, car l'importance de la vente ou de l'achat est précisément l'argument favori, presque toujours mis en avant, pour établir l'opération comme un pari et pour refuser le payement.
Et voilà plus d'un demi-siècle que la Bourse ouvre ainsi ses portes à la malhonnêteté! Voilà plus d'un demi-siècle que le crédit de l'État roule sur une pareille énormité, et que la friponnerie a ses coudées franches sur un marché qui remue journellement des milliards! Un pari? A la Bourse? Quand il s'agit de la rente? Un pari, quand il s'agit d'actions et d'obligations? La conscience se révolte devant un tel scandale et devant les méfaits sans nombre qu'il peut engendrer.
Voyez jusqu'où peut aller la duperie. Un spéculateur achète 100,000 fr. de rente à terme chez un agent. Mais qui peut savoir si, au moment où il achète ces 100,000 fr. de rente, il ne fait pas la contre-partie chez un autre agent? Et cette double opération commandée en vue de la fraude, qui peut savoir si elle ne se reproduit pas deux fois, trois fois chez d'autres agents?
Vous voyez le résultat, et que de fois n'a-t-on pas eu à le constater? L'opération qui donne un compte créditeur voit arriver le client qui reçoit son argent, tandis que l'opération qui donne un compte débiteur n'obtient de lui qu'un refus, et aux sommations réitérées de l'agent de change, à l'assignation qui le fait paraître devant un tribunal, il invoque la loi et répond tranquillement: J'ai joué! Et le tribunal résilie le marché!
Étonnez-vous donc que l'opinion reste hostile à la Bourse?
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Un pareil état de choses est-il tolérable? Pourquoi donc le marché à terme, qui est l'âme du commerce dans le monde entier, ne serait-il pas admis à la Bourse? Pourquoi donc la rente qui est le titre de l'État, qui donne la mesure du crédit public, serait-elle réservée au rôle indigne des spéculations immorales?
Il n'y a pas deux poids et deux mesures. A la Bourse, comme ailleurs, acheter et vendre, soit au comptant, soit à terme, sont deux actes légaux, sérieux, indéniables, parfaitement déterminés et qui doivent produire pour la rente les mêmes effets que pour toute autre propriété. Le droit commun, voilà la règle, et en dehors d'elle, il n'y a point d'autre solution.
Le marché à terme a été la plaie de la Bourse, il faut que cette plaie disparaisse; il a causé de graves désordres, il faut que l'ordre les fasse oublier; il a souffert de l'ambiguïté de la loi, il faut que la loi, dépouillée de ses ambages, lui rende l'estime, la faveur et la confiance du publie.
Une loi est donc nécessaire, et cette loi que nous invoquons est facile à faire. Une phrase peut la résumer tout entière, et cette phrase la voici:
«La loi reconnaît, sans aucune distinction, toutes les opérations faites à la Bourse.» Cette solution est la seule pratique, la seule juste, la seule vraie, la seule conforme aux principes du droit et aux progrès des temps. Le marché au comptant est le marché des peuples primitifs, le marché à terme est le marché des peuples civilisés qui font plus d'affaires par le crédit que par les capitaux.
Devant un texte aussi précis, la fraude n'aura plus rien à tenter, et la suspicion ne troublera pas de ses nuages malsains les opérations à ternie. La loi étant précise, les actes deviendront également précis. Tout ordre donné sera un engagement ferme. Chacun saura à quoi il s'engage, et quand le spéculateur saura qu'à chacune de ses opérations, il suspend sa fortune, son honneur et le repos de sa famille, il fera de mûres réflexions avant d'engager inconsidérément, dans une vente ou dans un achat, ce qu'il a de plus précieux au monde!